Un psaume pour les recyclés sauvages, de Becky Chambers
Comment les robots de science-fiction nous réapprennent notre humanité.
Un Psaume pour les recyclés sauvages (2021), de Becky Chambers, est une novella de science-fiction optimiste se déroulant dans le futur post-industriel d'un autre monde. Et si, face au programme établi, un détour s’imposait ?
Il y a des siècles, les robots de Panga, une lune verdoyante et paisible orbitant autour de la planète Motan, ont accédé à la conscience et abandonné leurs outils. Ils sont partis dans la forêt et nul ne les a jamais revus ; depuis lors, ils relèvent du mythe, transmis comme une légende.
La possibilité d'une existence harmonieuse
Les habitants de Panga ont adopté une religion polythéiste fondée non sur des dogmes, mais sur des Perspectives pour appréhender leur monde et leur avenir. Leur vie s’organise autour d’un panthéon de six divinités, qui apporte une dimension sereine et harmonieuse à leur existence. « Les icônes des dieux-parents prirent les premières leur place sur la petite table, au centre d’un piédestal en bois taillé tout exprès. Une sphère parfaite représentait Bosh, le dieu du Cycle, qui protégeait tout ce qui vivait et mourait. Grylom, dieu de l’Inanimé, était un tétraèdre, en hommage à son royaume de roche, d’eau et d’atmosphère. Entre les deux se dressait la fine barre verticale de Trikilli, dieu des Liens : la chimie, la physique, la charpente invisible. Sous leurs parents, à même la table, Dex plaça les enfants-dieux : un geai-soleil pour Samafar (dieu des Mystères), une abeille à sucre pour Chal (dieu des Constructions) et, bien sûr, l’ourse d’été pour Allalae. »
Il n'y a qu'une seule ville sur cette lune, mais c'est une ville où il fait bon vivre, le centre du système nerveux de Panga, son cœur. « Une haute merveille architecturale tout en courbes brillantes et lumières colorées, reliées par l’entrelacs des rails aériens et des allées piétonnes, couvertes de feuillages qui débordaient des balcons et des terre-pleins ; chaque inspiration charriait un parfum d’épices, de nectar, de linge qui séchait dans l’air pur. La ville était un lieu paisible, harmonieux, prospère. Une perpétuelle harmonie où l’on créait, fabriquait, grandissait, essayait, riait, courait. Où l’on vivait. »
Autour, différentes communautés villageoises reliées par des routes participent à ce mode de vie idyllique ; elles se nomment les Forestes, les Confluents, les Côtes et les Prairies. Leurs habitants ont délaissé l'animation permanente de la Ville pour une vie plus simple où la technologie, moins sophistiquée qu'auparavant, demeure présente sous forme de fab Labs plutôt que d'usines. À travers de nouvelles formes d'artisanat valorisant le travail bien fait, la technique est redevenue un outil pour l'épanouissement de l'être humain.
La quête de Dex et la rencontre avec Omphale
Nous suivons Dex, moine d’Allalae (dieu des Petits Conforts) en pleine crise existentielle. À l’étroit dans les murs de la ville, Dex choisit de prendre la route et de devenir moine de thé, conduisant sa roulotte de village en village pour apporter écoute, thé et réconfort. Deux ans plus tard, bien que renommé pour son talent et sa bonté, Dex se retrouve à nouveau insatisfait. Iel décide alors de rejoindre un ancien ermitage dans une région sauvage et reculée.
À la croisée des chemins, la vie de Dex est bouleversée par l'arrivée d'un robot qui, fidèle à une très ancienne promesse, vient prendre des nouvelles des humains. Omphale a une question à poser et ne rejoindra les siens qu'une fois satisfait de la réponse : « De quoi les gens ont-ils besoin ? » Leur cheminement commun les conduit à travers sentiers et canopées. Un être de métal suit le moine, émerveillé par ce qu'il découvre en fréquentant cette personne faite de chair et de sang. Intrigué, Dex noue petit à petit une relation d'amitié avec Omphale.
Omphale n'a rien d'un robot tel qu'aurait pu se l'imaginer Dex. Il est curieux envers tout ce qui l'entoure et pas très bon en mathématiques. C'est un personnage très attendrissant et, par sa capacité d'émerveillement illimitée, d'une grande humanité.
« La vision optimiste d’un monde fertile et beau qui s’est reconstruit après avoir frôlé la catastrophe. L’explorer aux côtés des deux personnages principaux est une expérience fascinante et délicieuse. » Martha Wells
Une quête de sens optimiste
En plaçant cette utopie harmonieuse sur un monde lointain, c'est de notre futur que Becky Chambers parle : peut-être nous dit-elle qu'il faudra demain oublier la Terre telle que nous la connaissons pour créer une planète entièrement nouvelle : Panga reprend le nom de notre Pangée originelle, ce supercontinent formé à l'ère du Carbonifère il y a 300 millions d'années. L'auteure pourrait aussi faire référence à un passé lointain en suivant la théorie silurienne, qui suggère que des civilisations avancées se sont développées sur Terre il y a des millions d'années, mais ont finalement connu des effondrements ou des extinctions, ce qui nous menace aujourd'hui.
Panga est un monde qui a frôlé la catastrophe, mais où l'humanité a réussi à se rattraper à temps. Des générations ont vu les rivières se dépolluer et les arbres repousser. Les robots ont constaté que le monde guérissait, mais ils ignoraient comment progressait la guérison de leurs anciens maîtres. La rencontre entre le moine et le robot est une première pour les deux espèces depuis leur séparation.
Ce conte philosophique suggère qu'il faudra renoncer à beaucoup de choses pour trouver la simplicité d'une société pacifique post-industrielle et changer les rapports au pouvoir et à la nature. Comme le dit Omphale à Dex dans l'ermitage en ruine de Froncerf : « Tu n'as pas besoin de justifier ni de mériter ton existence, tu as le droit de te laisser vivre. »
Le succès de ce premier tome du diptyque Histoires de moine et de robot témoigne de l'intérêt du public pour un optimisme bienvenu en science-fiction. Becky Chambers, qui a vécu en Islande et en Écosse avant de s'installer dans le nord de sa Californie natale où elle élève des abeilles, ne s'y trompe pas quand elle ouvre sa novella par cette simple épigraphe : « Pour vous qui avez besoin de souffler. »