Habiter un monde incertain
Pour que la Terre reste un monde vivable pour les générations futures. #6/8
La Terre en état d’alerte
En octobre 2023, une équipe internationale dirigée par William J. Ripple (Université d'État de l'Oregon) publie dans BioScience un bilan intitulé The 2023 State of the Climate Report: Entering Uncharted Territory. Ce rapport prolonge une série lancée en 2019 pour suivre les principaux indicateurs climatiques, écologiques et socio-économiques.
2023 a accumulé les records. La température moyenne mondiale a dépassé temporairement le seuil de +1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle. Les océans ont atteint des températures de surface inédites. La banquise antarctique a établi un minimum historique. Les concentrations de CO₂ et les émissions mondiales ont continué de progresser.
L'équipe surveille trente-cinq « signaux vitaux planétaires » — concentrations de gaz à effet de serre, état des océans, recul des glaciers, couverture forestière, ressources en eau, biodiversité. En 2023, vingt d'entre eux atteignent des niveaux inédits. Pris ensemble, ils signalent une transformation des équilibres planétaires, non une succession de phénomènes indépendants.
L'épisode El Niño a amplifié le phénomène en superposant une variabilité naturelle au réchauffement d'origine humaine. Les incendies canadiens de 2023 en donnent la mesure : leur ampleur exceptionnelle a libéré d'importantes quantités de carbone et mis en évidence la vulnérabilité croissante des écosystèmes forestiers face aux dérèglements climatiques.
Les énergies renouvelables progressent rapidement, et plusieurs régions connaissent un ralentissement de la déforestation. Ces avancées restent insuffisantes pour inverser la dynamique globale : les combustibles fossiles dominent encore le système énergétique mondial, et les émissions augmentent.
L'expression uncharted territory désigne une situation nouvelle à l'échelle de l'histoire humaine. Les mécanismes physiques du climat sont connus ; plusieurs paramètres atteignent des niveaux sans précédent dans les archives modernes. Les interactions entre phénomènes deviennent plus difficiles à anticiper, et les sociétés doivent composer avec un environnement qu'elles avaient longtemps supposé stable.
L'enjeu dépasse le seul climat : infrastructures, chaînes d'approvisionnement, systèmes agricoles, réseaux énergétiques — tout ce qui a été construit sur l'hypothèse d'un monde prévisible.
C'est précisément sur cette tension entre performance et adaptation que travaille Olivier Hamant.
De la performance à la robustesse
Les sociétés industrielles se sont construites autour d'un principe : produire davantage, plus rapidement, avec moins de ressources. Cette recherche d'efficacité a permis des gains considérables en productivité, en confort et en accès aux biens matériels. Elle a aussi engendré des systèmes de plus en plus spécialisés, où chaque élément dépend d'un ensemble complexe d'interactions.
Olivier Hamant, biologiste et directeur de recherche à l'INRAE, analyse cette évolution à partir de l'observation du vivant. Ses travaux sur la robustesse montrent que les systèmes biologiques durables reposent sur la diversité, la redondance et la capacité d'adaptation — l'optimisation permanente d'une seule fonction les fragilise.
Dans les sociétés humaines, la performance fonctionne bien lorsque l'environnement reste stable. Une chaîne logistique optimisée réduit les coûts et les délais tant que les conditions prévues tiennent. Une rupture d'approvisionnement, une catastrophe climatique ou une crise énergétique exposent alors les marges quasi inexistantes d'un système conçu sans redondance.
La performance atteint un objectif dans un cadre donné ; la robustesse assure la continuité du fonctionnement quand ce cadre évolue.
Une forêt ancienne produit moins de bois exploitable qu'une plantation spécialisée, mais absorbe mieux les perturbations grâce à la diversité des espèces et aux interactions entre organismes. Une agriculture fondée sur quelques variétés très productives atteint des rendements élevés en conditions favorables ; des cultures diversifiées résistent mieux aux maladies, aux sécheresses et aux dérèglements climatiques.
Les systèmes techniques et économiques obéissent à la même logique. Un réseau énergétique reposant sur plusieurs sources complémentaires résiste mieux aux crises qu'un système dépendant d'une seule ressource. Une industrie capable de réparer, réutiliser et transformer ses matériaux limite ses vulnérabilités là où le renouvellement rapide les accumule.
Hamant examine aussi le rôle accordé à la technologie. Le « solutionnisme technologique » — la conviction que l'innovation peut résoudre les problèmes qu'engendrent les systèmes existants — mérite d'être évalué selon ce critère : une technologie qui renforce la dépendance à quelques ressources ou acteurs dominants accroît la fragilité ; une technologie qui augmente l'autonomie et la diversité des solutions renforce la robustesse.
Johan Rockström et ses collaborateurs ont identifié plusieurs processus essentiels au fonctionnement de la planète — climat, biodiversité, cycles de l'azote et du phosphore, ressources en eau douce, intégrité des écosystèmes. Dépasser ces limites augmente les risques de perturbations durables. L'enjeu devient la compatibilité entre les activités humaines et les équilibres planétaires. Cette exigence rejoint directement la thèse d'Hamant : la durabilité des systèmes face aux perturbations prime sur leur seule efficacité.
Pour Hamant, la robustesse constitue un critère d'évaluation supplémentaire : l'aptitude d'un système à traverser les périodes de changement.
Construire des systèmes plus robustes
Dans l'agriculture, la robustesse passe par la diversification des cultures, la complémentarité entre espèces et des pratiques moins dépendantes d'un nombre limité de ressources. Dans l'industrie, elle rejoint les principes de réparation, de réemploi et d'économie circulaire, qui prolongent la durée d'usage des objets et réduisent la pression sur les matières premières.
À l'échelle des territoires, elle suppose des ressources locales, des compétences diversifiées et des réseaux de coopération — des options disponibles quand les grands systèmes mondialisés rencontrent des difficultés, sans retour aux formes d'organisation antérieures.
La sobriété prend un autre sens dans ce cadre : une société robuste consomme moins parce qu'elle fonctionne différemment — elle gaspille moins, réutilise davantage, réduit les dépendances inutiles et privilégie la durée sur le renouvellement permanent.
La robustesse complète la performance en réintroduisant ce qu'elle sacrifie souvent : la durée, l'adaptation et les marges de manœuvre.
Changer de représentation
Les bouleversements écologiques révèlent une crise des représentations. Les outils, les institutions et les systèmes économiques que nous développons transforment notre environnement — ils façonnent aussi notre façon de le percevoir.
Ivan Illich l'avait formulé dans les années 1970. Certains dispositifs conçus pour répondre à des besoins précis finissent par modifier nos attentes et nos comportements. Les outils influencent les modes de vie qui s'organisent autour d'eux. Barbara Duden résume cette dimension de sa pensée :
« Il avait compris que ce n'est pas tant des techniques et des institutions qu'il faut nous libérer, mais des représentations et des modes de perception qu'elles génèrent. »
La transition écologique bute en partie là. Les choix énergétiques, industriels ou agricoles s'appuient toujours sur une certaine idée du progrès. Depuis la révolution industrielle, l'augmentation de la production, la croissance économique et l'amélioration continue de l'efficacité servent de référence pour mesurer la réussite collective.
Ces principes ont accompagné des transformations profondes des conditions de vie — santé, transports, accès aux biens, communications. Ils se heurtent aujourd'hui aux limites physiques d'un système terrestre fini. L'augmentation permanente des flux matériels, de la consommation énergétique et de l'extraction des ressources entre en tension avec la capacité des écosystèmes à se renouveler.
Les États cherchent à réduire leurs émissions tout en maintenant des objectifs de croissance. Les entreprises intègrent des contraintes environnementales tout en restant compétitives dans une économie mondialisée. Les individus sont incités à changer leurs pratiques pendant que les infrastructures existantes orientent encore leurs choix.
Les transformations à venir dépendent autant des innovations techniques que des cadres économiques et culturels qui organisent leur déploiement. Les débats opposent plusieurs visions : une révision profonde des indicateurs de prospérité et une réduction de la dépendance aux flux matériels d'un côté ; le pari sur l'innovation technologique associée à de nouvelles régulations de l'autre.
Derrière ces approches, la même question : quels critères permettent d'évaluer la réussite d'une société ?
La quantité produite est un indicateur historique. L'efficacité mesure l'aptitude à optimiser les ressources. La robustesse en ajoute un autre : absorber les perturbations et continuer d'évoluer.
Le rôle des imaginaires
Les sociétés se transforment à partir de contraintes matérielles, mais aussi à travers les récits qu'elles construisent sur leur avenir. Les imaginaires orientent les choix collectifs en définissant les futurs qui semblent possibles.
L'histoire spatiale en fournit un exemple célèbre. Avant de devenir un programme scientifique et politique, le voyage vers la Lune était un thème littéraire. Les récits de Cyrano de Bergerac, Jules Verne ou H. G. Wells ont contribué à inscrire la conquête spatiale dans l'imaginaire collectif longtemps avant sa réalisation technique.
Les récits de fiction n'annoncent pas l'avenir. Ils explorent des trajectoires possibles et interrogent les conséquences des choix présents. Les dystopies mettent en scène les dérives potentielles de certaines organisations sociales ou technologiques. Les utopies imaginent d'autres formes de coexistence. Les récits solarpunk proposent des futurs où architecture, technologies et modes de vie cherchent un équilibre avec les contraintes écologiques.
Ces imaginaires comptent d'autant plus dans les périodes de transition. Transformer une société suppose de pouvoir représenter ce qui pourrait la remplacer. Un changement matériel reste difficile quand l'horizon collectif ne dépasse pas les modèles existants.
La robustesse défendue par Hamant fonctionne ainsi comme une proposition d'imaginaire : non une société idéale à reproduire, mais un principe d'organisation — privilégier des systèmes capables d'évoluer dans un environnement incertain.
Le philosophe des sciences Thomas Lepeltier voit dans cette opposition une simplification excessive : les organisations humaines ont une complexité que les analogies avec les systèmes biologiques ne restituent pas. Ce désaccord rappelle que la robustesse est un cadre de réflexion davantage qu'une solution. Comment concevoir des systèmes capables de durer quand les conditions changent ?
Habiter un monde incertain
Les indicateurs suivis par les chercheurs de BioScience décrivent une transformation profonde du système terrestre. Au-delà du climat, ils mesurent les tensions croissantes entre des sociétés organisées autour de la stabilité, de la prévisibilité et de l'optimisation, et un environnement soumis à davantage de variations.
Pendant plusieurs décennies, le développement industriel a reposé sur une hypothèse : un monde suffisamment stable pour permettre la planification à long terme. Les infrastructures, les chaînes logistiques, les systèmes agricoles et les organisations économiques ont été conçus pour fonctionner avec une forte capacité de prévision. Cette organisation a amélioré les conditions matérielles de vie et rendu possible une efficacité sans précédent dans de nombreux domaines. Elle a aussi produit des systèmes complexes dont les fragilités apparaissent dès que l'environnement se transforme rapidement.
La robustesse proposée par Hamant offre un autre regard. Elle invite à concevoir des systèmes qui intègrent l'incertitude en conservant des marges d'adaptation, des solutions alternatives et une diversité de ressources.
Performance et robustesse mesurent des réalités distinctes. La première évalue ce qu'un système accomplit en situation favorable ; la seconde, son aptitude à fonctionner quand les paramètres évoluent. Une société qui diversifie ses ressources, renforce ses coopérations et préserve des marges d'adaptation dispose de plus d'options face aux transformations à venir.
La science-fiction explore ces trajectoires depuis longtemps — mondes effondrés, sociétés dystopiques, futurs technologiques, imaginaires solarpunk. Ces récits n'offrent pas de modèles directement applicables : ils ouvrent des espaces de réflexion sur les choix présents et sur les conséquences de différentes orientations. Les sociétés se transforment autant à travers leurs imaginaires qu'à travers leurs contraintes techniques et économiques.
Face aux bouleversements climatiques, énergétiques et géopolitiques, l'adaptation devient un enjeu central. Les sociétés du futur devront probablement moins chercher à contrôler un environnement devenu incertain qu'apprendre à composer avec ses variations.
Comme l'écrit Olivier Hamant :
« La nature menacée devient menaçante : notre excès de contrôle nous a fait perdre le contrôle. Il va maintenant falloir vivre dans un monde fluctuant, c’est-à-dire inventer la civilisation de la robustesse, contre la performance. »
Pour une autre Terre - suite #7/8 :
