De la cité idéale à l'effondrement des mondes
« Découvrons des écrivains qui voient clair dans notre société sinistrée par la peur et ses technologies obsessionnelles, qui envisagent d'autres façons d'être. Des écrivains qui envisagent même de réelles fondations pour l'espoir. » Ursula K. Le Guin
Les origines de l'utopie
Ce sont des îles lointaines, des cités perdues où règne l'harmonie. Ne cherchez pas ces lieux sur les cartes, ils n'existent pas. La Renaissance fait naître un genre littéraire et philosophique : l'utopie. Le mot et la chose sont créés par Thomas More en 1516 avec la publication d'Utopia.
Si le philosophe anglais (1478-1535) donne son nom au genre à l'aube de la modernité, l'utopie politique trouve son origine bien plus tôt dans l'Antiquité. La République de Platon (380 av. J.-C.) est la première utopie politique occidentale, décrivant une cité idéale gouvernée par des philosophes-rois. Cette œuvre fondatrice en établit les bases autour de la justice, de l'organisation sociale et du bien commun.
Avec son ouvrage, More réactualise cet héritage à travers l'île d'Utopia, un lieu inspiré par les découvertes du Nouveau Monde à l'époque de Christophe Colomb. Éloge de l'humanisme, l'ouvrage invite à observer l'Ancien Monde depuis cette île imaginaire. En ce lieu, les contraires sont réconciliés : nature et raison, mais aussi sauvagerie et artifice. More se livre à une virulente critique des mœurs de son temps — intolérance religieuse, injustices sociales — tout en décrivant une société harmonieuse où la propriété privée est abolie. Texte volontairement ambigu, Utopia mêle réflexion politique, expérimentation intellectuelle et critique de la société anglaise de son époque.
Comme le souligne Robert M. Adams dans la préface de l'édition critique d'Utopia (W. W. Norton & Co, 2011), « L'Utopie est l'un de ces écrits versatiles, à la fois sérieux et facétieux, qui présentent un autre visage à chaque nouvelle génération et qui répondent différemment aux questions qui leur sont adressées. » (1)
More joue sur l'étymologie grecque pour désigner l'île d'Utopie comme un lieu à la fois « inexistant et idéal ». Le terme utopia combine ou- (οὐ, « non » ou « nulle part ») et topos (τόπος, « lieu »), soit « lieu qui n'existe pas ». Dans l'édition originale en latin, il introduit aussi eutopia, dérivé de eu- (εὖ, « bon ») et topos, qui signifie « bon lieu ». En anglais, Utopia et Eutopia se prononcent de manière identique, ce qui entretient une ambiguïté féconde entre les deux notions. Si le terme Utopia s'est imposé au fil des siècles, les deux concepts demeurent indissociables pour saisir l'originalité de l'œuvre. Utopia renvoie à un lieu imaginaire et fictif, tandis qu'Eutopia désigne un projet rationnel d'organisation sociale, fondé sur l'harmonie, la justice et l'absence de conflits — bref, « le lieu du meilleur ». Dans l'Utopie de More, la géométrie de la cité reflète l'ordre social parfait.

L'utopie scientifique
Au début du XVIIᵉ siècle, Tommaso Campanella publie La Cité du Soleil (1623), une utopie chrétienne qui combine revendications sociales égalitaires, communisme d’inspiration monacale et forte dimension eschatologique. L’organisation de la cité repose sur le savoir et l’éducation, mais ce savoir demeure indissociable d’une vision théologique et cosmique du monde. La science n’y est pas encore conçue comme une démarche expérimentale autonome : elle s’inscrit dans une perspective religieuse et métaphysique, et relève davantage d’une utopie savante ou proto‑scientifique, orientée vers la réalisation terrestre de la Cité de Dieu.
À la même époque paraît, de manière posthume, La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1561-1626), rédigée vers 1623-1624. Ce conte philosophique décrit lui aussi une île idéale et inconnue, mais opère un déplacement décisif. Là où Thomas More mettait au premier plan l'organisation politique et morale, Bacon fait du progrès scientifique et technique le moteur du bonheur humain. La science y est conçue comme méthode, accumulation de connaissances et maîtrise rationnelle de la nature, appliquées à tous les domaines de la vie sociale. Imprégné du protestantisme anglais, Bacon participe à une évolution du christianisme qui, tout en maintenant la foi en un Dieu créateur rationnel, légitime l'investigation méthodique de la nature comme voie d'accès à l'ordre divin. La Nouvelle Atlantide constitue la première formulation cohérente d'une utopie véritablement scientifique.
Dès 1627, l'ouvrage connaît un vif succès. Ses versions en anglais, latin et français bénéficient d'une large diffusion, et des traductions circulent vite, atteignant les grands centres intellectuels européens. L'œuvre appartient au XVIIᵉ siècle, marqué par l'essor de la méthode scientifique et par des figures majeures telles que Galilée, Descartes ou Newton. Les avancées en astronomie, en physique et en médecine inaugurent alors l'ère moderne et nourrissent l'espoir d'un progrès fondé sur la raison et l'expérimentation.
Cet idéal de progrès portait cependant en lui ses propres contradictions. Qui énonce les résultats de la science ? Qui tranche les différends entre savants ? La diffusion du savoir peut-elle échapper à sa mise en spectacle, à sa simplification, aux abus des charlatans ? Ces questions, posées dès le XVIIIe siècle, traversent nombre de dystopies contemporaines, où le savoir confisqué par une élite devient précisément l'instrument de la domination.

L'utopie prospective
Cette évolution scientifique transforme radicalement l'imaginaire utopique et opère un tournant majeur : l'utopie, traditionnellement située dans un ailleurs spatial (îles lointaines, terres inconnues), se projette désormais dans un ailleurs temporel — l'avenir.
C'est notamment le cas dans L'An 2440, rêve s'il en fut jamais de Louis-Sébastien Mercier (1771), l'un des premiers romans d'anticipation. Cette œuvre dépeint un Paris futuriste, débarrassé des inégalités, des superstitions et des abus de pouvoir. À travers un rêve utopique, Mercier critique la société de son époque tout en esquissant un modèle de progrès fondé sur la raison, la justice sociale et une organisation politique éclairée.
Cet élan culmine au XIXᵉ siècle, véritable âge d'or du scientisme et de la révolution industrielle. Des Voyages extraordinaires de Jules Verne, qui nourrissent l'imaginaire d'une technologie émancipatrice, aux utopies sociales de Saint-Simon ou de Fourier, l'époque se caractérise par une conviction largement partagée : la science et l'industrie doivent conduire à une amélioration continue de la condition humaine.
L'idée de progrès humain, fondamentale au siècle des Lumières, faisait miroiter loin sur la ligne du temps une utopie crédible et attractive ; elle incitait à retrousser les manches et, surtout, donnait l'envie d'avancer ensemble. « En somme, croire au progrès, c'était accepter de sacrifier du présent personnel au nom d'une certaine idée, crédible et désirable, du futur collectif. Mais pour qu'un tel sacrifice ait un sens, il faut un rattachement symbolique au monde et à son avenir. » Michaël Fœssel (2)
De l'utopie à la dystopie
Le mythe du progrès accompagne la modernité. Mais au XXᵉ siècle, l'idée qu'une croissance matérielle garantirait l'amélioration de la condition humaine perd sa crédibilité. Le siècle instaure une désillusion durable : l'évolution des sociétés n'est ni inévitable ni linéaire.
À partir des années 1960, le mythe du progrès décline. Le regard collectif se recentre sur le présent, puis sur soi. Ce recul s'enracine dans les tentatives de réalisation d'utopies concrètes nées au XIXe siècle : les phalanstères fouriéristes, les colonies owénistes, ou diverses communautés socialistes de l'époque. Ces expériences, souvent éphémères et marquées par l'échec, ont révélé le fossé entre idéaux théoriques et réalités humaines. L'utopie devient suspecte. Pour Gérard Klein, « les utopies laïques qui ont précédé ou remplacé les utopies chrétiennes ont parfois conduit aux mêmes développements, notamment au XIXᵉ siècle. Elles ont toutes conservé au fond une dimension eschatologique : ayant implicitement, complètement et une fois pour toutes défini l'humain, elles proposent la Loi qui mettra un terme à l'Histoire. » Cette prétention à fixer définitivement la nature humaine et l'organisation sociale ouvre la voie aux dérives totalitaires. (3)
Poussée à son extrême, cette logique utopique s'incarne dans les totalitarismes. Le marxisme-léninisme soviétique et le nazisme partagent un projet utopique commun : éliminer l'Autre (à définition variable) et forger l'Homme Nouveau dans l'homogénéité, promesse des « lendemains qui chantent ». Ces régimes révèlent le danger mortel de l'utopie au pouvoir, transformant l'idéal émancipateur en machinerie d'oppression et d'extermination.
C'est dans ce contexte qu'émerge un nouveau genre littéraire : la dystopie. Issu du grec dys (δυσ-, « mauvais », « défectueux ») et topos (« lieu »), ce terme s'oppose directement à celui d'utopie. « Il convient toutefois de distinguer la dystopie de l'anti-utopie, deux notions souvent confondues. La dystopie décrit l'effroyable qui sera si on ne fait rien, illustrant un dysfonctionnement d'une société "réelle". L'anti-utopie, elle, a pour projet de décrire l'abomination à laquelle conduirait la réalisation effective d'une utopie. Plus qu'une utopie devenue cauchemar, elle constitue une critique radicale des utopies idéologiques ayant servi de fondement aux régimes totalitaires, qu'il s'agisse de l'utopie suprémaciste raciale du régime nazi ou de l'utopie communiste de l'URSS. » (3)
« Ni l’utopie ni la dystopie ne sont des réalités tangibles : ce sont des expériences de pensée. » Ariel Kyrou (6)
Gregory Claeys, dans Dystopia: A Natural History, ne considère pas l'utopie et la dystopie comme des opposés, mais comme les deux pôles d'un continuum de sociabilité. L'utopie propose une société idéale où l'identité de groupe renforce l'harmonie et le bien-être collectif. À l'inverse, la dystopie illustre une société où ce principe collectif, poussé à son paroxysme, engendre oppression, perte de liberté individuelle et conditions de vie intolérables. Cette perspective montre que des idéaux collectifs peuvent, selon leur mise en œuvre, aboutir aussi bien à des sociétés idéales qu'à des régimes oppressifs.
« Les utopies littéraires décrivent parfois des utopies en déclin. L'exemple majeur en est 1984 de George Orwell, paru en 1949. C'est une satire du stalinisme et non, comme on le croit souvent, du socialisme en général, car Orwell est demeuré un socialiste convaincu jusqu'à sa mort en 1950. Mais nombre de dystopies, et notamment celles relevant du genre post-apocalyptique devenu si populaire depuis quelques décennies, dépeignent des sociétés à l'agonie, où une poignée de survivants, auxquels les lecteurs sont encouragés à s'identifier, tentent de tenir le coup. Souvent, une analyse de fond des causes de ce déclin est absente de l'œuvre, ou présente sous forme de maigres allusions. La Route de Cormac McCarthy (2006) constitue ici un exemple-type, tandis que Station Eleven (2014) d'Emily St John Mandel offre un récit en temps de pandémie qui garde une résonance particulière depuis la crise sanitaire mondiale. » Gregory Claeys (4)
« Les concepts d'utopie et de dystopie entretiennent cependant une relation complexe. Les utopies, qu'elles soient littéraires ou idéologiques, ne dégénèrent pas toutes en dystopie. Les dystopies ne sont pas toujours des utopies ratées. Les utopies possèdent parfois des éléments dystopiques, pour l'ensemble du groupe ou pour une fraction de la population, lorsque le régime repose sur l'exploitation de ce groupe au bénéfice des autres (ce qu'illustre, dans 1984, la dichotomie entre les membres du Parti intérieur et les prolétaires). A contrario, les dystopies peuvent contenir des éléments utopiques dans la mesure où certains espaces fonctionnent comme des refuges face à une société dystopique dans son ensemble. On peut citer à ce titre l'exemple de la Réserve à sauvages dans Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley (1932), ou encore celui des îles où les dissidents sont condamnés à l'exil.
En vérité, depuis Platon, tous les écrits utopistes s'inscrivent consciemment dans cette vaste tradition littéraire, pour dialoguer avec elle de façon critique. On trouve ainsi chez More des échos de la République, de Sparte et de la tradition chrétienne. Idem chez Edward Bellamy (Cent ans après ou l'An 2000, 1888), qui cite Thomas Carlyle, Auguste Comte, le socialisme et, là encore, le christianisme. Bellamy et Platon ont ensuite influencé H.G. Wells, qui sera lui-même intégré aux écrits d'Orwell. Ce dernier s'inspire également du socialisme, tandis que Huxley intègre des éléments du bolchevisme et de l'eugénisme à son œuvre. » (4)
Les grandes dystopies du XXᵉ siècle
Pour Gérard Klein, les quatre plus importantes anti-utopies du XXᵉ siècle sont Nous autres d'Ievgueni Zamiatine (1884-1937), Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley (1894-1963), 1984 de George Orwell (1903-1950), paru en 1949, et Limbo de Bernard Wolfe (1915-1985), publié en 1952. (3)
Bien qu'elles puissent paraître intemporelles, ces œuvres sont étroitement liées à leur contexte historique. Celle de Zamiatine révèle la lucidité précoce de son auteur quant aux dérives à venir du léninisme. Le Meilleur des mondes est écrit dans un monde industrialisé frappé par une crise économique sans précédent, alors que l'opinion aspire à une société stable et prospère — aspiration que Huxley interroge en redoutant qu'elle ne se fasse au détriment de la liberté et de la culture. 1984 tire quant à lui les leçons d'un nazisme récemment vaincu et d'un communisme soviétique dont le totalitarisme devait encore perdurer pendant plusieurs décennies. Enfin, Limbo appartient à la guerre froide naissante et à l'équilibre de la terreur nucléaire. Wolfe s'attaque au principe même de l'utopie comme promesse de salut.
Le Meilleur des mondes s'inscrit dans une filiation directe avec Nous autres de Zamiatine, paru dix ans plus tôt et dont Aldous Huxley reconnaissait l'influence. Là où George Orwell mettra en scène un totalitarisme fondé sur la surveillance et la répression politique, Huxley s'inquiète avant tout de l'emprise de la technique, de l'industrie et de la rationalisation sur l'existence humaine. Dans son roman, Ford a remplacé Dieu. La société vénère le père de la production de masse comme une divinité, tandis que les ovules et les gamètes deviennent des matières premières et la procréation une simple opération industrielle. Le titre lui-même est un renversement ironique : Brave New World reprend l'exclamation émerveillée de Miranda dans La Tempête de Shakespeare lorsqu'elle découvre le monde des hommes. Huxley détourne cette formule pour désigner une société entièrement standardisée, où le progrès s'est confondu avec le conditionnement.
Dans le monde imaginé par Wolfe, après une guerre presque absolue, les hommes ont choisi la mutilation volontaire pour empêcher tout retour à la violence. Ils ont choisi l'Immob, suivant les idées qu'ils ont cru lire dans le journal intime d'un jeune chirurgien, le docteur Martine.
« À la différence d'Huxley et d'Orwell, Wolfe opère un renversement complet de perspective. Parvenant à donner consistance à une entreprise complètement folle, l'Immob, dont l'invraisemblance aurait fait reculer ses prédécesseurs, il en fait la conclusion d'une blague initiale et s'établit par là dans la plus pure tradition swiftienne. Les notes caustiques et amères de Martine sont transfigurées en révélation. La catastrophe est hilarante. C'est sur tout projet de salut de l'humanité que le doute radical est jeté. Si Martine est l'auteur consterné de la pire des plaisanteries, pourquoi en irait-il autrement des croyances de Marx, de Lénine, de Bakounine, des fascistes de toute nature obnubilés par le Chef, et de tous les autres sinistres rêveurs d'une humanité réformée ? [...] Il faut que Wolfe, qu'on a connu un temps compagnon de route du trotskisme, ait subi la plus sévère des désillusions pour qu'il en vienne à cette condamnation sans appel des Faiseurs d'illusions. L'utopie n'est pas seulement détestable. Pire, elle est comique. Dérisoire. Ce n'est pas le résultat désastreux de l'entreprise utopique qui est ici moqué, c'est son principe même qui ne peut être que perverti. » (3)
« Limbo me paraît pour cette raison à la fois plus subtil et plus pessimiste que le justement célèbre 1984 de George Orwell. 1984 fait référence à une crise historique particulière, le stalinisme, dont il dénonce et redoute la perpétuation et l'extension dans l'avenir. [...] Orwell propose comme ennemi à l'homme une idéologie, sans beaucoup s'inquiéter des circonstances historiques de son apparition puis de son succès. Il la donne comme extérieure à l'homme, en tout cas à la plupart des hommes qu'elle broie et qui en sont donc innocents. Wolfe s'attache au contraire à montrer que les idéologies sont les produits de situations historiques, les effets secondaires des activités des hommes eux-mêmes, et aussi les expressions de leurs tendances profondes comme l'agressivité. » (3)

L’envers du progrès
La méfiance envers le progrès se manifeste aujourd'hui avec une force particulière dans la crise environnementale. Le capitalisme et le consumérisme de masse reposent sur un idéal utopique : la prospérité universelle. Cet idéal se heurte toutefois aux limites de la planète, dont les ressources ne permettent pas une croissance infinie. Malgré la multiplication des avancées scientifiques et technologiques, l'analyse de la situation environnementale est sans appel : depuis le milieu du XXᵉ siècle, le réchauffement climatique s'intensifie de manière inédite. Les activités humaines dégradent les écosystèmes, détruisent la biodiversité et nourrissent le sentiment largement partagé de vivre dans un monde abîmé.
Selon certains scénarios, « la température aura sans doute augmenté de 3°C d'ici 2050, ce qui entraînera l'extinction de nombreuses formes de vie sur terre, y compris, très probablement, l'humanité. Nous sommes donc confrontés au pire scénario dystopique jamais envisagé, même si un sentiment d'angoisse assez semblable existait déjà au mitan du XXe siècle, lorsque l'on imaginait ce que serait la vie au lendemain d'une guerre nucléaire totale. Il est néanmoins possible d'envisager une solution d'ordre utopique à cette catastrophe écologique extrême, gravitant autour d'un ensemble d'idéaux tels que le développement durable, la consommation raisonnée et le contrôle de l'expansion démographique. Un tel "état stationnaire" pourrait compenser la baisse de la consommation individuelle par de nouvelles formes de sociabilité civique, par exemple un salaire minimum universel, et autres mesures destinées à faire passer la pilule de la décroissance. C'est un défi de taille, mais qui est à mon sens la seule alternative possible au terrible destin qui nous attend à court terme. » (4)
Des chercheurs tentent aujourd'hui de modéliser les trajectoires possibles de nos civilisations — et leurs conclusions rejoignent, par d'autres voies, des scénarios que la science-fiction met en scène depuis longtemps.
Trois scénarios pour l'humanité
Adam Frank, astrophysicien à l'Université de Rochester, évalue les différents scénarios possibles pour notre planète. Il s'appuie sur les connaissances que nous avons des mondes situés en dehors de notre système solaire et susceptibles d'abriter la vie. Si les modèles mathématiques sont assez simples, trois grands scénarios émergent, qu'Adam Frank décrit dans son livre Light of the Stars (2018).
Le premier scénario est celui de l'« atterrissage en douceur », dans lequel une civilisation et sa planète passent progressivement à un nouvel état stable.
Le second s'intitule « survivre ». Dans ce cas, les conditions environnementales d'une planète se dégradent et les populations chutent précipitamment, mais parviennent néanmoins à subsister. « Il est difficile de savoir si une civilisation technologique pourrait survivre en perdant près de 70 % de sa population », explique Frank.
Le troisième scénario est l'effondrement. « La population augmente, la planète se "réchauffe" et, à un moment donné, la population s'effondre à zéro », explique Frank. « Nous avons même trouvé des scénarios où l’effondrement survient après le passage à une énergie solaire à faible impact. » (5)

Penser l'avenir après les anti-utopies
Au XXᵉ siècle, les anti-utopies ont montré comment les projets d’émancipation pouvaient tourner au cauchemar. Avec Limbo, la critique s’étend à l’idée même d’un salut collectif. Ces œuvres ne sont pas des prophéties ; elles constituent avant tout des mises en garde, révélant moins l'avenir que les usages que l'humanité peut faire de ses propres idéaux. Au XXIᵉ siècle, face aux crises écologiques, technologiques et démocratiques, la question porte autant sur ce que l’utopie permet d’espérer que sur le vide laissé par sa disparition — ce vide où peinent à s’enraciner les “fondations pour l’espoir” dont parlait Ursula K. Le Guin.
Sources :
(1) In : Thomas More (trad. Robert M. Adams), Utopia, New York, W. W. Norton & Co, coll. « Norton Critical Editions », 2011. Ce sont les premiers mots de la Préface signée par Robert M. Adams.
(2) In : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-conversation-scientifique/doit-on-reveiller-l-idee-de-progres-3255660
(3) In : Gérard KLEIN - préface de l'édition de Limbo (1972) - Le Livre de Poche
(4) In : https://laviedesidees.fr/Entretien-avec-Gregory-Claeys
(5) In : https://www.theatlantic.com/science/archive/2018/05/how-do-aliens-solve-climate-change/561479 et https://www.nationalgeographic.fr/environnement/on-parle-du-changement-climatique-depuis-plus-de-30-ans-pourquoi-navons-nous-rien-fait et https://www.youtube.com/watch?v=jWd5pxc-QW4
(6) In : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-d-un-jour-dans-le-monde/l-invite-d-un-jour-dans-le-monde-du-mardi-31-decembre-2024-6448295
Repérage : Sans vision utopique de l'avenir, comment imaginer un monde meilleur ?


"Il n'y a plus de vision utopique du monde à venir. Les seules utopies que nous avons sont de nature technique, du genre : homme augmenté, post-humain, quand les ordinateurs penseront tout seul, etc. Aucune n'est politique. C'est extraordinaire quand on y pense." Marcel Gauchet. In : Comprendre le malheur français.
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