The City & the City, de China Miéville
Cet article laisse de côté l’intrigue policière pour s’attacher exclusivement à l’univers du roman.
Publié en 2009, The City & the City de China Miéville met en scène deux cités-États qui partagent le même espace géographique : elles se juxtaposent, s'entremêlent, s'évitent, cohabitent tout en se rejetant. Ce roman déconstruit les notions de frontière, d'identité et de réalité. Miéville y maintient jusqu'à la dernière page le doute sur la nature du phénomène décrit. La séparation entre les deux villes résulte-t-elle d'un conditionnement psychologique extrême, d'une forme de névrose collective élevée au rang de système politique ? Ou relève-t-elle véritablement du surnaturel, d'une magie qui aurait façonné l'espace et la perception ?

L’histoire impossible des deux villes
Sans jamais être ancrées sur une carte réelle, les villes fictionnelles de Besźel et d'Ul Qoma se situent quelque part dans les Balkans, près de la mer Noire et de Varna en Bulgarie. Espace liminal entre le réel et l’imaginaire, à la jonction de l’Europe occidentale et orientale, cet entre-deux évoque la poudrière balkanique, une région aux frontières sans cesse redessinées et aux identités construites autant par opposition que par proximité.
Les origines du clivage se perdent dans la nuit des temps — peut-être une scission d’une cité unique, peut-être une cohabitation originelle. La séparation aurait dépassé le simple partage territorial pour devenir perceptuelle et ontologique, sans frontière géographique explicite, par la seule volonté de ses habitants. Une autre lecture considère au contraire que Besźel et Ul Qoma ont toujours été distinctes : deux peuples installés au même endroit, ayant élaboré au fil des siècles les mécanismes psychologiques nécessaires à une coexistence impossible.
Les découvertes archéologiques à Ul Qoma révèlent une civilisation d'une ancienneté remarquable : fragments de poèmes, mécanismes comparables à celui d'Anticythère (ce calculateur astronomique grec antique), objets d’une sophistication inattendue. Plus troublant encore, les fouilles mettent au jour une énigme : des artefacts censés appartenir à différentes ères historiques apparaissent pourtant comme contemporains. Astrolabes dignes du Moyen Âge côtoient des poteries de boue séchée, des haches de pierre primitives voisinent avec des engrenages sophistiqués et des jouets mécaniques représentant des insectes. Devant ce mélange inexplicable, la population imagina jadis les "Salmigondites" – une civilisation hypothétique censée avoir exhumé tous les objets enterrés de la région pour les mélanger avant de les réenfouir. Cette légende populaire tentait d'expliquer l'inexplicable avant que les archéologues n'admettent qu'ils avaient affaire à une véritable culture matérielle de "l'Ère Préliminaire", simplement incohérente selon les catégories historiques habituelles.
La même fracture ancienne se lit dans les langues. Le besź et l’illitan présentent des racines évidentes et des structures grammaticales proches, mais leurs trajectoires s’éloignent au fil des siècles, chacune intégrant ses propres influences. Le besź utilise des caractères latins enrichis de diacritiques spécifiques (comme le ź de « Besźel »), tandis que l’illitan incorpore davantage d’influences orientales. Cette différence se retrouve jusque dans le vocabulaire institutionnel : « policzai » pour les forces de l’ordre à Besźel, « militsya » à Ul Qoma. Mutuellement intelligibles pour un linguiste, ces langues demeurent néanmoins pour leurs locuteurs des marqueurs identitaires irréductibles.
Le clivage s’inscrit dans la perception même des citoyens. Dès l’enfance, ils sont formés à « éviser » (unsee) l’autre ville — ne pas la voir, ne pas interagir avec elle — mais aussi à « inouïr » ses sons. Chaque habitant apprend à identifier les indices qui distinguent les deux cités : organisation urbaine, codes vestimentaires, manières de marcher, puis à ignorer tout ce qui n'appartient pas à leur monde.
Une géographie mentale
La Rupture (Breach) veille au respect strict de cette séparation. Commettre une « rupture » — ou « rompre » — signifie reconnaître consciemment l’existence de l’autre ville : un regard prolongé, une parole adressée à un habitant de l’autre cité, ou un franchissement non autorisé. Instance mystérieuse chargée d’en sanctionner toute transgression, elle intervient aussitôt. Les contrevenants disparaissent et ne reviennent jamais. La Rupture surgit de l’interstice, de ce que les citoyens ont appris à ne pas voir. Force de dissuasion, elle brille par son absence tout au long du récit et tient davantage du croquemitaine que d’une véritable autorité policière.
La géographie de Besźel et d’Ul Qoma échappe à toute représentation spatiale ordinaire : les deux cités s’interpénètrent de façon complexe et fragmentaire, selon une logique incompatible avec la cartographie traditionnelle. Une rue peut appartenir entièrement à Besźel, tandis que le trottoir d'en face appartient à Ul Qoma. Certaines zones sont "plénières" (appartenant entièrement à une ville) ou "alters" (appartenant à l'autre), d'autres sont "tramées" ou "crosshatched" (entrecroisées), appartenant simultanément aux deux cités. Il existe même des zones "dissensi", dont l'attribution à l'une ou l'autre ville demeure contestée ou indéterminée. Seul un poste-frontière officiel autorise le passage légal entre les cités et un minimum de commerce et de diplomatie.
Les citoyens doivent "respecter le tramage", c'est-à-dire ne pas franchir les limites de leur ville. Dans les zones tramées, un Besź et un Ulqoman peuvent se frôler sans se "voir", maintenant scrupuleusement la fiction de l'invisibilité de l'autre. Chacun sait instinctivement, à une façade, à une tenue vestimentaire ou à la marque d'une voiture, s'il se trouve dans son territoire ou dans celui de l'autre ville. La vigilance perceptuelle, intériorisée jusqu'au réflexe, remplace toute frontière matérielle. Pour rejoindre un point de sa propre ville, un citoyen doit parfois effectuer un détour considérable afin d'éviter le territoire de l'autre.
Le système repose sur une "calculabilité générale". Tout est codifié, catégorisé. Un style architectural, une couleur de voiture suffisent à assigner chaque élément à l'une ou l'autre ville. Cette logique élimine toute zone grise. Besźel en offre une illustration saisissante avec le quartier baptisé Ul Qomatown, où les expatriés ulqomans ont reconstitué leur mode de vie, mais que leurs anciens compatriotes doivent éviser.
Hannah Arendt identifie comme caractéristique du totalitarisme l'effacement du visage et de la singularité de l'autre. L'évision pratiquée par les citoyens donne une forme concrète à cet effacement. Chaque habitant de l'autre ville est réduit à un non-être perceptuel, privé de son humanité singulière. Cette pratique conduit à ce que la philosophie nomme la "disparition du monde", c'est-à-dire la dissolution de ce qui fait l'harmonie du monde, le cosmos grec. Cette négation de l'altérité constitue peut-être la forme la plus insidieuse de violence.
À Besźel et Ul Qoma, tout espace commun est nié par construction. La critique — notamment Publishers Weekly — a vu dans ce dispositif une métaphore exagérée de la ségrégation urbaine : l'évision n'est que l'extension radicale de ce que nous pratiquons en ville — quartiers évités, présences ignorées, divisions sociales rendues invisibles à force d'habitude.
Deux villes, deux mondes
L'histoire des deux cités porte la trace d'oppositions politiques anciennes. Rivales de longue date, Besźel et Ul Qoma ont souvent soutenu — sans jamais s’affronter directement — des camps adverses, en particulier durant la Seconde Guerre mondiale. Leurs alliances divergentes avec les puissances internationales prolongent cet antagonisme.
Cet héritage modèle aussi l'espace bâti. Besźel porte l'empreinte méditerranéenne et turque : coupoles, minarets, façades ornementées, ruelles sinueuses. Cette beauté ancienne est ternie par le délabrement, les infrastructures fatiguées, les technologies obsolètes (cassettes VHS, équipements vétustes) — la ville semble figée dans un déclin post-industriel. Ul Qoma se dresse au contraire résolument tournée vers l'avenir : gratte-ciels de verre et d'acier, néons, réseau de métro moderne, président qui s'ouvre (ou fait semblant) aux idées libérales.
De cette asymétrie naît une tension latente. Besźel oscille entre jalousie et ressentiment face à la réussite ostentatoire d'Ul Qoma, laquelle considère sa voisine avec une condescendance teintée de pitié. Ul Qoma s'impose comme « la louve dominante », malgré le blocus américain. Besźel, de son côté, paraît soutenue par Washington — mais cette « bienveillance » se traduit surtout par une inondation de Coca-Cola, forme élémentaire de soft power.
La troisième ville
Au-delà de Besźel et d'Ul Qoma persiste la légende d'Orciny, troisième ville qui existerait dans les interstices entre les deux autres. Selon ce mythe, Orciny se cacherait dans les espaces que ni Besźel ni Ul Qoma ne revendiquent, dans les angles morts de la perception, où l'évision est si totale que même l'existence n'est plus reconnue. Orciny serait habitée par ceux qui ont échappé à la Rupture, des dissidents qui refusent la division. Elle incarnerait le souvenir de l'unité perdue ("l'Ère Préliminaire" des vestiges archéologiques) ou le désir de transcender la division – cette troisième voie improbable dans le système actuel. Pour les nationalistes des deux villes, Orciny est une menace. Pour les unificationnistes et les rêveurs, elle incarne l'espoir de vivre autrement.

Entre Chandler et Kafka
L'intrigue débute par la découverte du corps d'une jeune femme dans une zone tramée de Besźel. Pour l'inspecteur Tyador Borlú, de la Brigade des Crimes Extrêmes, ce qui semblait n'être qu'une affaire banale le mène bientôt d'une cité à l'autre. L’enquête, linéaire, progresse par révélations successives et sert de fil conducteur à travers cet univers déroutant.
Miéville revendique ce livre — hybride entre polar et fantasy urbaine — comme un roman policier avant tout, "une fiction de rêve déguisée en puzzle logique". Dans les remerciements, il cite explicitement Raymond Chandler, Franz Kafka, Bruno Schulz, Jan Morris et Alfred Kubin. La filiation hard-boiled apparaît dans le ton sec, la ville-labyrinthe et la figure de l’enquêteur désabusé : Borlú rappelle le Marlowe de Chandler. Sur le plan stylistique, la prose rompt avec les romans précédents de Miéville : à la syntaxe luxuriante succède une écriture dépouillée, clairement héritée du roman noir. L'influence de Kafka se lit dans l’absurde administratif, la culpabilité diffuse et ces lois opaques dont on ignore les auteurs comme les fondements. Miéville note lui-même que Chandler et Kafka « partagent bien plus de terrain commun qu’on ne le croit ».
La force et l'originalité du roman est d'avoir remplacé la juxtaposition spatiale — quartiers et villes qui séparent des sociétés entières (Berlin-Est et Berlin-Ouest), ou des peuples dans l'impossibilité de vivre ensemble (les territoires israélo-palestiniens) — par une superposition surréelle.
C'est ce qui rend les deux lectures également possibles — et chacune à sa façon troublante. Dans l'interprétation psychologique, le roman montre jusqu'où peuvent aller la plasticité de la perception et la puissance du conditionnement social, ouvrant une perspective dérangeante sur notre rapport au réel. Dans la lecture fantastique, il faut admettre l'existence d'une magie discrète, confinée au contrôle social et à la séparation, jamais au spectaculaire. Ce filtrage perceptif transmis de génération en génération rappelle Le Monde inverti de Christopher Priest, où l'Optimum altère physiquement la perception de l'espace et du temps.
Chaque élément du récit soutient simultanément ces hypothèses — jusqu'au vocabulaire, que la traduction de Nathalie Mège restitue avec une étrangeté équivalente. Ses néologismes (« éviser », « inouïr », « tramage », « plénières », « alters », « dissensi », « brutopiquement ») rendent concrètes des pratiques pourtant impossibles à se représenter.
L'adaptation télévisée de BBC Two
En 2018, BBC Two adapte le roman en une série de quatre épisodes avec David Morrissey dans le rôle de l’inspecteur Borlú. L’adaptation prend des libertés scénaristiques avec le matériau original, notamment par l’ajout de Katrynia, sa femme disparue, qui, par le recours à des flashbacks, donne au détective une dimension émotionnelle et tragique absente du roman.
Tournée à Manchester et Liverpool, la série respecte l’opposition esthétique du roman. Besźel apparaît dans des jaunes et des verts ternes, tandis qu’Ul Qoma se décline en bleus et en rouges. Pour représenter l’évision, la mise en scène recourt à un floutage cinématographique ; l’autre ville se dissout dans l’image. Autre effet visuel, une barrière scintillante marque les passages d’une cité à l’autre et rend perceptible pour le spectateur une frontière pourtant invisible. Elle suggère une séparation physique ou magique, alors que le roman maintient le doute et fait reposer la division sur le seul conditionnement mental et la menace de la Rupture.

China Miéville, consultant sur la production, a exprimé son enthousiasme pour le projet, saluant la façon dont l'œuvre télévisuelle collective avait su transformer le roman individuel, multiprimé, en quelque chose d'extraordinaire, à la fois familier et radicalement nouveau.