L'arcologie, modèle d'habitat de la ville durable ?
Une utopie architecturale
Réconcilier l'architecture d'une société et l'écologie d'un lieu : tel est l'enjeu de l'arcologie, un champ de recherche et de conception visant à créer des habitats humains denses mais à faible impact écologique. Popularisé par l'architecte italo-américain Paolo Soleri, le concept a été formalisé en 1969 dans son ouvrage Arcology: The City in the Image of Man. Il propose une vision holistique de la ville, alliant autosuffisance, optimisation des ressources et intégration écologique, pour répondre aux défis urbains et environnementaux.
Né en réaction à la « culture du jetable » et au « rêve américain » des années 1950 — amplifié par le Federal-Aid Highway Act de 1956, qui a accéléré l'étalement urbain et la dépendance à l'automobile — Soleri rejetait l'obsolescence programmée et la consommation de masse, qu'il considérait comme des menaces pour la qualité, la durabilité et l'excellence artisanale.
Pour lui, l'arcologie devait incarner une alternative radicale : un écosystème urbain autonome, inspiré du modèle du paquebot, où toutes les fonctions (logement, travail, agriculture, loisirs, gestion des ressources) seraient regroupées dans un même volume architectural. Cette approche éliminerait les déplacements superflus et minimiserait l'empreinte écologique.
Bien qu'ayant collaboré avec Frank Lloyd Wright à Taliesin West, Soleri a rompu avec la vision de son mentor. Là où Wright imaginait Broadacre City, une ville horizontale et décentralisée renforçant l'étalement urbain, Soleri a théorisé une ville verticale et compacte. Ses structures tridimensionnelles intégraient toutes les fonctions urbaines, réduisant les gaspillages énergétiques et favorisant la résilience des communautés. La ville devait fonctionner comme un organisme vivant, en harmonie avec son environnement.
Principes clés
L'arcologie vise à réorganiser radicalement le paysage urbain pour soutenir les activités humaines et l'équilibre environnemental. Elle repose sur la densification et la construction verticale/tridimensionnelle pour optimiser l'utilisation de l'espace. Soleri notait que dans la ville traditionnelle, plus de 60 % du territoire urbain est consacré à l'automobile (routes et services). Cette approche vise à libérer la majeure partie du territoire extérieur (ecological envelope) pour l'agriculture et la nature. Soleri estimait que le développement en hauteur pourrait réduire l'empreinte au sol à seulement 2 % de la surface des villes actuelles, soit des tours ultra-hautes regroupant tous les services dont une communauté a besoin, permettant de restituer 98 % des terres à leur fonction écologique. Cette densification extrême permettrait de loger une population équivalente à celle de la Terre sur une surface comparable à l'État de la Louisiane.
Au-delà de cette densification spatiale, l'arcologie doit fonctionner comme un système intégré (Food & Energy Nexus), conjuguant autosuffisance et efficacité. Ceci inclut l'exploitation optimale des ressources (énergie solaire et éolienne), la gestion durable des déchets et la proximité de l'agriculture urbaine (serres, etc.) pour connecter les citoyens à la production alimentaire. Cette intégration réduit drastiquement les besoins en transport et crée des boucles de ressources locales et fermées.
Le modèle arcologique favorise un environnement piétonnier (Urban Scale as Human Scale) pour améliorer la sécurité, le sens de la communauté et la vitalité (Urban Effect). C'est ce que Soleri nommait le paradigme de la « complexité et de la miniaturisation » : tout comme un organisme biologique complexe doit être compact pour fonctionner, la ville doit se contracter pour favoriser les interactions. Cette échelle humaine diminue la dépendance aux transports motorisés et renforce les liens sociaux. Les habitants peuvent accéder à tous les services essentiels à pied.
L'arcologie prône une efficacité incarnée (Embodied Efficiency) et une frugalité élégante (Elegant Frugality), visant à un mode de vie plus intelligent et moins gaspilleur, fondé sur la résilience et la sobriété. Il ne s'agit pas d'une austérité subie, mais d'une recherche consciente d'harmonie entre les besoins humains et les limites des ressources disponibles.
Projets réels
Les réalisations concrètes restent rares, car l’arcologie rencontre des obstacles majeurs liés à la complexité technique, aux coûts considérables et aux contraintes politiques. Aucun courant architectural moderne ne concrétise pleinement une arcologie au sens défini par Soleri, même si trois traditions en formulent et en expérimentent certains principes, surtout dans les années 1960 et 1970 : le mouvement des Mégastructures, ancêtre direct du concept ; le Métabolisme japonais, qui développe des déclinaisons modulaires fondées sur la croissance, la substitution et l’agrégation d’unités ; et Arcosanti, seule tentative d’application concrète, mais qui demeure largement inachevée.

Arcosanti : l'expérimentation concrète
Arcosanti est une ville expérimentale conçue par Paolo Soleri en 1970, située à environ 110 kilomètres au nord de Phoenix, en Arizona, et pensée dès l'origine selon une approche volontairement modeste. Soleri ne l'envisageait pas comme une ville modèle achevée, mais comme un « laboratoire urbain » destiné à éprouver concrètement le concept d'arcologie.
Bien que demeurée inachevée et ne comptant qu'une centaine de résidents permanents — loin des 5 000 initialement prévus —, Arcosanti met néanmoins en œuvre plusieurs principes fondamentaux de l'arcologie : la verticalité n'y constitue pas une finalité, les constructions se limitent à quelques niveaux et regroupent les habitats sur trois ou quatre étages afin de favoriser la mixité des usages, la multifonctionnalité et l'efficacité énergétique.
L'ensemble est conçu selon les principes du design solaire passif. À Arcosanti, l'élément clé est l'utilisation d'absides (demi-coupoles) orientées plein sud. Leur géométrie est calculée pour laisser entrer la lumière et la chaleur lorsque le soleil est bas (hiver) et créer des zones d'ombre protectrices lorsque le soleil est haut (été).
Arcosanti n'a pas atteint l'autosuffisance énergétique, mais elle a permis d'expérimenter, à petite échelle, une intégration structurelle de l'énergie dans la conception urbaine. Ces essais inspirent encore l'urbanisme durable contemporain, des écoquartiers aux prototypes de villes intelligentes. C'est devenu un lieu de référence qui attire architectes, urbanistes et artistes du monde entier.

Crystal Island (Russie)
Norman Foster a présenté Crystal Island comme « l'un des édifices les plus ambitieux au monde ». Le projet avait pris la forme d'un gigantesque cône de verre dans le ciel de Moscou. L'édifice offrait près de 2,5 millions de mètres carrés pour une hauteur de 450 mètres. Foster le décrivait comme « un paradigme d'urbanisme densifié, varié et durable », doté d'une « peau intelligente » qui jouait le rôle de régulateur climatique. Ce concept de « ville dans la ville » devait rassembler des espaces d'exposition, un cinéma, des hôtels, des logements, des bureaux, des commerces et une école internationale pour 500 étudiants. Le projet a été annoncé avant la crise financière de 2008, puis suspendu. Il n'a jamais été concrétisé.

Masdar City (Émirats arabes unis)
La ville durable située près d'Abou Dabi a rencontré un succès relatif. Conçue comme un pôle technologique et environnemental neutre en carbone, elle devait attirer étudiants, experts, entreprises innovantes et institutions éducatives du monde entier — à l'image du projet NEOM en Arabie saoudite. Son nom, Masdar (« la source », en arabe), symbolise son ambition : faire évoluer l'économie des Émirats, des ressources naturelles vers l'innovation et l'économie de la connaissance. Le projet a été critiqué pour son coût élevé et son manque de vitalité sociale et économique. Bien qu'elle partage plusieurs principes avec les arcologies — densité, durabilité, efficacité énergétique —, Masdar City n'en est pas une au sens strict. Elle reste connectée à son environnement régional et ne vise pas l'autosuffisance complète. Elle sert de laboratoire urbain pour expérimenter les pratiques de durabilité. Initialement prévu en 2016, son achèvement a été repoussé à 2030 au minimum, date à laquelle elle était censée accueillir 40 000 habitants.

Masdar et Crystal : le virage high-tech face à l'éthique solérienne
Ces projets emblématiques traduisent un virage pragmatique : la performance écologique y repose sur la sophistication des équipements plutôt que sur l'intelligence de la conception architecturale. Cette orientation contraste avec la vision de Soleri, fondée sur la sobriété matérielle et la compacité formelle.
Soleri se montrait d’ailleurs critique envers ce qu’il appelait des « réformes » superficielles — panneaux solaires sur des pavillons, voitures hybrides — qualifiant ces efforts de « forme de mal meilleure » (better kind of wrong), car ils perpétuent l’étalement urbain et l’hyperconsommation.
Masdar City combine panneaux solaires (10 MW), systèmes HVAC (chauffage, ventilation et climatisation) intelligents, membranes climatiques et intelligence artificielle pour viser la neutralité carbone, avec un coût estimé à 18 milliards USD. Crystal Island prévoyait une « peau intelligente » auto-régulée et des systèmes de recyclage high-tech. Ces projets contrastent avec la frugalité de Soleri, qui privilégie le béton moulé local et les absides solaires passives à Arcosanti, illustrant deux visions : l’une fondée sur la haute performance coûteuse des équipements, l’autre sur l’ingéniosité sobre de la structure.
La question se pose alors : peut-on atteindre durabilité, confort et efficacité énergétique en s’appuyant sur des solutions simples et sobres, à la manière de Soleri, ou la technologie doit-elle nécessairement être sophistiquée et coûteuse pour être efficace ? La réponse se dessine peut-être dans une troisième voie : non pas choisir entre low-tech et high-tech, mais articuler intelligemment les deux approches —la sobriété structurelle comme fondation, les outils techniques comme complément ciblé plutôt que comme solution universelle. C’est d'ailleurs ce que défendent de plus en plus d'architectes qui prônent la "sobriété heureuse" ou le "bioclimatisme augmenté".
De l'utopie architecturale à la science-fiction
Pour comprendre comment la science-fiction s'empare de l'arcologie, il faut distinguer deux niveaux du concept. L'arcologie technique désigne la structure elle-même : une ville verticale autosuffisante qui concentre habitat, services et production pour minimiser l'empreinte écologique. Mais Soleri visait plus haut : il avait réinventé l'arcologie comme une utopie en forme d'habitat social, dans un souci d'harmonie collective, d'élévation spirituelle, et d'équilibre écologique.
Cette dimension, qu'on peut appeler l'arcologie philosophique, fait de la concentration urbaine non pas une fin en soi, mais le catalyseur d'une transformation humaine — ce que l'architecte nommait l'« esthétogenèse ». Or, la fiction spéculative opère presque systématiquement une dissociation entre ces deux dimensions : elle emprunte la forme architecturale, mais abandonne, détourne ou subvertit le projet philosophique.
Conçue à l’origine comme une eutopie d’habitat social, l’arcologie est fréquemment transformée par la science-fiction en dystopie. Elle y devient un environnement oppressant, dominé par la démesure architecturale et la haute technologie. La ville verticale et la société stratifiée sur des centaines d’étages constituent les ingrédients d'une matrice narrative fabuleuse pour la science-fiction. Les récits y déploient aventures, découvertes et conflits, invitant à réfléchir au vivre-ensemble dans un habitat fermé, sans prétendre formuler des prescriptions techniques.
« Le gratte-ciel des hommes heureux », une pré-arcologie oubliée
Ce roman, écrit par Lucien Corosi, a été publié en 1949 et réédité en 2025 par les Éditions de L'Arbre-vengeur. Il constitue un précédent remarquable, notamment vis-à-vis de Soleri, puisque l'auteur imagine avant l'architecte une société idéale, autosuffisante, concentrée dans un gratte-ciel new-yorkais de 1000 m de haut. Déjà, dans le récit de Corosi, le protagoniste, Berkeley Smith Jr, ne rêve que de quitter le monde fermé du gratte-ciel, et l'intrigue du roman tourne autour de sa tentative d'évasion. Mais ce thriller d'anticipation tombe rapidement aux oubliettes, sans doute parce qu’il se situe à la marge de plusieurs champs (science-fiction, roman populaire, littérature générale) sans s’imposer comme un « classique » sur aucun de ces terrains. C'est l'architecte italien qui va redonner un corps (architectural) et une certaine crédibilité à ce concept.
Paolo Soleri formalise son projet dans l'ouvrage Arcology: The City in the Image of Man à la fin des années 60. Le roman de Robert Silverberg, Les monades urbaines, situé dans un environnement arcologique, paraît en 1971. L'auteur a-t-il eu connaissance du concept solerien ? La relation n'est pas établie, mais le projet de l'architecte n'est pas passé inaperçu parmi les écrivains et universitaires américains. Démesuré, ambitieux, impressionnant par sa vocation spirituelle, cet habitat de science-fiction travaille, consciemment ou non, l'imaginaire des cités futuristes dès les années 70. Silverberg devient ainsi le second à mettre en récit ce concept d'habitat concentré, après que Soleri eut transformé l'intuition de Corosi en projet architectural.
Typologie des arcologies dans la SF
La classification typologique (terrestre, souterraine, aquatique, extraplanétaire, spatiale) met en évidence la manière dont les contraintes environnementales — gravité, atmosphère, pression, eau, radiations, pollution biologique ou présence de formes de vie hostiles — déterminent la morphologie, l'organisation et le degré d'autarcie des arcologies dans la SF.

Arcologies terrestres
Dans la science-fiction, les arcologies terrestres suivent principalement quatre trajectoires : la dystopie autoritaire et le féodalisme vertical, la régression tribale, l'enclavement privatisé, et enfin l'abandon progressif.
La dystopie autoritaire
Dans Les Monades urbaines, l'humanité vit dans d'immenses tours de mille étages hébergeant chacune plus de 800 000 habitants. Ces mégastructures forment de véritables villes verticales où tout est contrôlé, de l'espace vital aux relations interpersonnelles. Cette organisation a permis de sanctuariser une grande partie des terres pour les plantations et augmenté les ressources disponibles. Le roman n'est toutefois pas écrit dans une optique écologique ou arcologique. Il raconte les tensions et les dynamiques internes d'une société confinée, sans que ce type d'habitat nous apparaisse enviable. La Monade Urbaine de Silverberg apparaît comme une perversion fonctionnelle de l'arcologie de Soleri. Silverberg reprend l'idée architecturale de la concentration verticale, de l'autosuffisance et du rejet de l'étalement pour poser une question fondamentale : qu'arrive-t-il quand un système conçu pour la complexité et la libération de l'espace (le rêve de Soleri) est détourné pour servir la seule survie massive, le contrôle social autoritaire et la reproduction, transformant la ville en une ruche humaine au lieu d'une "ville à l'image de l'homme". De ce point de vue, le récit semble proche de l'univers de Silo de Hugh Howey, même si la surface terrestre reste vivable chez Silverberg.
Féodalisme vertical
Dans Oath of Fealty (1981), Larry Niven et Jerry Pournelle présentent Todos Santos, une arcologie futuriste édifiée sur les ruines d'un secteur de Los Angeles, qui garantit à ses habitants un niveau élevé de sécurité, de confort et d'efficacité technologique, au prix d'une surveillance constante et d'un abandon substantiel de la vie privée. C'est l'une des rares œuvres qui met directement en scène la confrontation sociale et politique entre la cité-immeuble de Soleri et la ville traditionnelle étalée qui l'entoure. La relation conflictuelle entre Todos Santos et la ville environnante constitue un enjeu social et politique majeur du roman, la communauté arcologique, perçue comme une entité quasi autonome, suscitant à la fois fascination et ressentiment. Le récit met en évidence la manière dont une structure ultra-efficace, conçue comme un « cadre bien équipé pour soutenir et inspirer l'action de l'homme », peut se transformer en « prison » pour les libertés individuelles lorsqu'elle obéit exclusivement aux impératifs de sécurité et d'ordre, faisant du féodalisme technologique le prix de l'isolement et de la stabilité. Malgré des prémisses et un univers distincts, cette représentation du monde clos rejoint, comme dans Les Monades urbaines, celle d'une société pleinement fonctionnelle mais profondément dystopique et autoritaire.
La régression tribale
Dans I.G.H. (1975), J. G. Ballard met en scène un gratte-ciel autosuffisant qui, sous l'effet de la promiscuité et de l'isolement, se transforme en jungle sociale. Le protagoniste, Laing, y voit d'abord un moyen d'abolir les contraintes de la ville traditionnelle et de "gagner cinquante années sur le temps" en concentrant déplacements, services et activités. Conçue comme une ville verticale de deux mille habitants, la tour offre une gamme complète d'équipements favorisant l'autarcie et la sédentarisation. Tout le dixième étage est occupé par une galerie commerciale : supermarché, banque, salon de coiffure, piscine et gymnase, marchand de vins bien approvisionné, école primaire. Au trente-cinquième étage, une autre piscine, un sauna et un restaurant. Laing n'éprouve plus le besoin de quitter l'immeuble. Ballard inverse radicalement l'idéal solérien : la concentration spatiale devient un catalyseur de régression et de violence. Les habitants laissent émerger une psychopathologie collective : "Pour la première fois dans l'histoire, il devenait inutile de réprimer les comportements asociaux, et les gens se trouvaient libres d'explorer tranquillement leurs déviations et leurs fantasmes." Là où Soleri voyait dans la densité la condition d'une élévation vers une complexité et une spiritualité accrues — l'esthétogenèse — Ballard montre qu'elle reproduit les hiérarchies sociales et accélère l'éclatement de la société en clans. Le gratte-ciel n'est pas l'échec d'un bâtiment, mais l'échec de l'idée que l'architecture seule peut garantir la « forme » d'une société humaine harmonieuse.
L’enclavement privatisé
Dans Le samouraï virtuel (1992), Neal Stephenson met en scène des Burbclaves : des enclaves suburbaines privatisées qui remplacent Los Angeles et fonctionnent comme des arcologies indépendantes, avec des répercussions sociales et relationnelles importantes. Cette fragmentation de la société en micro-États privés entraîne une perte de solidarité collective et une atomisation des relations humaines, chaque communauté devenant un monde clos, souvent isolé et autonome.
Le roman de Peter F. Hamilton, Nano (1995), imagine l'arcologie de Prezda, construite dans un amphithéâtre naturel à la tête d'une vallée, en Autriche. La façade donne l'impression qu'un immense pan de roche a été taillé et poli jusqu'à devenir un miroir incurvé : une falaise de cent mille fenêtres argentées où se reflètent montagnes et parcs luxuriants, l'image vibrant comme une vitre ondulante lorsqu'on s'en approche. Au pied de cette surface argentée, un dôme bas abrite centre commercial, activités économiques et espaces de loisirs, et les cyberusines sont creusées dans la roche derrière la section résidentielle. L'arcologie tire son énergie d'un mélange d'hydroélectricité locale et de générateurs géothermiques alimentés par des puits plongeant à dix kilomètres sous la surface.
Le roman de David Brin, Existence (2012), imagine d'immenses pyramides qui occultent la moitié du ciel et évoquent certains paysages urbains de Blade Runner, symboles de la grandeur de nouvelles superpuissances. Ces environnements possèdent leurs propres microclimats avec jungles suspendues, serres, systèmes d'irrigation, cultures hydroponiques et zones d'élevage. Ici, les arcologies ne sont pas le «linceul de l'esthétique» de Soleri, mais des carapaces technologiques. Elles sont des arcologies au sens technique (villes verticales autonomes et denses), mais des « anti-arcologies » au sens philosophique : elles sont nées de la peur et de la nécessité de se barricader, et non du désir de faire sortir le spirituel de la matière.
Cette conception défensive de l’arcologie se retrouve dans The Water Knife (2015) de Paolo Bacigalupi. Sur fond de guerre de l’eau autour du fleuve Colorado, le Sud-Ouest américain, ravagé par la sécheresse, voit émerger à Phoenix l’arcologie Taiyang : un gratte-ciel autosuffisant qui domine la ville comme une entité prédatrice, symbole d’une survie réservée aux élites dans un environnement devenu invivable.
Une stagnation hédoniste et virtuelle
Chez Paul J. McAuley (Féerie, 1995), les sans-logis s’entassent de façon organisée dans le métro des anciennes mégalopoles, tandis que la société n’en finit pas de se déliter. Les plus nantis vivent dans des arcologies enrubannées, vastes conglomérats de complexes immobiliers, de parcs de loisirs et de centres commerciaux. Si le projet de Soleri visait une élévation spirituelle et une harmonie écologique, les arcologies de Féerie évoluent vers une forme de stagnation hédoniste et virtuelle. Elles servent de refuges fortifiés à une élite vieillissante qui a remplacé l’expérience réelle par la simulation, laissant le reste du monde sombrer dans le chaos et la misère des bidonvilles.
L'abandon progressif
Dans la nouvelle Le Gouffre (recueil La légion des souvenirs, 2023), James S.A. Corey projette le futur de Baltimore : "Le temps n'avait pas épargné la ville. Son littoral était une suite de bâtiments en ruine, noyés, dont on avait évité le pillage par un complexe mélange de droits, de juridictions, de régulations et d'apathie jusqu'à ce que les eaux montent et viennent les accaparer. Le mouvement Arcologie urbaine avait connu son apogée dans ce secteur durant une décennie ou deux avant que la technologie permette de donner forme à ses rêves de gigantesques structures durables. Il en restait un mur de onze kilomètres et vingt étages d'espoir en décomposition et de résine structurelle qui s'étendait de la rocade au lac Montebello."
Arcologies souterraines
Dune (1965) de Frank Herbert transpose le concept sur Arrakis à travers les sietchs, grottes et complexes souterrains qui abritent les Fremen et leur permettent d’échapper aux conditions climatiques extrêmes et mortelles de la surface. Ces sietchs reflètent le paradigme low-tech de Soleri : grottes naturelles aménagées avec des pièges à vent, distillateurs primitifs pour le recyclage de l’eau, et architecture troglodyte parfaitement intégrée au relief désertique.
Champagne bleu (1983) de John Varley décrit des arcologies souterraines à atrium de type Soleri, creusées dans la roche lunaire sous des terrains stériles, transposant le modèle terrestre en profondeur. La faible gravité lunaire et l’absence d’atmosphère imposent des contraintes techniques (pressurisation, protection contre les radiations, etc.). Varley décrit souvent ces arcologies comme des "bulles de vie" fragiles, où la survie dépend de la technologie et de l’organisation sociale.
De retour sur Terre, dans un futur post-apocalyptique, Silo (2011) de Hugh Howey dépeint une humanité réfugiée dans d'immenses silos souterrains de 144 étages, où des milliers de personnes vivent sans jamais revoir le monde extérieur. Ces arcologies hermétiques abritent des communautés entassées dans un environnement entièrement contrôlé.

Arcologies aquatiques et insulaires
Dans Un monde d'azur (1966) de Jack Vance, les descendants de bagnards survivent sur des îles flottantes d'une planète entièrement recouverte d'eau, confrontés aux Kragens, monstres marins semi-intelligents. Leur survie repose sur des communautés autonomes, adaptées à un milieu hostile, principe écologique que l’on peut rapprocher de l’arcologie de Soleri, même si les structures ne sont ni verticales ni centralisées. De même, La Face des eaux (1999) de Robert Silverberg imagine une humanité vivant sur des îles flottantes artificielles d'Hydros, une planète-océan. Les habitants cohabitent difficilement avec les Gillies, mammifères marins intelligents qui tolèrent à peine la présence humaine.
Neal Asher (L'Écorcheur, 2004) évoque une région insulaire sur Spatterjay, une planète océanique infestée de créatures marines, où une ville industrielle est dominée par une arcologie : une structure massive en plastibéton, semblable à un champignon gigantesque.
"Ils approchaient des Açores, mais il ne s'agissait pourtant pas d'une suite d'îles naturelles. Ils avaient sous les yeux de grandes plaques, plates-formes hexagonales de dix kilomètres de large, assemblées comme des puzzles pour former des structures flottantes et des archipels, et constituant des îles plus vastes dotées de côtes anguleuses, de péninsules, d'atolls et de baies. Il n'y avait pas deux plaques identiques. Sur celles vouées à l'agriculture, des fermes verticales montaient jusqu'aux nuages. D'autres étaient recouvertes de biomes clos, qui reproduisaient certains écosystèmes terrestres. Quelques-unes étaient remplies d'habitations à plusieurs étages, formant des arcologies respirant l'air, aussi prospères et urbaines que n'importe quelle conurbation installée à terre et que leur propre petit système météorologique suivait partout. On en voyait aussi quadrillées d'élégants panneaux solaires réfléchissants. Certaines avaient été transformées en complexes de loisirs, gravides de casinos et d'hôtels de tourisme." (Sous le vent d'acier, 2013, Alastair Reynolds)
Arcologies extraplanétaires
L’Agonie de la lumière (1977) de George R. R. Martin se déroule sur Worlorn, une planète errante s’éloignant irrémédiablement de son étoile, plongée dans un crépuscule perpétuel et un froid mortel. Quatorze cités-tours d’un kilomètre de hauteur, les arcologs, y ont été construites temporairement pour un festival près d’une géante rouge (« Fat Satan »), mais elles périclitent désormais dans l’obscurité intersidérale.
Cette image d’infrastructures monumentales devenues obsolètes se prolonge dans La Grande Rivière du ciel (1987) de Gregory Benford. De gigantesques structures de colonisation interstellaire — désormais en ruines après l'attaque des mécas, ennemis implacables de l'humanité — servent de citadelles aux survivants. Autour d'elles, des bâtiments plus modestes abritent une cohabitation précaire, et les machines omniprésentes ont asséché le climat et remodelé le paysage, transformant la planète en un désert industriel envahi d'installations automatisées.
Chez Peter F. Hamilton (Béni par un ange, 2003), des arcologies centenaires surplombent les cités humaines : "À une époque, durant les premières décennies qui ont suivi la construction de l'arcologie, les appartements des étages supérieurs étaient tous occupés et les centres commerciaux du cœur grouillaient d'activité, mais c'était il y a plus de sept siècles, juste après la Guerre contre l'Arpenteur, lorsque la population de Hanko avait été transférée sur Anagaska. Après la destruction terrible de leur monde natal, les gens étaient heureux de retrouver un tel confort. Une fois guérie du traumatisme du déracinement, la population avait préféré quitter la structure géante et couvrir le paysage de nouveaux faubourgs. Les maisons bâties le long de routes toutes neuves étaient plus spacieuses et agréables. On imaginait alors que la ville continuerait à s'étendre et à développer ses industries. Cependant, il fallait de l'argent pour cela, et Anagaska la lointaine attirait fort peu d'investisseurs. Pour le conseil de la ville, il était bien plus aisé et bon marché de rénover des sections de la structure originelle. Plus tard, cette philosophie avait cédé la place à une forme d'apathie et l'édifice tout entier avait commencé à se détériorer du sommet à la base. Aujourd'hui, cette ville-immeuble dans la ville n'est plus qu'un monument embarrassant, et personne ne semble en mesure de trouver une solution satisfaisante." (p.197, in NSO - Le Nouveau Space Opera)
Dans Le Continent déchiqueté (2013) de Laurent Genefort, la concentration extrême de population et l'autarcie radicale générées par ces structures peuvent engendrer isolement, contrôle social et méfiance généralisée. Cette dynamique a mené à l'effondrement de structures entières, poussées au repli complet, où l'étranger n'était plus perçu que comme une menace de contamination, biologique ou idéologique.
À l’inverse, lorsque les portes s’ouvrent et que l’humanité se lance dans la colonisation de milliers de planètes, le modèle arcologique se diffuse sous des formes plus fonctionnelles que défensives ou autarciques. Dans Les Feux de Cibola (2019) de James S. A. Corey, les fermes arcologiques s'implantent sur des mondes où l'agriculture traditionnelle est impossible. Les colons dépendent presque entièrement des « produits du Dôme » ou des importations pour survivre.
Ces exemples montrent que l’arcologie finit par être soit abandonnée par désintérêt, soit imposée par la nécessité de survivre.
Arcologies spatiales
Lorsque l’habitat se détache de toute planète et devient une structure autonome dérivant dans l’espace, les contraintes changent radicalement. L’arcologie ne s’ancre plus dans un sol, mais dans le vide, et doit tout intégrer : logement, production alimentaire, recherche et survie. Ces structures fermées, modulaires et stratifiées imposent des protocoles stricts pour garantir l’autarcie en conditions extrêmes. Elles concentrent la vie humaine dans des environnements artificiels souvent soumis à un contrôle politique ou économique étroit.
L'Anneau-Monde (1970) de Larry Niven décrit une mégastructure qui s'oppose au principe de « miniaturisation » cher à Soleri. Plutôt que de concentrer l'habitat pour libérer la nature, Niven imagine une surface habitable artificielle et démesurée. L'esprit de l'arcologie spatiale se retrouve davantage dans les Stations Stanford ou les Cylindres O'Neill, mondes-clos reproduisant des écosystèmes entiers à l'intérieur de coques métalliques, comme la station Babylon 5.
Dans Rendez-vous à la Grande Porte (1977) de Frederik Pohl, le « peuple du voilier » désigne une espèce très avancée technologiquement qui vit à bord d'un immense vaisseau à voile solaire. Ce vaisseau leur sert à la fois d'habitat fermé et d'engin de propulsion. Pohl y propose une vision originale du voyage spatial : non pas une flotte de vaisseaux, mais une seule structure communautaire, autosuffisante et écologique.
Ces habitats atteignent une échelle de mégastructure : orbitales ou mondes-astéroïdes, comme dans Le Cycle de la Culture d’Iain M. Banks ou La Mécanique du talion (2009) de Laurent Genefort.
Jean-Claude Dunyach interroge les limites des habitats clos. Dans Le Jugement des oiseaux (1998), l’arcologie devient un enjeu de pouvoir. Dans Les Harmoniques célestes (1998), il pose la question de la densité lorsque l’espace se raréfie et imagine un avenir réduit à dix mètres carrés par personne — sauf pour les couples ayant droit à deux pièces.
Enfin, Suprématie (2010) de Laurent McAllister reprend l’horizon démesuré de l’Anneau-Monde en décrivant une mégastructure orbitale en forme d’anneau capable d’accueillir des centaines de millions d’habitants, réactivant l’imaginaire des mondes artificiels à l’échelle cosmique.

Limites des projets arcologiques et diffusion de leurs principes
Les projets réels — d'Arcosanti à Masdar City — se sont tous heurtés aux mêmes obstacles. Les financements colossaux, les résistances politiques et l'acceptation sociale limitée ont empêché leur pleine réalisation. L’arcologie, dans sa conception la plus stricte, n’a jamais trouvé de mise en œuvre viable à grande échelle.
Paradoxalement, si l'arcologie pure n'a jamais vu le jour, ses principes essentiels se diffusent discrètement dans l'urbanisme contemporain. Les villes intelligentes, les écoquartiers et l'architecture écologique empruntent ses idées sans adopter son modèle radical.
Entre promesse écologique et logique de contrôle
Les arcologies portent en elles un paradoxe majeur : elles promettent à la fois harmonie écologique et contrôle total, vie communautaire et enfermement, autonomie libératrice et dépendance à un système fermé. À ce titre, elles interrogent directement nos choix face aux crises environnementales et à la densification urbaine.
La science-fiction en explore la portée réelle. Sans rejeter la prouesse architecturale, elle met en cause l’idée qu’une structure puisse, à elle seule, transformer l’humanité et en révèle la dimension anxiogène : dérives autoritaires, isolement, repli sur soi. Ces récits interrogent notre capacité à préserver équilibre psychique et vie collective dans des environnements clos et fortement contraints.
Hors de la Terre, l’arcologie pourrait toutefois trouver sa pleine pertinence. Sur Mars, les conditions extrêmes — absence d’atmosphère respirable, radiations intenses, températures létales — imposent des habitats autonomes et hermétiques. Les principes de Soleri, irréalisables ou excessifs sur Terre, deviennent alors des nécessités techniques plutôt que des choix idéologiques.
Dès lors, l’enjeu n’est plus de reproduire des arcologies strictement solériennes, mais de déterminer le degré de densité, d’autosuffisance et d’autonomie collective acceptable pour concevoir des villes durables. L’idéal des « vaisseaux géants » cède la place à des formes d’urbanisme alternatives, moins spectaculaires, mais probablement plus habitables et socialement viables — du moins sur Terre.
Si vous voulez en savoir plus sur Paolo Soleri :

