Utopie et dystopie
« Découvrons des écrivains qui voient clair dans notre société sinistrée par la peur et ses technologies obsessionnelles, qui envisagent d'autres façons d'être. Des écrivains qui envisagent même de réelles fondations pour l'espoir. » Ursula K. Le Guin
Les origines de l'utopie
Ce sont des îles lointaines, des cités perdues où règne l'harmonie. Ne cherchez pas ces lieux sur les cartes : ils n'existent pas. La Renaissance voit l'émergence d'un genre littéraire et philosophique qui consiste à décrire des utopies. Le mot et la chose sont créés par Thomas More (1478-1535).
Si le philosophe anglais donne son nom au genre avec Utopia (1516), à l'aube de la modernité, l'utopie politique trouve son origine bien plus tôt dans l'Antiquité. La République de Platon (380 av. J.-C.) est considérée comme la première utopie politique occidentale, décrivant une cité idéale gouvernée par des philosophes-rois. Cette œuvre fondatrice établit les bases du genre en interrogeant la justice, l'organisation sociale et le bien commun.
Avec son ouvrage, More réactualise cet héritage et nous convie à un voyage vers l'île d'Utopia, un lieu inspiré par les découvertes du Nouveau Monde à l'époque de Christophe Colomb. Authentique éloge de l'humanisme, l'auteur invite à observer l'Ancien Monde depuis cette île imaginaire. En ce lieu, les contraires sont réconciliés : nature et raison, mais aussi sauvagerie et artifice. More se livre à une féroce dénonciation des mœurs : intolérance religieuse, injustices..., et à la description d'un monde harmonieux, où la propriété privée est abolie. Texte profondément ésotérique, Utopia dissimule une réflexion sur la meilleure forme de constitution politique et une satire sociale.
Comme le souligne Robert M. Adams dans la préface de l'édition critique de Utopia (W. W. Norton & Co, 2011), « L'Utopie est l'un de ces écrits versatiles, à la fois sérieux et facétieux, qui présentent un autre visage à chaque nouvelle génération et qui répondent différemment aux questions qui leur sont adressées. » (1)
More joue sur l'étymologie grecque pour désigner l'île d'Utopie comme un lieu à la fois « inexistant et idéal ». Le terme utopia combine ou- (οὐ, « non » ou « nulle part ») et topos (τόπος, « lieu »), soit « lieu qui n'existe pas ». Dans l'édition originale en latin, il introduit aussi eutopia, dérivé de eu- (εὖ, « bon ») et topos, qui signifie « bon lieu ». En anglais, Utopia et Eutopia se prononcent de manière identique, ce qui entretient une ambiguïté féconde entre les deux notions. Si le terme Utopia s'est imposé au fil des siècles, les deux concepts demeurent indissociables pour saisir l'originalité de l'œuvre. Utopia renvoie à un lieu imaginaire et fictif, tandis que Eutopia désigne un projet rationnel d'organisation sociale, fondé sur l'harmonie, la justice et la disparition des conflits — bref, « le lieu du meilleur ». À Utopia, nous découvrons la cité idéale, géométrique, qui doit également refléter l'idéalité sociale.

L'utopie scientifique
Au début du XVIIᵉ siècle, Tommaso Campanella publie La Cité du Soleil (1623), une utopie chrétienne qui combine revendications sociales égalitaires, communisme d’inspiration monacale (mise en commun des biens sur le modèle des ordres religieux) et forte dimension eschatologique. L’organisation de la cité repose sur le savoir et l’éducation, mais ce savoir demeure indissociable d’une vision théologique et cosmique du monde. La science n’y est pas encore conçue comme une démarche expérimentale autonome ; elle s’inscrit dans une perspective religieuse et métaphysique, orientée vers la réalisation terrestre de la Cité de Dieu. La Cité du Soleil relève davantage d’une utopie savante ou proto-scientifique que d’une utopie scientifique au sens moderne.
À la même époque paraît, de manière posthume, La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1561-1626), rédigée vers 1623-1624. Ce conte philosophique décrit lui aussi une île idéale et inconnue, mais il opère un déplacement décisif. Là où Thomas More mettait au premier plan l’organisation politique et morale, Bacon fait du progrès scientifique et technique le moteur central du bonheur humain. La science y est conçue comme méthode, accumulation de connaissances et maîtrise rationnelle de la nature, appliquée à tous les domaines de la vie sociale. La Nouvelle Atlantide constitue la première formulation cohérente d’une utopie véritablement scientifique.
Dès sa parution, des éditions sont disponibles dans pratiquement tous les pays industrialisés ou en voie de l'être. Cette œuvre s’inscrit dans le contexte plus large du XVIIᵉ siècle, marqué par l’essor de la méthode scientifique et par des figures majeures telles que Galilée, Descartes ou Newton. Les avancées en astronomie, en physique et en médecine inaugurent alors l’ère moderne et nourrissent l’espoir d’un progrès fondé sur la raison et l’expérimentation.
L'utopie prospective
Cette évolution scientifique transforme radicalement l'imaginaire utopique et opère un tournant majeur : l'utopie, traditionnellement située dans un ailleurs spatial (îles lointaines, terres inconnues), se projette désormais dans un ailleurs temporel, l'avenir. C'est notamment le cas dans L'An 2440, rêve s'il en fut jamais de Louis-Sébastien Mercier (1771), l'un des premiers romans d'anticipation. Cette œuvre visionnaire dépeint un Paris futuriste, débarrassé des inégalités, des superstitions et des abus de pouvoir. À travers un rêve utopique, Mercier critique la société de son époque tout en esquissant un modèle de progrès fondé sur la raison, la justice sociale et une organisation politique éclairée. L'idée de progrès humain constitue une idée fondamentale du siècle des Lumières. En faisant miroiter loin sur la ligne du temps une utopie crédible et attractive, elle faisait qu’on retroussait les manches et, surtout, elle donnait l’envie d’avancer ensemble. En somme, croire au progrès, c’était accepter de sacrifier du présent personnel pour fabriquer du futur collectif. (2)
Cet élan culmine au XIXᵉ siècle, véritable âge d’or du scientisme et de la révolution industrielle. Des Voyages extraordinaires de Jules Verne, qui nourrissent l’imaginaire d’une technologie émancipatrice, aux utopies sociales de Saint-Simon ou de Fourier, l’époque se caractérise par une conviction largement partagée : la science et l’industrie doivent conduire à une amélioration continue de la condition humaine. L’idée d’un progrès fondé sur la raison et l’innovation technique semble alors à portée de main.
De l'utopie à la dystopie
Le mythe du progrès accompagne le développement de la modernité. Toutefois, au XXᵉ siècle, l'idée selon laquelle le progrès matériel entraînerait nécessairement un progrès humain perd sa crédibilité. Ce siècle est marqué par une profonde désillusion et par la prise de conscience que l'évolution des sociétés n'est ni inévitable ni linéaire.
Cette désillusion trouve en partie son origine dans les tentatives historiques de réalisation concrète d'utopies : les phalanstères fouriéristes, les colonies owenistes, diverses communautés socialistes du XIXᵉ siècle. Ces expériences, souvent éphémères et marquées par l'échec, ont révélé le fossé entre idéaux théoriques et réalités humaines, contribuant à rendre l'utopie suspecte.
Pour Gérard Klein, « les utopies laïques qui ont précédé ou remplacé les utopies chrétiennes ont parfois conduit aux mêmes développements, notamment au XIXᵉ siècle. Elles ont toutes conservé au fond une dimension eschatologique : ayant implicitement, complètement et une fois pour toutes défini l'humain, elles proposent la Loi qui mettra un terme à l'Histoire. » (3)
Au XXᵉ siècle, l'utopie trouve un terrain d'application terrifiant avec les totalitarismes. Le marxisme-léninisme soviétique et le nazisme partagent un projet utopique commun : éliminer l'Autre (à définition variable) et forger l'Homme Nouveau dans l'homogénéité, promesse des « lendemains qui chantent ». Ces régimes révèlent le danger mortel de l'utopie au pouvoir, transformant l'idéal émancipateur en machinerie d'oppression et d'extermination.
C'est dans ce contexte qu'émerge un nouveau genre littéraire : la dystopie. Issu du grec dys (δυσ-, « mauvais », « défectueux ») et topos (« lieu »), ce terme s'oppose directement à celui d'utopie. « Il convient toutefois de distinguer la dystopie de l'anti-utopie, deux notions souvent confondues. La dystopie décrit l'effroyable qui sera si on ne fait rien, illustrant un dysfonctionnement d'une société « réelle ». L'anti-utopie, elle, a pour projet de décrire l'abomination à laquelle conduirait la réalisation effective d'une utopie. Plus qu'une utopie devenue cauchemar, elle constitue une critique radicale des utopies idéologiques ayant servi de fondement aux régimes totalitaires, qu'il s'agisse de l'utopie suprémaciste raciale du régime nazi ou de l'utopie communiste de l'URSS. » (3)
Gregory Claeys, dans Dystopia: A Natural History, ne considère pas l'utopie et la dystopie comme des opposés, mais comme les deux pôles d'un continuum de sociabilité. L'utopie propose une société idéale où l'identité de groupe renforce l'harmonie et le bien-être collectif. À l'inverse, la dystopie illustre une société où cette même identité de groupe, poussée à son paroxysme, engendre oppression, perte de liberté individuelle et conditions de vie intolérables. Cette perspective éclaire la manière dont des idéaux collectifs, selon leur mise en œuvre, peuvent aboutir aussi bien à des sociétés idéales qu'à des régimes oppressifs.
« Les utopies littéraires décrivent parfois des utopies en déclin. L'exemple majeur en est 1984 de George Orwell, paru en 1949. C'est une satire du stalinisme et non, comme on le croit souvent, du socialisme en général, car Orwell est demeuré un socialiste convaincu jusqu'à sa mort en 1950. Mais nombre de dystopies, et notamment celles recouvrant du genre post-apocalyptique devenu si populaire depuis quelques décennies, dépeignent des sociétés à l'agonie, où une poignée de survivants, auxquels les lecteurs sont encouragés à s'identifier, tentent de tenir le coup. Souvent, une analyse de fond des causes de ce déclin est absente de l'œuvre, ou présente sous forme de maigres allusions. La route de Cormac McCarthy (2006) constitue ici un exemple type, tandis que Station Eleven (2014) d'Emily St John Mandel offre un récit en temps de pandémie qui garde une résonance particulière depuis la crise sanitaire mondiale. » Gregory Claeys (4)
« Les concepts d'utopie et de dystopie entretiennent cependant une relation complexe. Les utopies, qu'elles soient littéraires ou idéologiques, ne dégénèrent pas toutes en dystopie. Les dystopies ne sont pas toujours des utopies ratées. Les utopies possèdent parfois des éléments dystopiques, pour l'ensemble du groupe ou pour une fraction de la population, lorsque le régime repose sur l'exploitation de ce groupe au bénéfice des autres (ce qu'illustre, dans 1984, la dichotomie entre les membres du Parti intérieur et les prolétaires). A contrario, les dystopies peuvent contenir des éléments utopiques dans la mesure où certains espaces fonctionnent comme des refuges face à une société dystopique dans son ensemble. On peut citer à ce titre l'exemple de la Réserve à sauvages dans Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley (1932), repoussoir des îles où les dissidents sont condamnés à l'exil.
En vérité, depuis Platon, tous les écrits utopistes s'inscrivent consciemment dans cette vaste tradition littéraire, pour dialoguer avec elle de façon critique. On trouve ainsi chez More des échos de la République, de Sparte et de la tradition chrétienne. Idem chez Edward Bellamy (Cent ans après ou l'An 2000, 1888), qui cite Thomas Carlyle, Auguste Comte, le socialisme et, là encore, le christianisme. Bellamy et Platon ont ensuite influencé H.G. Wells, qui sera lui-même intégré aux écrits d'Orwell. Ce dernier s'inspire également du socialisme, tandis que Huxley intègre des éléments du bolchevisme et de l'eugénisme à son œuvre. » (4)
Les grandes dystopies du XXᵉ siècle
Les quatre plus importantes anti-utopies du XXᵉ siècle sont Nous autres d'Ievgueni Zamiatine (1884-1937), Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley (1894-1963), 1984 de George Orwell (1903-1950) paru en 1949, et Limbo de Bernard Wolfe (1915-1985) publié en 1952. (3)
Bien qu'elles puissent paraître intemporelles, ces œuvres sont étroitement liées au contexte historique dans lequel elles s'inscrivent. Celle de Zamiatine révèle la lucidité précoce de son auteur quant aux dérives à venir du léninisme. Le Meilleur des mondes est écrit dans un monde industrialisé frappé par une crise économique sans précédent, alors que l'opinion aspire à une société stable et prospère — aspiration que Huxley interroge en redoutant qu'elle ne se fasse au détriment de la liberté et de la culture. 1984 tire quant à lui les leçons d'un nazisme récemment vaincu et d'un communisme soviétique dont le totalitarisme devait encore perdurer pendant plusieurs décennies. Enfin, Limbo s'inscrit pleinement dans le contexte de la guerre froide naissante et de l'équilibre de la terreur nucléaire. Wolfe s’attaque au principe même de l’utopie comme promesse de salut.
« Limbo s'établit au même niveau par sa qualité et sa pertinence que ses trois grands prédécesseurs, Nous autres, Le Meilleur des mondes et 1984. Je ne connais pas d'œuvre antérieure ni postérieure qui les égale dans ce domaine. Il est singulier qu'en trente ans seulement, l'anti-utopie du XXᵉ siècle se soit en quelque sorte fixée. » (3) Dans le monde imaginé par Wolfe, après une guerre presque absolue, les hommes ont choisi la mutilation volontaire pour empêcher tout retour à la violence. Ils ont choisi l'Immob, suivant les idées qu'ils ont cru lire dans le journal intime d'un jeune chirurgien, le docteur Martine.
« À la différence d'Huxley et d'Orwell, Wolfe opère un renversement complet de perspective. Parvenant à donner consistance à une entreprise complètement folle, l'Immob, dont l'invraisemblance aurait fait reculer ses prédécesseurs, il en fait la conclusion d'une blague initiale et s'établit par là dans la plus pure tradition swiftienne. Les notes caustiques et amères de Martine sont transfigurées en révélation. La catastrophe est hilarante. C'est sur tout projet de salut de l'humanité que le doute radical est jeté. Si Martine est l'auteur consterné de la pire des plaisanteries, pourquoi en irait-il autrement des croyances de Marx, de Lénine, de Bakounine, des fascistes de toute nature obnubilés par le Chef, et de tous les autres sinistres rêveurs d'une humanité réformée ? [...] Il faut que Wolfe, qu'on a connu un temps compagnon de route du trotskisme, ait subi la plus sévère des désillusions pour qu'il en vienne à cette condamnation sans appel des Faiseurs d'illusions. L'utopie n'est pas seulement détestable. Pire, elle est comique. Dérisoire. Ce n'est pas le résultat désastreux de l'entreprise utopique qui est ici moqué, c'est son principe même qui ne peut être que perverti. Le pessimisme de Bernard Wolfe rejoint d'autre part la thèse de René Girard sur le bouc émissaire, à cela près, circonstance aggravante, que c'est l'humanité tout entière, que c'est chacun, qui devient son propre bouc émissaire et se condamne au plus violent des masochismes. [...] Tout est tragique. Rien n'est sérieux. » (3)
« Limbo me paraît pour cette raison à la fois plus subtil et plus pessimiste que le justement célèbre 1984 de George Orwell. 1984 fait référence à une crise historique particulière, le stalinisme, dont il dénonce et redoute la perpétuation et l'extension dans l'avenir. [...] Orwell propose comme ennemi à l'homme une idéologie, sans beaucoup s'inquiéter des circonstances historiques de son apparition puis de son succès. Il la donne comme extérieure à l'homme, en tout cas à la plupart des hommes qu'elle broie et qui en sont donc innocents. Wolfe s'attache au contraire à montrer que les idéologies sont les produits de situations historiques, les effets secondaires des activités des hommes eux-mêmes, et aussi les expressions de leurs tendances profondes comme l'agressivité. » (3)
Dans Nous autres, roman écrit dans la Russie post-révolutionnaire, la construction de l’Intégral — dirigée par le Grand Bienfaiteur et fondée sur l’exigence d’une soumission absolue — renvoie clairement à l’édification autoritaire de la société soviétique sous Lénine. Le Meilleur des mondes préfigure certains aspects du monde présent : révolution sexuelle, prescription massive d'anxiolytiques, avancées en matière de reproduction artificielle. 1984 reste d'une actualité frappante si l'on considère la Corée du Nord, certaines dictatures contemporaines ou le terrorisme islamique.
Le temps des avancées scientifiques, des progrès technologiques, et des catastrophes
Née avec le commerce transatlantique, la mondialisation s’accélère au XIXᵉ siècle et connaît un premier apogée entre 1880 et 1913, portée par les grandes puissances européennes. Pendant les deux guerres mondiales qui les opposent, des inventions révolutionnent les armements des belligérants. Leur adaptation aux usages civils transforme ensuite profondément nos sociétés. Cette dynamique entre innovation militaire et applications civiles se perpétue jusqu'à aujourd'hui.
Du milieu du 20ᵉ siècle au début du 21ᵉ siècle, l'humanité tire profit des avancées économiques et énergétiques puis, à partir des années 1970, d'une nouvelle phase de mondialisation marquée par la libéralisation des flux de capitaux. Après plusieurs catastrophes industrielles majeures qui marquent durablement l'histoire, l'idée de progrès suscite une ambivalence croissante... Chaque avancée technique entraîne des conséquences imprévisibles, tandis que de nouvelles innovations — ordinateurs quantiques, intelligence artificielle, robots humanoïdes, constellations de satellites — émergent sans contrôle effectif dans un contexte de compétition technologique mondiale. Le cycle se répète : les drones, d'origine militaire, se démocratisent dans les usages civils avant de redevenir des munitions jetables sur les champs de bataille ukrainiens.
Cette méfiance à l’égard du progrès s’exprime aujourd’hui avec une acuité particulière dans la crise environnementale. Le capitalisme et le consumérisme de masse reposent sur un idéal à bien des égards utopique : celui d’une prospérité universelle. Or cet objectif se heurte aux limites mêmes de la planète, dont les ressources ne permettent pas une croissance indéfinie. Tandis que les avancées scientifiques et technologiques se multiplient, un diagnostic lucide de notre situation environnementale montre qu’à partir du milieu du XXᵉ siècle s’installe une ère de réchauffement climatique sans précédent. Les activités humaines dégradent les écosystèmes, détruisent la biodiversité et alimentent un sentiment largement partagé d’habiter un monde abîmé.
Selon certains scénarios, "la température aura sans doute augmenté de 3°C d’ici 2050, ce qui entraînera l’extinction de nombreuses formes de vie sur terre, y compris, très probablement, l’humanité. Nous sommes donc confrontés au pire scénario dystopique jamais envisagé, même si un sentiment d’angoisse assez semblable existait déjà au mitan du XXe siècle, lorsque l’on imaginait ce que serait la vie au lendemain d’une guerre nucléaire totale. Il est néanmoins possible d’envisager une solution d’ordre utopique à cette catastrophe écologique extrême, gravitant autour d’un ensemble d’idéaux tels que le développement durable, la consommation raisonnée et le contrôle de l’expansion démographique. Un tel « état stationnaire » pourrait compenser la baisse de la consommation individuelle par de nouvelles formes de sociabilité civique, par exemple un salaire minimum universel, et autres mesures destinées à faire passer la pilule de la décroissance. C’est un défi de taille, mais qui est à mon sens la seule alternative possible au terrible destin qui nous attend à court terme." (4)

Trois scénarios pour l'humanité
Adam Frank, astrophysicien à l'Université de Rochester, évalue les différents scénarios possibles pour notre planète. Il s'appuie sur les connaissances que nous avons des mondes situés en dehors de notre système solaire et susceptibles d'abriter la vie. Si les modèles mathématiques sont assez simples, trois grands scénarios émergent, qu'Adam Frank décrit dans son livre intitulé Light of the Stars (2018). Le premier scénario est celui de l’« atterrissage en douceur », dans lequel une civilisation et sa planète passent progressivement à un nouvel état stable. Le second s’intitule « survivre ». Dans ce cas, les conditions environnementales d’une planète se dégradent et les populations chutent précipitamment, mais parviennent néanmoins à subsister. « Il est difficile de savoir si une civilisation technologique pourrait survivre en perdant près de 70 % de sa population », explique Frank. Et il y a un troisième scénario : l'effondrement. « La population augmente, la planète se « réchauffe » et, à un moment donné, la population s'effondre à zéro », explique Frank. « Nous avons même trouvé des solutions dans lesquelles l'effondrement pourrait se produire après que la population est passée d'une source d'énergie à fort impact - les combustibles fossiles - à une énergie solaire à impact plus faible. » (5)
Dystopie contemporaine : sensation ou réalité ?
Ces interrogations sur l'avenir de l'humanité nous amènent à questionner notre présent. La décennie 2020 sera-t-elle l'ère de la dystopie ? La réalité a-t-elle dépassé la fiction ? Vit-on dans un monde dystopique, digne de 1984 de George Orwell ? Pour Ariel Kyrou, la réponse est négative. Nous ne vivons pas encore dans une dystopie. En revanche, nous en avons la sensation en raison de notre sentiment de ne pas maîtriser les événements. Nous avons l'impression d'être de plus en plus démunis face au climat, à la vie politique ou encore à la question de la vérité. C'est ce sentiment d'impuissance qui nous rappelle les mondes dystopiques de Huxley ou Orwell. « L'utopie comme la dystopie sont des archétypes, c'est à dire des idéaux qui n'existent pas. On ne vit pas au sens propre dans l'utopie ou la dystopie. » Ariel Kyrou. (6)
Entre espoir et absurdité
Au XXᵉ siècle, les anti-utopies ont montré comment tout projet de salut peut devenir une farce tragique, un masochisme collectif où l'humanité devient son propre bouc émissaire. Ces œuvres, ancrées dans leur époque – guerre froide, progrès technologique, catastrophes industrielles – restent d'une actualité frappante et interrogent les limites de l'humanité face à ses propres créations. Face aux défis contemporains, elles demeurent des outils essentiels pour penser notre présent et imaginer nos futurs possibles, nous rappelant que la vigilance reste notre meilleur rempart contre la barbarie. (3)
Au XXIᵉ siècle, face à des crises écologiques, technologiques et démocratiques inédites, quel rôle peuvent encore jouer l’utopie et la dystopie ? À cet égard, Limbo a marqué un tournant : ce n’est plus seulement la dérive totalitaire des utopies qui est en cause, mais l’espérance même d’un salut. Peuvent-elles encore nous orienter vers des solutions, ou ne sont-elles que le miroir de nos impasses ?
La Servante écarlate de Margaret Atwood et The Hunger Games de Suzanne Collins mettent en scène les dérives possibles de nos sociétés — contrôle politique, inégalités extrêmes, instrumentalisation des individus. À l’inverse, Écotopia d’Ernest Callenbach et Les Dépossédés d’Ursula K. Le Guin proposent des utopies écologiques et socialement lucides, fondées sur des formes de démocratie décentralisée et participative. Ces œuvres rappellent que l’avenir n’est pas écrit, mais dépend de choix collectifs assumés.
Sources :
(1) In : Thomas More (trad. Robert M. Adams), Utopia, New York, W. W. Norton & Co, coll. « Norton Critical Editions », 2011. Ce sont les premiers mots de la Préface signée par Robert M. Adams.
(2) In : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-conversation-scientifique/doit-on-reveiller-l-idee-de-progres-3255660
(3) In : Gérard KLEIN - préface de l'édition de Limbo (1972) - Le Livre de Poche
(4) In : https://laviedesidees.fr/Entretien-avec-Gregory-Claeys
(5) In : https://www.theatlantic.com/science/archive/2018/05/how-do-aliens-solve-climate-change/561479 et https://www.nationalgeographic.fr/environnement/on-parle-du-changement-climatique-depuis-plus-de-30-ans-pourquoi-navons-nous-rien-fait et https://www.youtube.com/watch?v=jWd5pxc-QW4
(6) In : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-d-un-jour-dans-le-monde/l-invite-d-un-jour-dans-le-monde-du-mardi-31-decembre-2024-6448295
Repérage : Sans vision utopique de l'avenir, comment imaginer un monde meilleur ?


"Pour une autre Terre" est une revue de presse qui traite des enjeux de durabilité environnementale à travers l’actualité de 2023–2024.
"Il n'y a plus de vision utopique du monde à venir. Les seules utopies que nous avons sont de nature technique, du genre : homme augmenté, post-humain, quand les ordinateurs penseront tout seul, etc. Aucune n'est politique. C'est extraordinaire quand on y pense." Marcel Gauchet. In : Comprendre le malheur français.
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