Le New Space Opera (NSO)

Le New Space Opera (NSO)
Illustration : Stephan Martinière - N.S.O. : Le Nouveau Space Opera - © Bragelonne

"Pour ceux qui ont succombé aux charmes d'Edmond Hamilton, de Leigh Brackett, de Poul Anderson, de Jack Vance et de bien d'autres, la perspective d'un horizon où ne cessent de se lever de nouvelles étoiles est irrésistible." (1)

Le space opera américain

Les origines pulp (1926-1964)

Le terme « space opera » était à l'origine une expression péjorative. Proposé par Wilson « Bob » Tucker dans son fanzine Le Zombie en 1941, il s'inspirait des « horse operas » (westerns de série B) et des « soap operas » pour désigner de « mauvaises copies des romans d'aventures projetées dans l'espace ». À l’époque, aucun auteur n’aurait apprécié que ses œuvres soient associées à cette étiquette.

Des pulps comme Amazing Stories (1926) ou Astounding (1930) publiaient des récits d'aventures sidérales aux schémas narratifs convenus, dans un cocktail improbable de romance et de conflits extraterrestres. Planet Stories (1939) donnait également à lire du « space opera pur jus » : « des histoires d'aventure avec courage, audace, batailles contre les forces des ténèbres et de l'inconnu », selon la romancière et scénariste Leigh Brackett. Auteure emblématique du magazine, "la dame de Mars" s’inscrit dans la veine de la planetary romance, avec des protagonistes moralement ambigus, parfois roublards ou marginaux, et des mondes décrits avec un exotisme et une densité inhabituels pour la littérature pulp.

Si l’on a souvent prétendu que le space opera trouvait ses racines dans le western, le genre relève plus fréquemment du roman de cape et d'épée, de la comédie antique (version péplum) et du récit d'aventure maritime. Il met en scène pionniers, ingénieurs ou scientifiques, hommes d’affaires et officiers de la Navy lancés à la conquête des étoiles lointaines. Ces grandes fresques au romantisme échevelé transposent le monde des années 1930-1950 dans l'espace, avec ses guerres coloniales, ses héros au machisme assumé et ses extraterrestres servant de faire-valoir à la supériorité terrienne.

Triplanetary d'E.E. « Doc » Smith, d'abord sérialisé en 1934 puis réécrit et publié en livre en 1948, en établit les bases avec ses Lensmen, une force de police galactique dotée de pouvoirs quasi surhumains. Legion of Space (1934) de Jack Williamson s'inspire des Trois Mousquetaires de Dumas et articule son intrigue autour de schémas narratifs anciens : la belle princesse du conte qu'il faut sauver de l'antre du dragon, le récit d'initiation avec le passage symbolique à l'âge adulte qui transforme le héros, l'héritage à s'approprier. En 1949, The Star Kings d'Edmond Hamilton (surnommé « Le Destructeur des Mondes ») crée un pont entre la littérature populaire du XIXe siècle et la science-fiction moderne, préparant le terrain pour des sagas comme Star Wars.

Entre 1950 et 1964, le space opera s’éloigne progressivement du « pulp » aventureux hérité des années 1930-1940 pour adopter des formes plus élaborées, désormais pleinement intégrées à la science-fiction dite moderne. Elle se manifeste notamment chez James Blish (Earthman, Come Home, 1955), Poul Anderson (The High Crusade, 1960), Gordon R. Dickson (Naked to the Stars, 1961) ou Robert A. Heinlein (Starship Troopers, 1959). Si la veine traditionnelle subsiste encore dans certains pulps du début de la décennie 1950, le genre se reconfigure surtout au sein des digests tels qu’Astounding/Analog, Galaxy ou The Magazine of Fantasy & Science Fiction.

Diversification et contestation (1965-1976)

En 1965, Jack Vance prend l’expression Space Opera au pied de la lettre et en propose une lecture ironique ; il relate les aventures d’une troupe d’opéra itinérante à travers la galaxie. Le genre se diversifie avec l'apparition de parodies, comme Bill, the Galactic Hero (1965) de Harry Harrison, et d'œuvres plus expérimentales, notamment celles de Samuel R. Delany (Babel-17 (1966) et Nova (1968)). Cette dynamique s’étend au domaine audiovisuel avec la série télévisée Star Trek (1966-1969), centrée sur les missions du vaisseau spatial USS Enterprise (NCC-1701) et de son équipage ; la série, menacée d'annulation après ses deux premières saisons, bénéficie néanmoins d'une prolongation d'un an grâce à la mobilisation de ses fans.

Comme le rappelle Philippe Curval : "Le temps était au beau fixe. Jack Vance publiait le Cycle de Tschaï, le fin du fin en matière d'aventures extraterrestres. Cordwainer Smith achevait les Seigneurs de l'Instrumentalité, le nec plus ultra de la nouvelle percutante et cruelle où l'écriture renouait avec la phrase classique. Dune de Frank Herbert apparaissait comme le prototype d'une SF philosophique, poétique, adulte et apaisée... Tout a explosé vers la fin des années 1960." (2)

En 1967, Harlan Ellison présente sa fameuse anthologie Dangereuses visions, « la plus énorme anthologie de spéculative fiction jamais publiée (... ). Elle est destinée à secouer un peu les choses. Elle est née d'un besoin d'horizons nouveaux, de formes nouvelles, de styles et de défis neufs dans la littérature de notre époque ». (3) Dans le même temps, au Royaume-Uni, la New Wave a cherché à recentrer la science-fiction sur l'exploration des futurs proches et des espaces intérieurs. "Une nouvelle génération d'écrivains émerge, qui rejette en bloc tout ce qui caractérise (à leurs yeux) le space opera de l'âge d'or : la pauvreté de l'écriture, l'ambition de divertir ou d'émerveiller sans rien faire d'autre, le culte des armes et la glorification de la guerre, les personnages unidimensionnels, l'emphase mise sur les sciences dures". (4)

"En 1974 et 1976, les anthologies Space Opera et Galactic Empires, éditées par Brian Aldiss, ont marqué probablement la fin d'une époque tout en relançant l'intérêt du public britannique pour cette littérature souvent qualifiée de « sans prétention »". (5)

Star Wars ou la croisée des étoiles (1977)

En 1977, avec la sortie du premier Star Wars, George Lucas souhaitait répondre au pessimisme de la spéculative fiction des années 1970 par un discours optimiste. Dans une interview de l'époque, celui-ci explique son approche : « Quand j'étais gamin, je lisais beaucoup de SF, mais pas vraiment les auteurs techniques et scientifiques comme Isaac Asimov. J'étais plus intéressé par Harry Harrison et une approche fantastique et surréelle du genre. C'est avec ça que j'ai grandi ». Il cite également Le Cycle de Mars d'Edgar Rice Burroughs ou le comic strip Flash Gordon d'Alex Raymond, « le genre de choses qu'on lisait avant que le mot science prenne le dessus sur le mot fiction et que tout devienne si sérieux ». Son film reflète cette approche : Lucas a toujours insisté sur le fait que Star Wars relevait davantage du conte de fées spatial que de la science-fiction rigoureuse, se déroulant « dans une galaxie lointaine, très lointaine » avec ses propres règles, sans prétention à la vraisemblance scientifique. (6)

L'émergence du New Space Opera (1980-2000)

"Au début des années 80, la science-fiction présente plusieurs tendances. D'abord, un space opera essoufflé qui cherche à se renouveler à travers des œuvres comme La Mécanique du Centaure (1975) de M. John Harrison. Ensuite, la hard science, dont Un paysage du temps (1980) de Gregory Benford est emblématique. Enfin, le cyberpunk, fusion du roman noir et des nouvelles technologies émergentes, dont Neuromancien (1984) demeure l'archétype. En à peine dix ans, le New Space Opera (NSO) naîtra de la confluence de ces trois courants.
Le space opera fournira le théâtre, la hard science lui imposera sa rigueur et ses contraintes qui sont une exigence nouvelle, née d'une suspension de l'incrédulité restreinte. Il n'est plus question de simplement poser que le progrès, auquel nul ne croit plus, a permis la fabrication d'un moteur PVL, parce que tous les gens qui ont une once de culture scientifique, dont les lecteurs de S-F, savent que d'après la physique actuelle, il est impossible d'aller plus vite que la lumière. Le NSO dépouillera le cyberpunk de ses noirs oripeaux punk pour les recycler sous formes d'intelligences artificielles, de nanotechnologie, de biotechnologie avec clones, immortels et consorts, y compris la fameuse « Singularité » chère à Vernor Vinge, aux neurosciences et autres cogniticiens qui se résument en « Il nous est impossible de prévoir et de décrire quelque chose qui soit plus intelligent que nous ne le sommes » et constitue une sorte d'horizon des événements conceptuel — le grand jeu de la S-F actuelle consistant quant à lui à la circonvenir
". (7)

Les deux courants principaux du NSO

"Avec Timelike Infinity (1992), de Stephen Baxter, la S-F avait rarement offert une perspective aussi étendue tant dans l'espace que dans le temps. Le cycle des Xeelees relève du nouveau space opera dont il existe deux courants principaux. Le NSO postmoderne dont Hyperion de Dan Simmons est un bon exemple et dont les œuvres de Samuel R. Delany sont les précurseurs. Et le NSO classique, représenté, entre autres, par ce cycle des Xeelees dont les précurseurs sont le cycle du Centre Galactique de Gregory Benford et La Paille dans l'œil de Dieu, co-écrit par Larry Niven et Jerry Pournelle en 1974, qui constituait le dernier grand space opera classique". (7)

"En 1989, le cycle d'Hyperion de Dan Simmons représentait sans doute l'un des space operas les plus ambitieux au sens moderne du terme. Non seulement par le grand nombre de thèmes qu'il traite avec virtuosité (parmi lesquels le voyage dans le temps, l'intelligence artificielle, le cyberespace, la quête religieuse, la menace extraterrestre, la guerre interstellaire et bien d'autres), mais aussi par sa qualité littéraire, sa dimension visionnaire et métaphysique, sa mise en abîme des textes poétiques de John Keats, ou encore son travail sur la structure romanesque (le premier tome des Cantos d'Hyperion s'inspire des Contes de Canterbury de Chaucer)". (8)

Classique par sa structure, son souffle épique et son univers technologique foisonnant, mais postmoderne par ses questionnements métaphysiques et sa réinvention du mythe de la résurrection et du contact avec l’inconnu, l'énorme trilogie The Night's Dawn (1996-1999) de Peter F. Hamilton a constitué un jalon dans la science-fiction de cette fin de siècle, comme l'avait fait Hyperion au début de la décennie. L'auteur britannique, qui revendiquait l'héritage d'Edmond Hamilton et de ses Star Kings, jouait sur tous les registres du space opera en mélangeant fantastique (retour des morts), roman noir (Al Capone comme antagoniste) et science-fiction (habitats et vaisseaux bio-techs, cyborgs, xénos, technologie tau zéro, etc.). Héritier des leçons d’Asimov, de Van Vogt, de Frank Herbert et de Dan Simmons en matière d’histoire future et de civilisations galactiques, ce créateur d’univers se distinguait par un humour assumé et une distance ironique à l’égard du genre qu’il pratiquait.

Les héritiers britanniques

De la fin des années 1980 aux années 2000, une nouvelle génération d'écrivains britanniques — Iain M. Banks, Alastair Reynolds, Stephen Baxter, Peter F. Hamilton, Ken MacLeod, Charles Stross, Neal Asher, Richard Morgan, Liz Williams — a profondément renouvelé le space opera par une approche hard science du genre. Reynolds, entre autres, y apporte la rigueur scientifique de l’astrophysicien qu’il fut avant de se consacrer pleinement à l’écriture.

Les romans du NSO mettent en scène des personnages plus ambivalents qu’héroïques. L’action s’y déploie à l’échelle galactique, dans des univers d’une richesse inouïe, où les systèmes politiques, sociaux et technologiques sont minutieusement élaborés. Entre explorations spatiales et conflits interstellaires, ces mondes lointains abritent une mosaïque de civilisations extraterrestres. Souvent empreintes de noirceur, ces intrigues révèlent des dynamiques politiques d’une grande complexité. C’est dans Consider Phlebas, premier roman du cycle de la Culture d’Iain M. Banks (1987), que cette vision prend toute sa mesure, le titre empruntant son inspiration à un vers du poème The Waste Land de T. S. Eliot.

Le terme New Space Opera a trouvé sa consécration officielle en août 2003 dans le magazine Locus. Des auteurs tels que Ken MacLeod, Paul McAuley, Gwyneth Jones, M. John Harrison et Stephen Baxter y ont contribué dans un dossier spécial consacré au genre. Ils y décrivent ce mouvement comme une littérature « stimulante, sombre et souvent dérangeante, mais aussi romantique, excitante et située dans des décors grandioses ».

L'ère post-humaine (2000-2020)

En 1993, Vernor Vinge introduit le concept de « singularité technologique » dans son essai The Coming Technological Singularity.

"La Singularité peut être vue comme la fin de la civilisation humaine et le début d'une nouvelle. Dans son essai, Vinge s'interroge sur les raisons de la fin de l'ère humaine, et soutient que les humains se changeraient pendant la Singularité en une forme supérieure d'intelligence. Après la création d'une intelligence surhumaine, les humains tels que nous ne seraient nécessairement, d'après Vinge, que des formes de vie de moindre importance en comparaison.
D'autres arrivent au même résultat via les manipulations génétiques, via la fusion/symbiose avec des extra-terrestres ou via de nouvelles théories mathématiques. Dans tous les cas, nous avons affaire à une métamorphose fondamentale, un changement de paradigme qui englobe toute l'humanité. Et les auteurs de NSO n'hésitent pas à se projeter bien au-delà de la singularité, à une époque où notre espèce, sous sa forme actuelle, a cessé d'exister
". (5)

Identités fragmentées et corps interchangeables

Les individus existent désormais en diverses variétés post-humaines, souvent aussi étrangères les unes aux autres que les anciens « monstres aux yeux pédonculés » l'étaient aux humains. Ils possèdent des pouvoirs quasi-divins, peuvent modifier leur apparence et leur sexe à volonté, et jouissent d'une durée de vie quasi-immortelle grâce à la sauvegarde numérique de la conscience.

Publié en 2001, La Cité du Gouffre (Chasm City) d'Alastair Reynolds s'inscrit dans le cycle des Inhibiteurs (Revelation Space, à partir de 2000). Ce roman autonome, tout en restant lié aux autres volumes de la série, offre un space opera spectaculaire teinté de thriller et de cyberpunk. Sur la planète Yellowstone, la brillante capitale Chasm City, ravagée par la Pourriture Fondante — une peste qui s'attaque aux nanomachines et implants dont dépendaient ses habitants — se divise entre quartiers préservés des élites et zones en ruine, où le peuple subit les conséquences du désastre technologique.
Au-delà du suspense et de la traque vengeresse du protagoniste, Reynolds soulève des questions sur l'identité : suffit-il de s'approprier les souvenirs d'un autre pour devenir cet individu ? Qu'est-ce qui fonde véritablement la personnalité humaine dans un univers où la mémoire elle-même peut être altérée ou manipulée ?

Dans la série Orphelins de la Terre (2002-2003) de Sean Williams et Shane Dix, l'humanité du XXIIᵉ siècle a franchi un cap radical : certains humains n'ont plus de corps. Transformés en engrammes — des reproductions électroniques de leur esprit —, ils voyagent dans l'espace à la recherche de vie extraterrestre. Ces personnages numériques post-singularité incarnent une condition nouvelle où l'unité traditionnelle corps-esprit a volé en éclats. Un même individu peut se fragmenter en multiples entités, chacune demeurant « lui » tout en évoluant séparément, à l’image de Caryl Hatsis et de ses nombreuses versions.

Avec Accelerando (2005) de Charles Stross, l'espèce humaine évolue à un rythme tel que les générations successives deviennent mutuellement incompréhensibles. La notion même d'humanité vacille dans un univers où la conscience peut être dupliquée, modifiée, fusionnée. Dans Glasshouse (2006), les protagonistes changent de corps comme de vêtements, adoptent de nouvelles identités et vivent des milliers d'années. L'identité devient fluide et modulable, remettant en question nos conceptions les plus intimes de l'individualité. Le corps devient simple interface : enveloppe jetable, matériau malléable. Le post-humain s'est affranchi de la tyrannie de la chair.

House of Suns (2008) d'Alastair Reynolds pousse la fragmentation de l'individu encore plus loin. Dans ce lointain futur, Abigail Gentian s'est fractionnée en un millier de clones masculins et féminins, formant la Lignée Gentiane. Campion et Purslane, deux de ces clones, naviguent dans la Voie Lactée pendant des millénaires, témoins de civilisations qui émergent et s'effondrent comme des saisons. Cette multiplication pousse à l'extrême l'incompréhension mutuelle : les différentes branches de l'espèce deviennent littéralement étrangères les unes aux autres.

Face à l'incompréhensible

L’humanité du NSO découvre des artefacts extraterrestres d’un niveau technologique tel qu’ils défient toute compréhension. Les « Big Dumb Objects », structures colossales, muettes et inintelligibles, dépassent le simple mystère.

Par exemple, les énigmatiques Tombeaux du Temps — « d’immenses structures menaçantes » qui semblent remonter le cours du temps — deviennent la destination du pèlerinage entrepris par les personnages des Cantos d'Hyperion.

Dans Orphelins de la Terre, l'équipage d'un vaisseau d'exploration stationné au-dessus d'une planète inhabitée assiste à un phénomène stupéfiant : en un rien de temps, de mystérieux visiteurs érigent dix tours orbitales jointes par un tore. À l'intérieur, d'inimaginables présents attendent l'humanité — un vaisseau supraluminique, un musée des cultures galactiques, une combinaison d'immortalité. Cette générosité apparente dissimule pourtant un piège : les cadeaux des « Fileurs » se révèlent être une véritable boîte de Pandore.

Le mystère change encore d'échelle avec des technologies extraterrestres opérant au niveau moléculaire. The Expanse, commencée en 2011 avec Leviathan Wakes, introduit la protomolécule, une technologie alien régie par des lois qui excèdent le cadre de la compréhension humaine. Cette nanomachine, décrite comme « un ensemble d'instructions flottantes conçues pour s'adapter et guider d'autres systèmes de réplication », n'est ni vraiment vivante ni purement mécanique. Elle utilise les rayonnements ionisants comme source d'énergie et agit comme un « nanofluide » capable de reprogrammer la matière organique. La série, créée par Daniel Abraham et Ty Franck sous le pseudonyme de James S. A. Corey, montre une humanité technologiquement avancée, mais impuissante face à une force qui la dépasse.

Repenser l'Empire

Dès les années 1950, plusieurs œuvres majeures de la science-fiction interrogent les formes et les devenirs des empires galactiques. Cordwainer Smith dépeint, dans le cycle de l’Instrumentality of Mankind, une civilisation arrivée à un point de bascule, lorsque l’Instrumentalité décide de démanteler la société stable qu’elle avait patiemment instaurée afin de réintroduire les anciennes cultures. Isaac Asimov, avec Fondation (1951), transpose la chute de l’Empire romain à l’échelle galactique à travers le concept de psychohistoire prédictive, tandis que Jack Vance imagine, dans le Gaean Reach (à partir de 1963), une mosaïque de systèmes politiques hétérogènes, souvent instables ou décadents.

La saga Flandry (1965), de Poul Anderson, met en scène un Empire terrien devenu trop vaste pour être gouverné efficacement et miné par ses propres contradictions. Frank Herbert, avec Dune (à partir de 1965), propose une autre forme d’épopée interstellaire, relevant davantage du planet opera. L’Imperium y adopte une structure féodale, fondée sur des luttes de pouvoir autour d’une ressource vitale — l’Épice — et sur une forte emphase accordée à la religion, à l’écologie et à l’évolution de l’humanité sous la contrainte d’un pouvoir centralisé.

Le cycle de la Culture (1987–2012), d’Iain M. Banks, projette une civilisation dans laquelle la notion même d’empire devient obsolète. Elle repose sur des habitats spatiaux quasi autonomes et abolit toute forme de pouvoir centralisé. L’organisation pan-galactique qui en résulte est non hiérarchique, et ses citoyens post-humains évoluent dans une abondance matérielle et sociale administrée par des intelligences artificielles bienveillantes.
À l’inverse, dans le cycle des Inhibiteurs (Revelation Space) d’Alastair Reynolds, les structures politiques demeurent instables et fragmentées : factions dispersées, coalitions éphémères et entités provisoires se forment et se dissolvent au gré des contraintes technologiques, spatiales et existentielles.

Scott Westerfeld, dans le diptyque Succession (2003), réhabilite l'empire autoritaire en contexte post-humain. Son Empire ressuscité regroupe quatre-vingts mondes sous l'autorité d'un Empereur immortel vieux de vingt siècles. Le secret de cette immortalité, conférée par un symbiote et nécessitant un suicide rituel, structure toute la hiérarchie sociale et politique. Face à lui, la secte des Rix — cyborgs fanatiques vénérant des Intelligences Artificielles planétaires — incarne une menace transhumaniste. Westerfeld réactive l'esthétique du space opera classique pour mettre en scène des tensions contemporaines : humains modifiés contre machines conscientes, pouvoir centralisé millénaire contre intelligence artificielle émergente. L'approche hard SF (dilatation temporelle, nano-vaisseaux, jargon technique poussé) accompagne une question centrale : quelle légitimité pour un empire fondé non sur la force, mais sur le contrôle absolu de la mort et de l'évolution humaine ?

La science-fiction française a développé ses propres space opéras remarquables. Parmi eux, Latium de Romain Lucazeau, publié en 2016, est un space opera uchronique, nourri de culture classique, ancré dans la philosophie d'Aristote et de Leibniz. Cette œuvre présente un futur post-apocalyptique peuplé exclusivement d'immenses nefs stellaires intelligentes. L'espèce humaine a succombé à l'Hécatombe. Orphelines de leurs créateurs, esseulées et névrosées, ces nefs intelligentes attendent dans l'Urbs une inéluctable invasion extraterrestre. Leur programmation les empêche de s'opposer. Lucazeau développe une vision réenchantée du genre, contrastant avec les exoplanètes glacées et l'esthétique austère du New Space Opera anglo-saxon. Cette approche propose une autre voie pour le space opera, où le théâtre de Corneille dialogue avec les codes de la science-fiction contemporaine.

John Scalzi, lui, analyse la fragilité structurelle des empires. The Collapsing Empire (2017) se déroule dans un empire galactique de quarante-huit systèmes stellaires, unis par le Flux, une technologie de voyage spatial. Lorsque ce réseau vital se désintègre, l'empire de la famille Wu vacille. Premier volume de la trilogie L'Interdépendance (2017-2020), ce space opera mêle intrigues politiques et action spectaculaire avec humour et base scientifique crédible, questionnant l'adaptabilité humaine face à l'effondrement des structures de pouvoir.

Un creuset de nouveaux mythes

"Pour beaucoup de lecteurs, le space opera est la forme primale de la science-fiction. Il est devenu si populaire que, depuis 1982, les prix Hugo ont été majoritairement attribués à des œuvres relevant du space opera." (5)
On peut citer C.J. Cherryh (Downbelow Station, 1982), David Brin (Startide Rising, 1984), Dan Simmons (Hyperion, 1990), Lois McMaster Bujold (pour sa série des Vorkosigan) et Vernor Vinge (A Fire Upon the Deep, 1993 ; A Deepness in the Sky, 2000 ; Rainbows End, 2007).

Né dans les pulps, revitalisé par Star Wars et réinventé par le NSO, il continue d'assumer pleinement sa fonction d'évasion et cultive l'émerveillement à une échelle cosmique. Ses auteurs rivalisent d'inventivité pour captiver le lecteur avec des concepts vertigineux : sphères de Dyson, trous noirs transformés en superordinateurs, civilisations capables de reconfigurer des galaxies entières.

À la différence des épopées spatiales des années 1940 et des sagas grand public qui puisaient dans des structures narratives millénaires — la chute et la rédemption, le héros face au monstre, le mentor sage guidant l'élu, la quête initiatique contre la destinée, la mort et la renaissance — le NSO forge de nouveaux archétypes contemporains. L'immortalité se conjugue avec la post-humanité ; l'intelligence artificielle devient un symbole universel de puissance autant qu'une menace potentielle ; les biotechnologies et les nanotechnologies cristallisent nos fantasmes de transformation corporelle.


Sources :

(1) In : Sylvie DENIS - Première parution : 1/7/2009 dans Bifrost 55 - Mise en ligne le : 31/10/2010. https://www.noosfere.org/livres/niourf.asp?numlivre=2146572378
(2) In : Philippe Curval, "l'Ère des sciences-fictions"
Magazine littéraire, nº 281, octobre 1990
Disponible sur : https://www.quarante-deux.org/archives/curval/divers/l'Ere_des_sciences-fictions/
(3) In : Denis Guiot - https://www.noosfere.org/articles/article.asp?numarticle=123
(4) In : APOPHIS. Comprendre les genres et sous-genres des littératures de l’imaginaire : partie 7 – Sous-genres majeurs de la SF. https://lecultedapophis.com/2017/06/19/comprendre-les-genres-et-sous-genres-des-litteratures-de-limaginaire-partie-7-sous-genres-majeurs-de-la-sf/
(5) In : Jean-Claude DUNYACH - Du Space Opera au Nouveau Space Opera : la métamorphose d’un genre. https://www.noosfere.org/articles/article.asp?numarticle=584
(6) In : Cyril Rolland - https://www.vice.com/fr/article/une-bonne-fois-pour-toutes-star-wars-nest-pas-une-saga-de-science-fiction/
(7) In : Jean-Pierre LION - Première parution : 1/4/2010 dans Bifrost 58 - Mise en ligne le : 16/7/2011. https://www.noosfere.org/livres/niourf.asp?numlivre=2146575685
(8) In : Jacques Baudou - La Science-fiction, PUF, " Que sais-je ? ” no 1426, 2003

Nos chaleureux remerciements aux chroniqueurs, aux revues Bifrost et Galaxies ainsi qu'à nooSFere pour sa promotion de la science-fiction parue en langue française.