Nanotech SF

Nanotech SF
© Erik van Ooijen - Chasm City

"Une grande partie de la science-fiction se nourrit des fantasmes d’un homme auquel la nature a imposé des limites physiques et intellectuelles. Les auteurs cherchent à repousser ces contraintes par la science : les vaisseaux spatiaux libèrent l’humanité de son confinement planétaire, les machines à voyager dans le temps la délivrent de la flèche du temps. Le contrôle absolu de la matière promis par les nanomachines constitue l’un des avatars du vieux rêve d’Homo sapiens de dominer la nature et de maîtriser son destin.
Un passage du roman Dune, de Frank Herbert, publié en 1965 — c’est-à-dire avant l’ère des nanosciences — illustre particulièrement bien ce désir de soumission de la matière à la volonté humaine. Il décrit un rituel durant lequel, par la seule force de l’esprit, un personnage agit sur son organisme pour neutraliser les effets mortels d’une substance conférant la prescience. Elle perçoit alors des particules en mouvement, reconnaît des structures atomiques et moléculaires, modifie des liaisons chimiques, jusqu’à provoquer une réaction catalysée salvatrice. Comment ne pas voir, dans cette manipulation mentale des atomes, une préfiguration de ce que les nanosciences permettent aujourd’hui, du moins en partie ?" (1)

Les nanosciences désignent l'étude et la maîtrise de la matière à l'échelle nanométrique (de l'ordre de 10⁻⁹ mètres), où des structures constituées de quelques dizaines à quelques milliers d'atomes présentent des propriétés souvent régies par les effets quantiques. Dans les laboratoires, les promesses se multiplient au croisement de l'informatique, de la chimie de surface et de la biologie moléculaire : ordinateurs à ADN, revêtements auto-nettoyants, capsules curatives. Elles offrent une manne pour réaliser ce qui relevait autrefois du surnaturel.

Genèse du genre

La nanotechnologie s'impose dans les romans de science-fiction après la vague cyberpunk du milieu des années 1980. Le cyberpunk avait déjà brouillé la frontière entre l'homme et la machine, mais les nanosciences vont arriver à point nommé pour sceller cette union : les machines deviennent si petites qu’elles peuvent être injectées dans le corps et en faire partie intégrante.

Dans L'Envol de Mars (1993), le propos de Greg Bear est le même que celui de Kim Stanley Robinson dans sa trilogie martienne : rendre compte de la création d'une république et de son combat pour l'autonomie. Son roman n'est toutefois pas exclusivement politique ; il est rythmé, riche en péripéties et en retournements, flirtant aussi bien avec le cyberpunk qu'avec l'archéologie et la xénobiologie. Il traite la nanotechnologie avec rigueur scientifique, mais son approche relève de la Hard SF, trop éloignée de l'esthétique rebelle qui définit le punk.

En 1994, Kathleen Ann Goonan publie Queen City Jazz, premier roman du Nanotech Quartet. L'Amérique post-apocalyptique qu'elle imagine a connu l'utopie nanotechnologique avant d'en subir l'effondrement. Les « Flower Cities » comme Cincinnati se sont transformées en entités vivantes où les bâtiments poussent naturellement et où des abeilles géantes assurent le transfert d'information via un réseau mycélien.

Malmenant les genres, mêlant science-fiction, théâtre, poésie, récit d'aventures et conte pour enfants, L'Âge de diamant (1995) de Neal Stephenson est reconnu comme l'une des œuvres fondatrices du nanopunk. Dans ce roman, la production matérielle ne coûte plus rien. Les États-nations ont disparu, remplacés par des communautés culturelles hiérarchisées. Les « compilateurs de matière » sont monnaie courante. À la demande, ils assemblent les atomes contenus dans un réservoir pour produire de la nourriture, un matelas ou tout autre objet souhaité. Chaque foyer et établissement public est alimenté par un pipeline qui véhicule ces atomes. (1) Cette infrastructure d'abondance signe la fin de la rareté matérielle.
Stephenson s’attache au personnage de Nell, une enfant issue des classes populaires dont l’éducation est façonnée par un livre électronique interactif. Roman d’apprentissage, L’Âge de diamant retrace le parcours de cette jeune héroïne, qui découvre progressivement que la véritable rareté ne réside plus dans les ressources matérielles, mais dans l’accès au savoir et dans la capacité à penser par soi-même.
Les nanomachines sont omniprésentes : dispositifs de surveillance pas plus gros qu'une amande, avions de chasse microscopiques patrouillant au-dessus des villes. Dans l'un des passages les plus saisissants, Stephenson décrit une combustion humaine provoquée par l'activité excessive de nanoprocesseurs circulant dans le sang.

Des Flower Cities à la gelée grise

Au milieu des années 1990, le terme « nanopunk » commence à circuler pour désigner des œuvres qui embrassent une vision plus sombre et subversive. Ce sous-genre se caractérise par l'exploration des tensions entre progrès technologique et vulnérabilité humaine. Contrairement à la Hard SF qui s'émerveille du progrès, le nanopunk s'inquiète de sa diffusion chaotique. « Il relève de la même philosophie générale que le Biopunk (remplacer la cybernétique et les technologies de l'information par une autre science, plus avancée). De plus, il est globalement moins noir que le Biopunk ». (2)

La taxonomie du genre reste toutefois fluide. Le terme navigue entre trois statuts : une étiquette rétrospective apposée par la critique pour cartographier le post-cyberpunk, un sous-genre esthétique quand il adopte les codes de la révolte sociale (comme L'Âge de diamant), ou une catégorie thématique désignant les technologies NBIC* sans dimension contestataire (comme L'Envol de Mars). Pour qu'un récit relève véritablement du nanopunk, il ne suffit pas qu'il mentionne des nanites : il doit intégrer cette collision entre technologie de pointe et déshumanisation sociale. Comme le souligne Graham Collins : « L'utilisation des nanotechnologies en science-fiction prend des formes très variées. Elles peuvent être au cœur de l'intrigue ou n'y apparaître qu'épisodiquement ; être développées par des humains ou des extraterrestres, voire se confondre avec eux ; obéir à des règles strictes ou relever d'une magie arbitraire simplement recouverte d'un vernis scientifique. » (1)

Dans cet imaginaire, l’enjeu n’est plus le contrôle de l’information, mais celui de la réalité physique. L’accès différencié aux nanotechnologies crée une fracture nette : aux élites technologiques s’opposent des laissés-pour-compte contraints de survivre grâce à des technologies de récupération, bricolées et instables. Les antagonistes prennent alors la forme de « hackers de la matière ». Ici, l’oppression change d’échelle : elle devient invisible, nichée dans le flux sanguin ou au cœur des pensées, contraignant la résistance à adopter des formes clandestines et virales.

Si le nanopunk partage avec le transhumanisme et le posthumanisme un intérêt pour l'augmentation humaine, il s'en distingue par sa charge critique. Les corps n'y sont plus modifiés, ils sont réécrits au niveau moléculaire, parfois jusqu'à la dissolution. À l’optimisme d’une évolution maîtrisée succèdent des mutations brutales, instables et largement incontrôlables.
À cette échelle nanométrique, l’identité individuelle se fragilise. Le corps devient programmable, les connaissances circulent par des interfaces cerveau-ordinateur, les pensées peuvent être partagées, et la conscience elle-même téléchargée ou fusionnée. Des dispositifs invisibles agissent sur les perceptions sans que les individus en aient nécessairement conscience. Il n’existe alors plus de séparation absolue entre matière inerte, vivante ou pensante, ni de frontière nette entre naturel et artificiel, entre humain, machine et animal. Comme l’analyse Gilbert Hottois : « La convergence des diverses technologies (nano-bio-info-cogno) est basée sur l'unité matérielle à l'échelle nanométrique. » (3)


Panorama (1994-2021)

Cette sélection rassemble des textes dans lesquels la nanotechnologie occupe une place centrale, qu’il s’agisse de l’ontologie du corps, de la résurrection, des écologies grises, de l’économie moléculaire, des nano-drogues ou des nanobots. La plupart des analyses critiques les rattachent au postcyberpunk, au techno-thriller ou au trans- et posthumanisme, et plus rarement au nanopunk en tant que catégorie générique autonome.

Ian McDonald, Nécroville (1994) – Une science nanotechnologique capable de ramener les morts à l'existence. Ces ressuscités, privés de droits, sont parqués dans des « nécrovilles » surpeuplées. Le récit glisse du polar à la révolte des morts.

Linda Nagata, Tech Heaven (1995) – Cryogénie et conscience numérique. Une femme fait cryogéniser le corps de son mari grièvement blessé, puis attend que les avancées technologiques permettent de restaurer son esprit téléchargé.

Wil McCarthy, Bloom (1998) – En 2106, l'humanité a été chassée de la Terre par le Mycora, une forme de vie nanotechnologique ayant transformé l'espace intérieur du système solaire en écologie sauvage. Les survivants vivent sous la menace du « bloom » : l'éclosion soudaine de spores capables d'infiltrer leurs habitats.

Alastair Reynolds, La Cité du Gouffre (2001) – La Pourriture Fondante transforme habitants et bâtiments de Chasm City en hybrides monstrueux. La chair humaine fusionne avec implants et prothèses, tandis que les infrastructures se réarrangent de manière imprévisible.

Linda Nagata, Aux marges de la vision (2001) – Les LOV, organismes intelligents et imperceptibles à l'œil nu, vivent en symbiose avec l'humanité. Cette cohabitation forcée redéfinit les frontières entre l'humain et le non-humain.

Michael Crichton, La Proie (2002) – Un essaim de nanorobots militaires échappe au confinement et s'organise en supra-organisme intelligent. La poussière intelligente transforme l'environnement entier en réseau de surveillance.

Walter Jon Williams, La Peste du Léopard Vert (2003) – Société d'abondance illimitée où l'identité devient modulable. Les objets n'ont plus de valeur économique. La valeur se déplace vers le code source des fichiers moléculaires. Michelle, devenue sirène par recombinaison génomique, enquête sur la première épidémie transgénique.

Nancy Kress, Nano Comes to Clifford Falls (2006) – Des dispositifs domestiques permettent à chacun de produire nourriture ou diamants à partir de déchets. Famine et pauvreté disparaissent instantanément. Loin d'être utopique, la nouvelle décrit le chaos qui suit : lorsque plus personne n'a besoin de travailler pour survivre, qui entretient les infrastructures ?

Ian McDonald, La Maison des derviches (2010) – Istanbul 2027. Les Bitbots, robots polymorphes, sont utilisés pour l'espionnage. Le roman culmine autour du stockage bio-informatique : des informations encodées dans l'ADN transforment chaque cellule en unité de mémoire vivante. McDonald articule l'exploration du minuscule à une réflexion sur l'héritage spirituel : mysticisme soufi et hyper-modernité coexistent.

Ramez Naam, trilogie Nexus (2012–2015) – Nexus, une nano-drogue, permet de connecter les esprits et de partager pensées, souvenirs et sensations. En 2040, cette technologie provoque une lutte mondiale. Le troisième tome, Apex, approfondit les limites humaines, le consentement et les possibles formes de transcendance posthumaine.

Elly Bangs, Unity (2021) – Futur post-apocalyptique où les dernières cités sont sous-marines. Danaë héberge une conscience collective de centaines d'existences compilées en elle via une technologie d'intégration microscopique. La biologie sert de support de stockage. Le corps n'est plus une limite fixe, mais un matériel que l'on reprogramme comme un logiciel. Deux superpuissances sont sur le point de se faire la guerre à coups non pas de bombes atomiques, mais de quelque chose de bien plus terrible : la gelée grise.


Conclusion

Les nanotechnologies quittent progressivement le domaine de la spéculation pour celui de l'expérimentation. Médecine régénérative, fabrication de matériaux intelligents, informatique moléculaire : ces fictions constituent un espace de réflexion anticipatrice.

Comme l'observe Graham Collins : « Les nanosciences joueront-elles un jour le rôle central que leur attribue la science-fiction ? Le compilateur de matière deviendra-t-il un appareil ménager aussi banal qu'un four à micro-ondes ?
La question importe peu. On attribue à tort à la science-fiction une fonction d'anticipation. L'écrivain de science-fiction n'est pas un visionnaire, mais avant tout un conteur. »
Selon l'écrivain Kathryn Cramer : « Les récits de science-fiction sont des objets aussi impossibles que les créations d'Escher, qui utilisent les principes scientifiques comme Escher utilise les règles de la géométrie : pour donner forme à l'imagination, sans la rendre possible pour autant. » (1)

Pour autant, le nanopunk soulève des questions bien réelles. Aucune instance ne garantit que ces technologies ne serviront ni à accroître les inégalités, ni à instaurer de nouvelles formes de contrôle social, inscrit au cœur même du vivant. Ce choc entre une technologie omnipotente et une humanité désespérément faillible résonne de plus en plus fort à mesure que la fiction rejoint la réalité.

Dès les années 1980, Eric Drexler, figure fondatrice de la pensée nanotechnologique, présentait le développement de la nanotechnologie comme un tournant majeur de l’histoire humaine et insistait sur la nécessité d’en comprendre les implications potentielles (Engines of Creation, 1986). Encore relativement émergent, le nanopunk prolonge cette réflexion en s’affirmant comme une vigie nécessaire et un outil critique précieux. Non pas parce que la technologie serait mauvaise en soi, mais parce que sa diffusion chaotique creuserait des fossés sociaux inédits entre les architectes de la réalité moléculaire et ceux qui en sont les esclaves.


* NBIC = Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives

Sources :

  • (1) Graham Collins, « Les nanosciences dans la science-fiction », Pour la Science, 2006
  • (2) Apophis. Guide des genres et sous-genres de l'imaginaire, Albin Michel Imaginaire.
  • (3) Gilbert Hottois, Philosophie des sciences, philosophie des techniques, Odile Jacob, 2004