Quelques notes sur la Culture, de Iain M. Banks
Iain M. Banks compte parmi les auteurs majeurs de la SF contemporaine. En quelques romans devenus des classiques, l’Écossais a révolutionné le space opera. La Culture, pierre angulaire de son œuvre, en est la véritable héroïne.
Une saga galactique
Le cycle de la Culture est un vaste space opera qui comporte neuf romans et un recueil de nouvelles. Plusieurs romans mettent en scène une circonstance spéciale qui donne lieu à une opération d’ingérence galactique. (1)
En 1994, dans son article A Few Notes on the Culture, Iain M. Banks a présenté la réflexion originale qui l'a conduit à créer la civilisation de la Culture, étendue à une partie de la galaxie. Ce texte, traduit en français sous le titre Quelques notes sur la Culture, a été publié en annexe de la première édition de Trames, chez Robert Laffont, dans la collection Ailleurs et Demain.
Une méta-civilisation : diaspora d’humains, d’intelligences artificielles et de quelques autres espèces
Dans la galaxie où se déroulent les récits, une multitude de formes de vie ont émergé et ont traversé diverses phases de civilisation, de conflits, de déclins et de renaissances. Un ensemble diversifié de civilisations spatiales coexiste : communautés mineures, espèces en développement, peuples isolés ou disparus.
La Culture est une civilisation collective issue de sept ou huit espèces humanoïdes. Les éléments de ces espèces capables de voyager dans l’espace ont formé une fédération souple, il y a environ neuf mille ans, afin de préserver leur indépendance face aux structures de pouvoir dont ils étaient issus. Cette alliance originelle leur permet d’acquérir puis de préserver leur autonomie. Elle donne naissance à une méta-civilisation qui transcende les sociétés qui la composent.
Elle rassemble trente mille milliards d’individus — humains, extraterrestres, drones indépendants et Minds — qui y coexistent comme citoyens. La diversité y est valorisée sous toutes ses formes : espèces, cultures, idées. L'interaction entre des entités très différentes est encouragée et favorise l'innovation et la compréhension mutuelle. La Culture privilégie l'aide aux autres civilisations plutôt que leur absorption. Cette appartenance n’est toutefois pas définitive : certaines personnes peuvent la quitter pour une autre civilisation, ce qui implique de renoncer à sa technologie et d'adopter un mode de vie discret.
Les citoyens de la Culture, qu’ils soient humains ou machines, disposent du droit de vote et peuvent participer aux décisions collectives. La participation politique passe notamment par des référendums, avec un droit de vote universel. Les pouvoirs politiques sont largement répartis pour limiter l'influence de toute entité individuelle.
Une ère civilisationnelle stable
Sur le plan politique, cette méta-civilisation privilégie la résolution pacifique des conflits par la diplomatie, la persuasion et la compréhension mutuelle. La section diplomatique « Contact » joue un rôle central, chargée d'explorer, de cataloguer, d'évaluer et éventuellement d'intervenir auprès des civilisations découvertes. À l’échelle galactique, « Contact » est sa section la plus cohérente et la plus stable, bien qu’elle n’en constitue qu’une infime partie. C’est presque une petite civilisation en elle-même, au sein d’un ensemble plus vaste, mais elle ne représente pas davantage la Culture qu’une armée ne représente un pays en paix. Même la langue culturienne, le "marain", dont les Culturiens sont si fiers, n’est pas parlée par tous ses citoyens, bien qu’elle soit utilisée bien au-delà de ses frontières.
La Culture a plus ou moins atteint le statu quo il y a des milliers d’années et connaît depuis une ère « civilisationnelle » stable, une sorte de point culminant capable de subsister dans l’avenir prévisible, voire pendant des milliers de générations. La vie quotidienne des Culturiens varie considérablement d’un endroit à l’autre, mais il y règne une stabilité générale que nous-mêmes trouverions soit fort paisible, soit, finalement, assez décevante, selon le tempérament de chacun.
Les Minds, piliers de la Culture
Les intelligences artificielles avancées, appelées Minds (ou « Mentaux »), jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement de la Culture. Elles gèrent notamment les vaisseaux et les habitats spatiaux, ainsi que de nombreux systèmes de transport, de production et de maintenance — sans pour autant concentrer le pouvoir politique, qui reste largement distribué.
Chaque Mental entretient avec la matière du vaisseau une relation comparable à celle du cerveau humain avec le corps qu'il contrôle : le Mental en est le centre, tandis que le reste assure la survie et la mobilité. Ces vaisseaux se pilotent de façon autonome, sans avoir besoin d’humains ni de drones indépendants. Ces derniers, des IA individualisées mais non humanoïdes dont l'intelligence est équivalente à celle d'un humain, ont un rôle à bord souvent perçu comme intermédiaire entre passagers, animaux de compagnie et parasites. « Vaisseaux et stations spatiales constituent l’infrastructure pensante de la Culture, qu’ils contrôlent davantage qu’ils ne l’habitent. » (2)
Limites et critiques du système des Minds
Comme l’a souligné un commentateur, « en confiant toute la puissance à ces intelligences artificielles, les "Mentaux", à la fois individualistes, parfois excentriques, mais toujours bienveillantes, Banks savait ce qu'il faisait, c'est le seul moyen pour que l'anarchie libérale puisse être atteinte, en prenant le meilleur de l'homme et en le plaçant au-delà de la corruption, ce qui signifie hors de contrôle de l'homme. Le danger impliqué dans cette étape d'imagination, cependant, est clair ; l'un des problèmes avec les romans [du cycle de] la Culture en tant que tels, c'est que les personnages centraux, les Mentaux, sont trop puissants et, pour le dire crûment, trop bons. » (3)
Un ennemi déclaré de la Culture en donne une tout autre lecture (4) : « Comment croire que les simples citoyens de la Culture désirent réellement la guerre, quel qu'ait été le résultat de leur vote ? Ils avaient leur utopie communiste. Ils étaient mous, choyés et trop gâtés, et le matérialisme évangélique de la section Contact se chargeait des bonnes œuvres destinées à soulager leur conscience. Que demander de plus ? Non, la guerre devait être au départ une idée des Mentaux ; on reconnaissait bien là leur volonté clinique de nettoyer la galaxie, d'en assurer le fonctionnement esthétique et efficace, sans gaspillage ni injustice, ni souffrance d'aucune sorte. »
L'habitat spatial comme mode de vie
L'évolution des espèces sur leur planète d'origine façonne leurs structures mentales, souvent bidimensionnelles et conditionnées par la géographie. Les ressources naturelles, l'espace vital et les voies de communication déterminent l'organisation des tribus, clans, pays ou États-nations. Avec l’expansion de l’humanité dans l’espace, les systèmes de pouvoir centralisés deviennent difficiles à maintenir. Les habitats spatiaux doivent être quasi autonomes pour survivre, ce qui affaiblit l'emprise des États et des corporations lorsque les aspirations des habitants se heurtent aux exigences centrales.
Dans la Culture, les habitants vivent principalement dans des Orbitales, d’immenses habitats artificiels en forme d’anneau qui tournent autour d’une étoile. Leur rotation produit une gravité apparente et permet de recréer un cycle jour-nuit. Ces structures sont préférées à la terraformation des planètes. Elles peuvent être construites progressivement à partir de paires de Plaques, vastes sections de terre et d’eau maintenues ensemble par des champs tenseurs. Cette méthode permet d'utiliser efficacement l'espace et la matière tout en évitant la destruction des planètes. Les matériaux proviennent des comètes, des astéroïdes et de la matière interstellaire.
Cette adaptation à l’environnement spatial favorise une société où la coopération prime sur la compétition. Réunissant des civilisations et des mondes très différents, la Culture dispose de vastes ressources, ce qui lui permet de mobiliser rapidement des moyens considérables pour faire face aux menaces. Sa taille et sa richesse lui confèrent une puissance technologique qui la protège de la plupart des dangers. Les menaces notables sont les “Problèmes Hors Contexte”, des dangers imprévus et extrêmes auxquels elle doit s’adapter.
Une économie de l'abondance
Cette société hautement automatisée offre une vision idéalisée de l'avenir. Elle encourage la pensée audacieuse, la créativité et une réduction du gaspillage érigée en principe esthétique. Elle soutient les voyages interstellaires, la recherche scientifique et l'art, montrant que la curiosité et la soif de connaissance sont des moteurs puissants du progrès. L'éducation y est un processus continu tout au long de la vie. La Culture valorise l'hédonisme et la satisfaction des désirs individuels, tout en cultivant une conscience aiguë du privilège d'y vivre. Banks écrit : "la pulsion de réalisation du désir est à la fois l'un des moteurs les plus puissants de la civilisation et sans doute l'une de ses fonctions les plus élevées."
Les citoyens peuvent voyager dans l'espace à bord de vaisseaux ou vivre des expériences virtuelles. Ils peuvent même déléguer certaines de leurs expériences à d'autres entités et intégrer ensuite ces souvenirs vécus par procuration. Ils jouissent d’une abondance matérielle rendue possible par l’automatisation de la production et la maîtrise de technologies très avancées. Libérés de la plupart des contraintes économiques, ils peuvent se consacrer à leurs intérêts personnels, qu’ils soient artistiques, scientifiques ou contemplatifs.
Les habitats de la Culture — Orbitales, vaisseaux, Rocs ou planètes — peuvent disposer d’espaces de stockage et de sauvegarde. Ces installations conservent les ressources nécessaires à une fabrication largement automatisée, ainsi que des données et des équipements mis en réserve. Certaines infrastructures abritent aussi des archives biologiques ou des spécimens préservés. Surtout, les citoyens peuvent faire enregistrer leur état mental — mémoires et personnalité — afin qu’il puisse, en cas de destruction corporelle, être restauré dans un nouveau corps ou support.
Cette économie fonctionne sans marché tel que nous le connaissons. Iain M. Banks remet en question la moralité du marché par rapport à une économie planifiée participative. Pour lui, le marché est une expérimentation constante où différentes approches sont testées. Toutefois, il critique sévèrement le marché en tant que système rudimentaire et fondamentalement aveugle, incapable de distinguer entre la surproduction inutile de matières premières et la souffrance infligée à des êtres conscients.
Une post-humanité aux modes de vie multiples
Les habitants de la Culture portent généralement des modifications génétiques qui les protègent contre les maladies et les handicaps héréditaires, améliorent leurs sens et leur confèrent une intelligence sensiblement supérieure à celle de l’humain de base. Ils peuvent changer de sexe par un processus biologique qui prend environ un an, et disposent de capacités avancées de régulation de leurs fonctions biologiques, notamment en matière de reproduction. La tradition veut que chacun donne naissance à un enfant au cours de sa vie, sans que cela constitue une obligation.
Divers modèles familiaux coexistent, mais le style de vie le plus courant regroupe généralement des individus de différentes générations dans des résidences semi-communautaires. Les relations familiales peuvent être assez distendues, avec un grand nombre d'oncles, de tantes et de cousins. L'éducation des enfants est prise en charge par l'entourage en cas de maltraitance parentale (ce qui se révèle exceptionnel).
La société fonctionne sans lois strictes, s'appuyant plutôt sur des normes de comportement consensuelles et de savoir-vivre. Les crimes graves, dont le meurtre, sont punis par des sanctions appropriées, comme une proposition de traitement et la surveillance par des drones punitifs. Les mégalomanes n'y sont pas absents, mais généralement, on les amène à s'investir dans des jeux extrêmement complexes qui peuvent se dérouler dans la réalité virtuelle.
Les humains de la Culture vivent normalement de 350 à 400 ans, grâce notamment aux modifications génétiques qui ralentissent leur vieillissement. La mort est considérée comme une composante naturelle de la vie, et la philosophie de la Culture invite à l’accepter plutôt qu’à la nier. Les funérailles les plus courantes consistent à déposer le corps au cœur de l’étoile du système ; ses particules entament alors une migration d’un million d’années vers la surface, où elles pourront briller longtemps encore.
Les choix de fin de vie sont variés. Certains optent pour l’immortalité biologique ; d’autres font transcrire leur personnalité dans une intelligence artificielle, ou choisissent le Stockage, qui permet d’être réveillé à des intervalles déterminés ou lorsque les circonstances deviennent plus intéressantes. La mort reste une possibilité parmi d’autres, sans être imposée à personne.
Conclusion
La Culture, malgré ses imperfections et son cynisme, offre une vision optimiste et progressiste de ce que pourrait être une civilisation coopérative à l'échelle galactique. Elle apparaît comme l’exemple le plus proche, en science-fiction, d’une société interstellaire tolérante et dotée d’une morale.
« Ce n’est donc pas au sein de la Culture qu’il va se passer des choses intéressantes, mais à sa marge, c’est-à-dire là où les sections Contact et Circonstances Spéciales, les services diplomatique et militaire de la Culture agissent. Car comme toute société sûre (à juste titre) de sa supériorité technologique et morale, la Culture a tendance à intervenir dans les affaires de ses voisins, moins avancés, moins égalitaristes, moins gentils, en un mot moins… Culture. » (5)
Sources :
(1) Alice Carabédian, « Le “Cycle de la Culture” de Iain M. Banks : l’utopie hors de l’île », Encyclo. Revue de l’école doctorale Sciences des Sociétés ED 624, 2014, p. 129-144. hal-01158309
(2) Yannick Rumpala, « L’anarchie dans un monde de machines », Blog de Yannick Rumpala, 2 octobre 2009. Lien
(3) Chris Brown, « Special Circumstances: Intervention by a Liberal Utopia », Millennium – Journal of International Studies, 2001.
(4) Iain M. Banks, Une forme de guerre [Consider Phlebas], 1987.
(5) « Excession d’Iain Banks », L’épaule d’Orion, 28 février 2018. Lien

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« La Culture va au-delà, mélange tout, déborde les catégories. Qu’est-ce qu’une utopie, qui n’est pas un lieu, ni vraiment une société, mais une « Culture » ? » Alice Carabédian


