La ville est un échiquier, de John Brunner

La ville est un échiquier, de John Brunner
@ Couverture de Robert Fosters

The Squares of the City (1965) a été nominé pour le prix Hugo 1966 du meilleur roman.

Une ville idéale de béton et d'acier

Inspiré par Brasilia, la capitale fédérale du Brésil inaugurée en 1960, The Squares of the City se déroule dans la ville de Ciudad de Vados, capitale de la République imaginaire d'Aguazul. En plein cœur de l'Amérique latine, Ciudad de Vados a été érigée sur un terrain aride et rocheux par le président-dictateur Vados. Pour mener à bien ce projet, il s’est entouré des architectes et des urbanistes internationaux les plus renommés, leur confiant la mission de concevoir une métropole ultramoderne, caractérisée par une planification rigoureuse, une esthétique froide et des avenues rectilignes tracées avec une précision géométrique. Cette ville nouvelle a pu voir le jour grâce à la manne pétrolière et à la capacité de mobilisation de ses dirigeants, qui ont su rassembler les ressources nécessaires à sa réalisation.

"Je savais que, dix ans plus tôt, ces gens avaient débarqué sur un territoire désert et rocailleux et avaient décrété que là s’érigerait une nouvelle capitale. Ils avaient construit des routes, canalisé des torrents de montagne dans des conduites de béton, hissé sur les plateaux environnants des génératrices électriques à énergie solaire – d’abord à dos de mulet, puis au moyen d’hélicoptères aux endroits où les mulets ne pouvaient accéder. Maintenant, c’était une cité florissante d’un demi-million d’habitants."

Pourtant, derrière cette façade de progrès se cache un jeu de pouvoir complexe, où les intrigues politiques se mêlent aux manipulations médiatiques.

Un régulateur de trafic au cœur du jeu

Boyd Hakluyt, spécialiste de la régulation du trafic, est recruté pour optimiser la circulation dans Ciudad de Vados. D’abord persuadé qu’Aguazul, « pour un pays latino-américain », était « relativement épargnée par les conflits internes », il comprend vite que la réalité est tout autre. Pris au piège d’un affrontement politique de grande ampleur, il devient un instrument dans la lutte opposant l’élite d’Aguazul et ses alliés étrangers – des promoteurs naturalisés en récompense de leur contribution à la construction de la métropole – aux populations natives.

Hakluyt découvre que sa mission dépasse largement les enjeux techniques. Il doit s’attaquer à un immense bidonville, enclave précaire au sein de cette ville prétendument parfaite, où affluent des milliers de travailleurs venus de tout le pays. Ce foyer de misère cristallise tensions et contestations politiques, révélant une société profondément fracturée.

Sous surveillance constante, Hakluyt et ses interlocuteurs évoluent dans un système où les citoyens sont des pions manipulés par des forces invisibles. Ces joueurs en coulisses orchestrent chaque mouvement, comme sur un échiquier. Certains personnages prennent soudainement une importance capitale, tandis que d'autres disparaissent brutalement, sacrifiés au nom d’une stratégie qui leur échappe.

"Nous sommes comme des pions sur un échiquier, mais nous connaissons les règles du jeu ainsi que l'état de la partie. Seulement, nous préférons les ignorer parce que nous n'avons pas de jambes et que nous sommes incapables de quitter notre case à moins que quelqu'un ne nous fasse bouger."

Manipulations et perceptions subliminales

À travers les yeux d'Hakluyt, nous découvrons une société où les médias exercent un contrôle subtil mais déterminant sur les esprits. Les messages subliminaux diffusés par la télévision influencent les comportements et les opinions, créant une réalité artificielle où la vérité se dissout dans un brouillard de propagande.

Les moments de science-fiction les plus manifestes du roman concernent la chaîne de télévision de la ville, un organe de propagande politique, avec son recours à des formes sophistiquées de manipulation subliminale. Brunner s'appuie sur des idées popularisées par The Hidden Persuaders (1957) de Vance Packard, qui soutenait que « les politiciens, les dirigeants d'entreprise et les grandes entreprises » déployaient des « efforts à grande échelle » pour « canaliser nos habitudes irréfléchies, nos décisions d'achat et nos processus de pensée » via « des connaissances glanées en psychiatrie et en sciences sociales ».

"Pour autant que je sache, l'impossibilité de réunir toutes les données relatives à un individu est, actuellement, le seul obstacle à l'élaboration d'un système susceptible de prévoir - donc de guider - les actions dudit individu à chaque instant de sa vie."

L'échiquier de la modernité

The Squares of the City est un thriller politique captivant. John Brunner nous invite à réfléchir sur les dérives possibles d'une société hyper-contrôlée, où l'individu n'est plus qu'un rouage dans une machine bien huilée. En transposant une partie d’échecs sur l’échiquier urbain, il dévoile la manière dont les stratégies de pouvoir s’orchestrent dans l’ombre, manipulant les protagonistes à leur insu.

Malgré les obstacles rencontrés lors de sa publication, sans doute liés à son approche peu orthodoxe des sciences sociales pour l’époque, ce roman occupe une place importante dans la carrière de John Brunner. Son originalité tient en partie à son narrateur, un régulateur de trafic qui incarne un monde en quête d’optimisation urbaine. Mais c'est également sa structure qui fait sa singularité. Ce roman d'envergure s’articule autour des principes et des stratégies du jeu d’échecs. Chaque mouvement reproduit fidèlement une partie disputée en 1892 lors du championnat du monde entre Wilhelm Steinitz et Mikhaïl Tchigorine. Ce n’est pas l’histoire qui dicte le déroulement du jeu, mais bien le jeu qui façonne l’histoire, contraignant l’auteur à bâtir son récit dans un cadre rigide. Et c’est là toute la prouesse de Brunner : réussir à tisser une intrigue cohérente et captivante malgré cette contrainte monumentale.

Rassurez-vous, même sans connaissance du jeu d’échecs, le lecteur sera captivé par cette histoire dans laquelle les deux principaux antagonistes politiques tentent de diriger les actions de leurs partisans en utilisant l'influence inconsciente mais puissante de la « perception subliminale ».

The Squares of the City illustre combien la science-fiction peut refléter notre société, en mettant en lumière les failles dissimulées sous le vernis de la modernité.

"Tout homme qui renonce à son droit de penser, d’agir, rationnellement, au point de se laisser manipuler comme une marionnette est coupable."

Pour les amateurs de jeu d'échecs

En 1892, Wilhelm Steinitz, joueur d’échecs autrichien naturalisé américain en 1888, défend son titre de champion du monde face à son vieux rival russe Mikhaïl Tchigorine à La Havane, Cuba. Il l’emporte avec un score de 10 à 8 (avec 5 parties nulles).

La partie intégrée au roman est la 16e du match. Steinitz gagne avec les blancs : https://www.chessgames.com/perl/chessgame?gid=1036356

Une manière d’aborder ce roman est de le lire en rejouant simultanément la partie sur un échiquier, afin d’en saisir pleinement la structure.

* Attention Spoiler * Postface du livre

"Les personnes, lieux et événements présentés dans cet ouvrage sont, bien sûr, entièrement imaginaires.
Par contre, les techniques mises en œuvre afin de manier les pions humains ne le sont – malheureusement – pas totalement. Bien sûr, elles n’existent pas aujourd’hui telles qu’elles sont décrites ici, mais on peut les pressentir dans les méthodes employées par la publicité – méthodes qui, de plus en plus, sont appliquées dans le domaine de la politique. L’Histoire regorge d’exemples d’emploi de ce procédé. Aux mains d’hommes résolus et expérimentés, il a déjà permis de diriger et de contrôler la pensée et les actions d’importantes populations.
La partie d’échecs elle-même n’a rien d’imaginaire. Il s’agit de la partie jouée entre Steinitz et Tchigorine (La Havane, 1892) et reproduite en détail dans le manuel de H. Golombek intitulé The Game of Chess, éd. Penguin. Chaque mouvement du jeu a sa contre-partie dans l’intrigue du livre, à ceci près que le roque y demeure implicite. Les individus correspondant aux différentes « pièces » ont des attributions relativement assimilables à leur rôle sur l’échiquier.
Naturellement, puisque les « pièces » – y compris Boyd Hakluyt, le narrateur – ignorent tout des mouvements qu’on leur fait exécuter, le récit relate de nombreux événements qui n’ont pas de rapport direct avec le déroulement de la partie. Mais, tous les mouvements sont reproduits, dans leur ordre exact (hormis l’unique exception que Vados mentionne à Hakluyt dans sa confession), et, autant que possible, leur rôle dans la partie originale se trouve mis en évidence. C’est-à-dire que, dans le déroulement de l’intrigue, tout est transposé avec autant de fidélité que possible : soutien d’une pièce à une autre pièce de son propre camp, menace d’une pièce vis-à-vis d’une ou plusieurs autres pièces du camp adverse, menaces indirectes et prise des pièces.
Du fait que Maria Posador n’a pas tué Boyd Hakluyt, et que ce dernier a découvert la vérité, il manque trois coups dans la partie rapportée ici. Le jeu réel a abouti à une capitulation des noirs en 38 coups.

À l’intention du lecteur curieux, j’ajoute une liste des « pièces » participant au jeu avec référence circonstanciée à leur sort final." John Brunner, Alderney, mai 1960

BLANCS   Pions correspondants
Tour de la reine Archevêque Cruz Estrelitas Jalisco
Cavalier de la reine Louis Arrio Dr Alonzo Ruiz
Fou de la reine Juge Romero Nicky Caldwell
Reine Alejandro Vados Andrès Lucas
Roi Juan Sebastian Vados Mario Guerrero
Fou du roi Donald Angers Seixas
Cavalier du roi Boyd Hakluyt Isabela Cortés
Tour du roi Professeur Cortés Enrique Rico
   
NOIRS
Pions correspondants
Tour de la reine Général Molinas Fernando Sigueiras
Cavalier de la reine Maria Posador Fats Brown
Fou de la reine José Dalbán Pedro Murieta
Reine Cristóforo Mendoza Sam Francis
Roi Estebán Diaz Juan Tezol
Fou du roi Felipe Mendoza Guyiran
Cavalier du roi Miguel Dominguez Castaldo
Tour du roi Tomás O’Rourke Gonzales

Pièces prises en cours de partie :

BLANCS
Luis Arrio (Cavalier de la reine), dénoncé à la police par Pedro Murieta pour avoir tué Felipe Mendoza en duel.
Juge Romero (Fou de la reine), destitué de ses fonctions pour incompétence à l’instigation de Miguel Dominguez.
Alejandro Mayor (Reine), brûlé vif dans les bâtiments de la télévision après la visite de José Dalbán.
Estrelita Jaliscos (Pion de la tour de la reine), tombée par une fenêtre de l’appartement de Fats Brown.
Nicky Caldwell (Pion du fou de la reine), interné pour déséquilibre mental à la suite des accusations fallacieuses lancées contre Pedro Murieta.
Andrés Lucas (Pion de la reine), emprisonné pour complicité de chantage sur la personne de Fats Brown à la suite de charges avancées par Miguel Dominguez.
Mario Guerrero (Pion du roi), tué par Sam Francis dont il avait insulté la race.
 
 NOIRS
José Dalbán (Fou de la reine), conduit au suicide à la suite de sa mise en faillite par Luis Arrio.
Cristóforo Mendoza (Reine), emprisonné par le juge Romero à la suite de la fermeture de son journal Tiempo.
Felipe Mendoza (Fou du roi), tué en duel par Luis Arrio.
Sigueiras (Pion de la tour de la reine), incarcéré après avoir fait pénétrer une famille de paysans dans l’appartement d’Angers.
Fats Brown (Pion du cavalier de la reine), tué par Angers lors de la visite au taudis de Sigueiras, alors qu’il était soupçonné du meurtre d’Estrelita Jaliscos.
Sam Francis (Pion de la reine), prétendument suicidé en prison alors qu’il attendait de passer en jugement pour le meurtre de Mario Guerrero.
Juan Tezol (Pion du roi), emprisonné sur ordre de Romero pour non-paiement de son amende.


Si vous voulez en savoir plus sur le livre de John Brunner, on vous recommande la lecture de l'article d'Erwann Perchoc :
V comme La Ville est un échiquier - Le blog Bifrost | Le Bélial
Après Le Huit, Le Gambit des étoiles et The Queen’s Gambit , l’on continue gaiment de s’intéresser à ces romans s’intéressant de près aux échecs, cette fois avec un thriller de