Klara et le soleil, de Kazuo Ishiguro
Comment les robots de science-fiction nous réapprennent notre humanité.
« Quand Rosa et moi étions neuves… » Dès les premiers mots du roman de Kazuo Ishiguro, on comprend l’essentiel. Qui pourrait être neuf, en effet, et le dire, sinon un être créé de main d’homme, une intelligence artificielle dans un corps, pour gracieux qu’il soit, fait de simple « tissu » ? On comprend donc cela. Mais on voit surtout, immédiatement, à l’usage d’un simple adjectif, quelle économie de moyens et quelle efficacité vont présider aux presque 400 pages qui suivent. Pierre Ahnne
Kazuo Ishiguro, maître du doute et de la mélancolie, nous offre avec Klara et le Soleil un récit où l’intelligence artificielle devient le miroir d’une humanité en déshérence. Loin des dystopies spectaculaires, l’auteur choisit la douceur trompeuse d’une voix naïve pour dévoiler la brutalité d’une relation mère-fille où l’amour et la technologie se confondent jusqu’à l’absurde.
Un récit doux-amer
Derrière la vitrine du magasin où elle attend d’être adoptée, Klara, une Amie Artificielle (AA), observe un monde qu’elle tente de comprendre selon des schémas préconçus. Contrairement au modèle B3 plus récent, elle n'est pas dotée de sens olfactifs basiques ni de quelques autres améliorations. Sa vision, décomposée en fragments rectangulaires, traduit la manière dont elle appréhende le réel : une succession de reflets qu'elle s'efforce d'assembler.
Klara tire son énergie du Soleil, qu’elle considère avec une ferveur presque religieuse. Ce rapport mystique à la lumière, perçue comme une source de bienveillance et de guérison, contraste avec la froide rationalité des humains qu'elle va côtoyer. En dotant cet astre d'une dimension salvatrice, Ishiguro sème le doute. Klara, bien que machine, est peut-être la dernière à croire encore en quelque chose de plus grand qu’elle-même.
Ishiguro, fidèle à son art du non-dit, construit son récit sous la forme d’un monologue intérieur qui entretient une ambiguïté constante. Les pensées de Klara suggèrent qu’elle possède une subjectivité, une conscience propre, qu’elle réfléchit par elle-même et s’exprime intérieurement, à la différence d’un robot strictement programmé pour répondre à des sollicitations. Ses raisonnements et décisions, aussi justes qu’imparfaits, semblent témoigner d’une intelligence autonome. Elle ne perçoit pas réellement le monde tel qu’il est, mais se contente d’en interpréter les signes selon ses algorithmes.
Lorsque Josie, adolescente fragile et malade, choisit Klara pour l'accompagner, s’instaure entre elles une relation marquée par une instrumentalisation cruelle d'un côté, un dévouement absolu de l'autre. Klara exécute sa mission avec une abnégation mécanique déconcertante. Elle n'aime pas au sens humain du terme, mais manifeste une forme d'affection et d'amitié authentique ; cet amour indéfectible en fait un miroir impitoyable des carences affectives humaines.
Un élitisme qui sépare
Le roman esquisse une société où la sélection génétique est la norme, où les enfants sont « relevés » pour assurer leur avenir et où les parents cessent de les voir comme des êtres uniques, les considérant plutôt comme des entités perfectibles, voire remplaçables. Klara, avec sa loyauté inébranlable, semble paradoxalement plus humaine que ceux qu'elle sert. Et pourtant, cette humanité n'est qu'une illusion : Klara demeure un programme, une interface conçue pour combler un vide affectif que ses créateurs ne savent plus remplir.
Autour de Josie, les personnages suivent des trajectoires opposées. Certains ont misé sur l’ascension sociale par l’édition génétique artificielle, tandis que d’autres en ont été exclus. Sa mère, Chrissie, a choisi de « relever » sa fille pour lui assurer une place dans l’élite. Son ex-mari, au contraire, a renoncé à son travail en entreprise et a rejoint une communauté dissidente livrée à la violence et aux gangs. Rick, son voisin et ami d’enfance, n’a pas bénéficié de ces améliorations, ce qui le maintient en marge de la société. Sa mère, Helen, sans emploi, a vécu cinq ans avec Vance, un homme au parcours brillant au sein d’Atlas Brookings, l’une des rares institutions à accueillir des étudiants non "relevés".
Un si beau roman
Klara et le Soleil est une méditation poignante sur la fragilité de l’amour, l’érosion de l’authenticité et l’influence de la technologie sur nos affects. Dans cette parabole, l'émotion elle-même finit par devenir un programme comme un autre. Avec sa foi candide et son dévouement absolu, Klara reflète une humanité qui, à force d'optimisation, risque de perdre ce qui la définit : l'imperfection de ses sentiments et la spontanéité de ses attachements.
Si vous voulez en savoir plus sur le livre de Kazuo Ishiguro, on vous recommande la lecture de l'article de Pierre Ahnne :
