Klara et le soleil, de Kazuo Ishiguro

Klara et le soleil, de Kazuo Ishiguro
@ Illustration : Matt Murphy

Comment les robots de science-fiction nous réapprennent notre humanité.

Un récit doux-amer

Kazuo Ishiguro, maître du doute et de la mélancolie, nous offre avec Klara et le Soleil un récit subtil où l’intelligence artificielle devient le miroir d’une humanité en crise. Loin des dystopies spectaculaires, l’auteur choisit la douceur trompeuse d’une voix naïve pour révéler, avec une ironie feutrée, la brutalité d’une relation mère-fille où l’amour et la technologie se confondent jusqu’à l’absurde.

Un roman qui interroge plus qu’il ne répond

Derrière la vitrine du magasin où elle attend d’être adoptée, Klara, une Amie Artificielle (AA), observe un monde qu’elle tente de comprendre selon des schémas préconçus. Sa vision, décomposée en fragments rectangulaires, traduit la manière dont elle appréhende le réel : une succession d’images tridimensionnelles disjointes qu’elle s’efforce d’assembler en un tout cohérent. Contrairement au modèle B3 plus récent, elle n'est pas dotée de sens olfactifs basiques. Klara tire son énergie du Soleil, qu’elle considère avec une ferveur presque religieuse. Ce rapport mystique à la lumière, perçue comme une source de bienveillance et de guérison, contraste avec la froide rationalité des humains qu'elle va côtoyer. En conférant à cet astre une dimension salvatrice, Ishiguro instille un doute : Klara, bien que machine, ne serait-elle pas la dernière à croire encore en quelque chose de plus grand qu’elle-même ?

Ishiguro, fidèle à son art du non-dit, construit son récit sous la forme d’un monologue intérieur qui entretient une ambiguïté constante : les pensées de Klara suggèrent qu’elle possède une subjectivité, une conscience propre, qu’elle réfléchit par elle-même et s’exprime intérieurement, à la différence d’un robot strictement programmé pour répondre à des sollicitations. Ses raisonnements et décisions, aussi justes qu’imparfaits, semblent témoigner d’une intelligence autonome. Mais perçoit-elle réellement le monde tel qu’il est, ou se contente-t-elle d’en interpréter les signes selon ses algorithmes ?

Lorsque Josie, adolescente fragile et malade, choisit Klara pour l’accompagner, il s’établit entre elles une relation marquée par une instrumentalisation cruelle pour la première et un dévouement absolu pour la seconde. Klara n’aime pas au sens humain du terme, mais elle semble pourtant capable de développer une forme d'affection et d'amitié authentique ; elle exécute sa mission d’attachement avec une abnégation mécanique et un sens de l'observation des émotions qui en devient déconcertant. Cet amour sans condition, qui ne faillit jamais, ne fait-il pas d’elle un miroir impitoyable des manquements affectifs des humains ?

Un élitisme qui sépare

Le roman fait l'esquisse d'une société où la sélection génétique est la norme, où les enfants sont "relevés" pour garantir leur avenir et où les parents, pris dans la mécanique froide du progrès, n’envisagent plus leurs enfants comme des êtres uniques, mais comme des entités perfectibles, voire remplaçables. Dans ce contexte, Klara, avec sa loyauté inébranlable, semble paradoxalement plus humaine que ceux qu’elle sert. Pourtant, cette humanité n’est qu’une illusion : Klara reste un programme, une interface conçue pour combler un vide affectif que ses créateurs ne savent plus remplir.

Autour de Josie, les personnages suivent des trajectoires opposées : certains ont misé sur l’ascension sociale par l’édition génétique artificielle, tandis que d’autres en ont été exclus. Sa mère, Chrissie, a choisi de "relever" sa fille pour lui assurer une place dans l’élite. Son ex-mari, au contraire, a renoncé à son travail en entreprise et rejoint une communauté dissidente livrée à la violence et aux gangs. Rick, son voisin et ami d’enfance, n’a pas bénéficié de ces améliorations, ce qui le maintient en marge de la société. Sa mère, Helen, sans emploi, a vécu cinq ans avec Vance, un homme au parcours brillant au sein d’Atlas Brookings, l’une des rares institutions à accueillir des étudiants non "relevés".

Un si beau roman

Klara et le Soleil est une méditation poignante sur la fragilité de l’amour, l’érosion de l’authenticité et l’influence de la technologie sur nos affects. Avec sa foi candide et son dévouement absolu, Klara reflète une humanité qui, à force d’optimisation et de rationalisation, risque de perdre ce qui la définit : l’imperfection de ses émotions et la spontanéité de ses attachements. Ishiguro signe ici un roman à la fois lumineux et glaçant, une parabole où l’émotion elle-même finit par devenir un programme comme un autre.


Extraits du livre :

« Klara et le soleil » (Klara and the Sun), de Kazuo Ishiguro, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, Gallimard, « Du monde entier », 386 pages.

La mère de Josie pose plusieurs questions avant d'acheter Klara dans le magasin où elle est exposée. Extrait de la première partie :

« Klara, commença la mère, je ne veux pas que tu te tournes vers Josie. Maintenant dis-moi, sans la regarder. De quelle couleur sont ses yeux ?
— Gris, madame.
— Bien. Josie, je veux que tu restes absolument silencieuse. Klara. La voix de ma fille. Tu viens de l’entendre parler à l’instant. Comment définirais-tu son timbre ?
— La tessiture de sa voix parlée s’étend du la bémol au do aigu.
— Vraiment ? » Il y eut un autre silence, puis la mère reprit : « Une dernière question, Klara. Qu’as-tu remarqué à propos de la démarche de ma fille ?
— Elle a peut-être une faiblesse dans la hanche gauche. Et son épaule droite est susceptible de provoquer des douleurs, donc Josie marche d’une manière qui la protège d’un mouvement brusque ou d’un choc inutile. »
La mère médita cette réponse. Puis elle dit : « Bien, Klara. Puisque tu sembles en savoir beaucoup là-dessus. Veux-tu, s’il te plaît, reproduire pour moi la démarche de Josie ? Tu ferais ça pour moi ? Tout de suite ? La démarche de ma fille ? »

Derrière l’épaule de la mère, je vis les lèvres de Gérante s’entrouvrir, comme si elle voulait intervenir. Mais elle ne dit rien. Au lieu de cela, croisant mon regard, elle m’adressa un hochement de tête imperceptible.


De temps en temps, les parents des "relevés" organisent des réunions interactives pour quelques contacts. Extrait de la deuxième partie :

Ainsi que je l’avais dit à Rick, la réunion interactive avait été une source d’informations précieuses. D’abord, j’avais découvert la capacité de Josie à « changer » – selon la formule de Rick – et je guettai les signes d’un tel comportement. Je me demandai si elle regrettait vraiment de n’avoir pas choisi un B3. Elle avait sans doute voulu faire de l’humour, afin d’éviter qu’un désaccord vînt troubler l’harmonie de la réunion. Même ainsi, les B3 avaient effectivement plus de ressources que moi, et je devais admettre l’éventualité que des idées de cette sorte traversaient parfois l’esprit de Josie.
Les jours suivants, je m’inquiétai aussi de la manière dont Josie réagirait à mon incapacité à répondre aux questions de la fille aux longs bras. Dans la situation qui s’était présentée, et en l’absence de signaux clairs de la part de Josie, j’avais choisi la solution qui m’avait semblé la meilleure. Mais il m’apparut que si elle y réfléchissait, Josie pourrait m’en vouloir.
Pour toutes ces raisons, je craignis que la réunion interactive ne jetât une ombre sur notre amitié. Mais les journées passèrent, et Josie resta aussi gaie et gentille avec moi qu’elle l’avait toujours été. J’attendis qu’elle abordât le sujet des événements de la réunion, mais elle ne le fit jamais.


Si vous voulez en savoir plus sur le livre de Kazuo Ishiguro, on vous recommande la lecture de l'article de Pierre Ahnne :
Klara et le soleil, Kazuo Ishiguro, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch (Gallimard) - Le nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne
« Quand Rosa et moi étions neuves… » Dès les premiers mots du nouveau roman de Kazuo Ishiguro, on comprend l’essentiel. Qui pourrait être neuf, en effet, et le dire, sinon un être créé de main d’homme, une intelligence artificielle dans un corps, pour…

« Quand Rosa et moi étions neuves… » Dès les premiers mots du nouveau roman de Kazuo Ishiguro, on comprend l’essentiel. Qui pourrait être neuf, en effet, et le dire, sinon un être créé de main d’homme, une intelligence artificielle dans un corps, pour gracieux qu’il soit, fait de simple « tissu » ? On comprend donc cela. Mais on voit surtout, immédiatement, à l’usage d’un simple adjectif, quelle économie de moyens et quelle efficacité vont présider aux presque 400 pages qui suivent.