Imaginaires marins dans la SF

Imaginaires marins dans la SF
2001, l’Odyssée de l’espace : © Metro Goldwyn Mayer

Mythes marins et Atlantide

Triton, les Néréides et les Gorgones peuplent le monde marin de la mythologie grecque. Ces créatures incarnent la fascination et la crainte que les Grecs anciens ressentaient envers la mer, un élément omniprésent dans leur vie quotidienne et leur imaginaire. La disparition d'Hélikè en 373 avant notre ère, une cité florissante et centre religieux dédié à Poséidon, engloutie à la suite d’un tremblement de terre et d’un tsunami, reste l'un des événements les plus mystérieux de l'Antiquité. Elle a longtemps captivé l'imagination des historiens, des archéologues et du grand public jusqu’à sa redécouverte archéologique à la fin du XXe siècle. Pourrait-elle être la célèbre Atlantide de Platon ? (1)

Bien que le mythe de l'Atlantide ait été peu discuté durant l'Antiquité, il connaît un regain d'intérêt à partir de la Renaissance avant de s'ancrer dans la culture moderne. Aujourd’hui encore, il continue d’inspirer l’art, la littérature, la bande dessinée, le cinéma et les jeux vidéo.

Réinventions cinématographiques

À la télévision et au cinéma, L'Homme de l'Atlantide (1977) et Aquaman (2018) sont célèbres grâce à leurs incroyables capacités aquatiques. Qu’il s’agisse de l’unique survivant de la légendaire Atlantide ou du super-héros de l’univers DC Comics, ces personnages aux pouvoirs spéciaux symbolisent le fantasme de vivre et respirer librement dans l'eau.

Avec Waterworld (Kevin Reynolds, 1995) s’opère une inversion du mythe de l’Atlantide : les terres émergées y deviennent une légende. Le globe est désormais entièrement recouvert d’eau. Les habitants de ce monde-océan sont contraints de vivre sur des embarcations ou des atolls, îlots artificiels construits à partir de matériaux de récupération, d'antiques plateformes pétrolières ou de supertankers. Ils ont développé une société composite, fondée sur le troc, avec ses langues, ses rites, ses croyances et ses préjugés. Cette civilisation de bric et de broc semble régresser vers un état de guerre primitive dominée par la superstition, la piraterie et la loi du plus fort. L’immersion du spectateur dans cet univers post-apocalyptique est profonde, presque perturbante, tant il paraît plausible.

Dans une veine fantastique, le film de Guillermo del Toro La forme de l'eau (2017) apparaît beaucoup plus inventif et narrativement accompli que ces réinterprétations contemporaines du mythe atlante. L'histoire se déroule pendant la guerre froide et suit une femme de ménage muette qui travaille dans un laboratoire gouvernemental secret où elle découvre, puis développe une relation amoureuse et onirique avec une créature amphibie anthropomorphe, un esprit des eaux doté de pouvoirs surnaturels. À l'issue des épreuves qu'ils traversent, lorsque le couple se fond dans la mer, c’est l’espoir d’un espace vital plus tolérant et poétique qui émerge.

On retrouve ce même espoir d'un refuge pour les héros malmenés dans Avatar : La voie de l'eau (2022). Chassée de leur forêt, la famille Sully part à la rencontre du peuple de la mer. Cette découverte progressive d’un nouvel environnement permet au film de multiplier les séquences contemplatives et immersives. De nombreuses scènes évocatrices offrent une expérience 3D enivrante aux spectateurs, leur procurant une immersion totale et une perception presque tactile de la faune marine. Cependant, le côté très « instagramable » des images paradisiaques d'îles et des vues sous-marines du film peut susciter une certaine gêne, semblant déconnecté de la réalité du monde marin actuel sur Terre, marqué par la pollution et le déclin de la biodiversité. Mais ce parti pris est voulu par le réalisateur, comme il l'explique.

"Le monde dans lequel nous vivons subit de nombreuses transformations ; les océans tels que nous les connaissons aujourd’hui ne sont plus ce qu’ils étaient autrefois. Ce film est également une occasion de nous donner un aperçu de ce à quoi ils ressemblaient probablement il y a 300, 400, ou 500 ans, avant que nous ne nous engagions pleinement dans la voie de la civilisation industrielle." James Cameron (2)

Cette nostalgie d'un océan originel traverse une longue histoire d'exploration scientifique, marquée par les pionniers de la plongée qui ont repoussé les frontières du « monde du silence ».

De l'abysse à l'espace

En 1943, Jacques-Yves Cousteau et l’ingénieur Émile Gagnan mettent au point le scaphandre autonome moderne, une invention qui révolutionne la plongée sous-marine et démocratise l’exploration des fonds marins. Cousteau voit dans les profondeurs marines un milieu d’expérimentation privilégié pour éprouver les capacités humaines en environnement extrême, dans une perspective qui préfigure certains dispositifs ultérieurs de simulation spatiale sous l’eau. Dans les années 1960, Cousteau lance le projet Précontinent (Conshelf) pour coloniser le plateau continental sous-marin et évaluer la possibilité d'une vie humaine prolongée sous pression.

Le programme SEALAB, mis au point par la Marine américaine dans les années 1960, visait à démontrer la viabilité de la plongée en saturation et la capacité humaine à vivre en isolement au sein d’habitats sous-marins expérimentaux. L’astronaute Scott Carpenter participa lui-même au programme comme aquanaute. Ces installations établissaient un parallèle entre deux milieux hostiles, l’océan profond et l’espace, tous deux caractérisés par l’absence de repères stables, une dépendance technique absolue et un isolement radical. Mais la vie dans ce « monde sans soleil » se révèle bien plus difficile qu’anticipé. Isolement, contraintes physiologiques liées à la pression, dépendance permanente aux infrastructures techniques et coûts élevés montrent rapidement les limites d’une présence humaine durable sous les mers.

Costume clair, cheveux soigneusement gominés, verbe sûr. Si ce 31 août 1965, le commandant Jacques-Yves Cousteau a troqué son bonnet rouge pour une allure plus professorale, c'est que le moment est solennel : « On se croirait presque à Cap Kennedy à la veille d'un lancement d'astronautes dans l'espace », commence-t-il pour asseoir le sérieux de son utopie sous-marine. « Et, au fond, il s'agit de l'emploi des mêmes techniques pour étudier l'adaptation d'hommes sélectionnés à la vie dans des milieux extrêmement différents de celui auquel nous sommes habitués, poursuit-il. Ce sont des astronautes quand ils partent dans l'exploration spatiale. Ce sont des océanautes lorsqu'ils partent à la conquête du monde sous-marin. » (3)

Près d'un siècle plus tôt, la littérature avait déjà ouvert la voie. 

Dans "Vingt Mille Lieues sous les mers", ce que visent les héros de Jules Verne, ce sont les confins du monde, les points extrêmes, les « blancs » des cartes et mappemondes. Ils étaient nombreux à l’époque ; mais aujourd’hui encore, l’intérieur de l’écorce terrestre, les « grands fonds sous-marins », les planètes autres que notre satellite ne sont connus que par technologie interposée : l’homme ne les a pas encore pénétrés. Verne, lui, y envoie des explorateurs qui, comme Aronnax, pourront dire : « J’ai vu et senti ». " (François Raymond - Le livre d'or de la science-fiction de Jules Verne)

Déjà célèbre pour ses vols en ballon dans la stratosphère, le savant suisse Auguste Piccard s’intéresse dès la fin de la Seconde Guerre mondiale à la plongée en grande profondeur. Reprenant les principes physiques de son ballon stratosphérique, il développe des sous-marins qu’il nomme bathyscaphes (barque des profondeurs en grec). Avec l'aide de son fils Jacques, il conçoit le bathyscaphe Trieste, financé par la région italienne du même nom. Pour des raisons financières, le Trieste est vendu à la Marine américaine, qui s’intéresse alors aux grands fonds marins, notamment dans la perspective d’y déposer des déchets nucléaires. Le 23 janvier 1960, Jacques Piccard et le lieutenant de marine Don Walsh atteignent le fond de la Fosse des Mariannes dans le Pacifique, l'endroit le plus profond du globe, après 9 heures de plongée. Ils y découvrent de la vie, contribuant à remettre en question le projet de dépôt de déchets nucléaire.

« Au moment où nous arrivâmes, nous eûmes la chance immense de voir, juste au milieu du cercle de lumière apporté par un de nos projecteurs, un poisson. Ainsi donc, en une seconde, mais après des années de préparation, nous pouvions répondre à la question que des milliers d’océanographes s’étaient posée. La vie, sous forme supérieurement organisée, était donc possible quelle que soit la profondeur. » Jacques Piccard (4)

Les environnements sous-marins et spatiaux présentent de nombreuses contraintes communes. La NASA utilise d’ailleurs l’eau comme analogue spatial depuis des décennies. L’exemple le plus connu reste le Neutral Buoyancy Laboratory, immense piscine où les astronautes répètent leurs sorties extravéhiculaires en conditions d’apesanteur partielle. Le programme NEEMO (NASA Extreme Environment Mission Operations), mené dans la station Aquarius au large de la Floride, poursuit l’aventure. Pendant plusieurs jours ou semaines, des équipes vivent à vingt mètres de profondeur avec des délais de communication calqués sur ceux de l’espace profond. Elles y simulent des opérations sur des objets lointains, notamment des astéroïdes, avec coordination différée et prise de décision à distance.

Si l’océan permet encore un retour vers la surface, l’espace implique un engagement prolongé, techniquement complexe et souvent irréversible. Plus l’environnement devient hostile, plus la présence humaine directe se révèle fragile et onéreuse. Se dessine alors une alternative : adapter l’humain à ces contraintes radicales, ou confier l’exploration de ces environnements à des systèmes autonomes capables d’y opérer sans lui.

La rencontre de deux infinis, l’océan et l’espace, pensée d’abord comme un outil d’expérimentation scientifique, s'intègre progressivement à l'imaginaire culturel. Dans la fiction, elle devient un schéma narratif privilégié pour interroger les environnements extrêmes, mais aussi les formes de perception et de subjectivité qu'ils révèlent.

Abysses, extraterrestres et psyché 

Avec The Abyss (1989), James Cameron donne une forme spectaculaire à cette rencontre.

"Je voulais faire un film différent de ceux que j'avais pu faire auparavant. [...] La vraie menace, les vrais monstres qui nous menacent dans les ténèbres sont en réalité notre propension à la destruction et notre ingéniosité à inventer des outils pour tuer. J'ai voulu que les créatures d'Abyss soient à l'opposé de celles du film Aliens. Pas ces horribles démons bavant et plongeant dans notre subconscient, mais des créatures pleines de grâce et de beauté, faisant appel à la haute intelligence dont nous sommes capables". James Cameron

À la fois film catastrophe dans le contexte de fin de guerre froide, thriller claustrophobique, film de science-fiction et récit amoureux faisant écho à la situation personnelle du cinéaste alors en plein divorce, The Abyss est une mise en abîme de nos tendances autodestructrices. Avant les scènes finales, l’un des protagonistes descend dans les profondeurs océaniques revêtu d’une sorte de combinaison spatiale pour aller désamorcer une ogive nucléaire lancée par un militaire instable et paranoïaque. La mission est accomplie et le péril atomique écarté, mais le film soulève une question plus large : qui va nous sauver de nous-mêmes ?

Cette interrogation traverse également Sphère de Michael Crichton (1987), qui propose une plongée en eau profonde dans la psyché humaine après la découverte d’un artefact extraterrestre capable d’altérer la réalité elle-même. Plus les chercheurs tentent d’en comprendre le fonctionnement, plus leurs peurs, leurs fantasmes et leurs traumatismes semblent prendre corps autour d’eux. Sous le thriller scientifique et le récit de premier contact, Crichton construit une méditation anxieuse sur les limites de la perception humaine, l’inconscient et l’impossibilité de comprendre une intelligence véritablement étrangère. Tout en maintenant cette tension métaphysique, l'auteur s'attaque aussi au paradoxe temporel, à la courbure de l'espace-temps et aux trous noirs, qu'il explique avec brio, sans équations mathématiques à la clé. 

La planète-océan en SF : quatre déclinaisons

Dans le film Interstellar (2014) de Christopher Nolan, la séquence de la planète-océan montre l’équipage du vaisseau Endurance confronté à des vagues géantes à la surface d’un monde soumis à l’attraction d’un trou noir. Les astronautes découvrent qu’il est inhabitable. Ce passage transpose dans un cadre cosmique des contraintes physiques et psychologiques habituellement associées aux abysses : désorientation, immensité liquide, solitude et vulnérabilité humaine face à un environnement devenu presque abstrait.

De fait, Interstellar s'inscrit dans une longue tradition littéraire : la planète-océan est un motif classique de la science-fiction. Loin d'être un simple décor, elle impose un espace mobile et sans repères fixes, régi par des logiques étrangères à la Terre. Pression, corrosion, absence de surfaces stables, dépendance à des habitats techniques : cet environnement cumule des contraintes proches de celles de l'espace, tout en favorisant des formes de vie difficilement concevables depuis une expérience terrestre classique. L'océan peut alors devenir une conscience globale, remodeler le vivant ou rendre caduques les catégories humaines de l'espace, du corps et de la cognition.

L'océan conscient : Solaris, de Stanisław Lem (1961)

Solaris, roman de science-fiction de l'auteur polonais Stanisław Lem, se déroule dans un futur indéterminé et relate les événements mystérieux survenus à bord d'une station spatiale en orbite autour de Solaris, une planète océanique extraterrestre. Le roman a connu plusieurs adaptations cinématographiques, notamment par Andreï Tarkovski en 1972 et Steven Soderbergh en 2002.

La planète Solaris est recouverte d'une masse liquide aux propriétés inexpliquées, capable d'agir sur l'esprit des scientifiques à son bord. Les chercheurs n'y découvrent ni architecture ni technologie identifiable. À la place, cette entité matérialise leurs souvenirs, leurs peurs et leurs traumatismes sous la forme de « visiteurs ».

"Le docteur Kelvin arrive sur la station en orbite autour de Solaris et observe le comportement anormal de ses habitants, Snaut et Sartorius. Très vite, et contre toute logique, il constate en effet qu’ils ne sont pas seuls à bord… Surgie de sa mémoire, une femme morte quelques années plus tôt réapparaît en chair et en os dans la station." Olivier Noël - Galaxies N°25
"À la fois roman psychologique — tout se passe entre les personnages, astronautes et « créations chimériques » de l'Océan — et roman philosophique, il entraîne le lecteur dans un lent processus de réflexion, au cours duquel sont remis en question la place de l'homme dans l'univers et son aptitude (ou non) à comprendre ce qui lui est parfaitement étranger, totalement inhumain." Ibidem

Les humains disposent d'instruments sophistiqués, de bibliothèques entières consacrées à la planète et de décennies d'observations accumulées. Mais ils restent incapables de déterminer si l'océan pense, communique ou réagit mécaniquement. L'intelligence à laquelle ils se heurtent échappe à leurs outils d'analyse.

L’océan hostile : L'Écorcheur, de Neal Asher (2002)

Sur Spatterjay, planète recouverte d’océans et de récifs épars, l’environnement marin est entièrement dominé par un écosystème parasitaire et symbiotique d’une extrême complexité. Des sangsues géantes y transmettent un virus qui transforme en profondeur les organismes vivants ; il accélère la régénération des tissus, confère aux hôtes une longévité extrême, mais les éloigne progressivement de leur humanité. Les corps deviennent quasi indestructibles, capables de survivre à des blessures normalement fatales, tout en dérivant vers des formes de vie qui échappent à la biologie ordinaire.

Dans cet univers de prédation, plusieurs trajectoires finissent par se croiser. Une scientifique revenue sur les lieux d’une ancienne expédition, un agent ramené à la vie après des siècles de mort artificielle et des représentants d'une intelligence collective insectoïde convergent dans les mêmes eaux. Leur quête les conduit à affronter l’Écorcheur, créature légendaire ou figure mythique associée aux violences les plus extrêmes de la planète.

L'eau ne tue pas : elle réécrit les corps. Chez Asher, l'adaptation n'est ni un processus maîtrisé ni une simple contamination subie, mais une transformation ambivalente, à la fois recherchée et redoutée, qui déstabilise en profondeur la frontière entre l'humain et l'alien sans jamais l'abolir complètement. Le désert menace par le manque ; l'océan planétaire, lui, écrase par le trop-plein : trop de vie, trop de pression, trop d'inconnu.

L’océan habitable : Chants de la Terre lointaine, d'Arthur C. Clarke (1986)

Dans ce roman, Arthur C. Clarke imagine une humanité contrainte à l'exil après la destruction du Soleil. Le Magellan, arche interstellaire transportant les derniers survivants de la Terre, fait escale sur Thalassa, une planète-océan colonisée bien plus tôt par des vaisseaux-semeurs. Les habitants de ce monde marin vivent dans une prospérité tranquille, leur civilisation tournée vers l'océan ayant progressivement oublié ses origines.

La rencontre entre les derniers Terriens et une humanité déjà établie ailleurs met en lumière une incompréhension mutuelle. Deux temporalités se heurtent : celle de la survie, marquée par l'exil et la mémoire de la catastrophe, et celle d'une société devenue autochtone, pour qui la Terre n'est plus qu'un récit lointain. Clarke tisse une fable sur la transmission culturelle et la dilution des mémoires collectives. La planète-océan devient le lieu d'une méditation sur la possibilité d'une humanité qui se transforme sans rupture apparente, apaisée et rationalisée, mais aussi appauvrie en conflits symboliques. Les livres religieux — Veda, Bible, Tripitaka, Coran — n'ont pas trouvé place dans le Magellan. Clarke justifie cette exclusion sans détour : « En dépit de tous les trésors de beauté et de sagesse contenus dans ces ouvrages, on ne pouvait leur permettre de réinfester des planètes vierges avec les anciens poisons des haines religieuses, de la croyance au surnaturel et tout le pieux jargon qui avait jadis réconforté d’innombrables milliards d’hommes et de femmes, au prix de leur raison ».

L’océan métaphysique : The Very Pulse of the Machine, de Michael Swanwick (1998)

L'épisode 3 de Love, Death & Robots (3x03, 2022), « The Very Pulse of the Machine » (adapté de la nouvelle de Michael Swanwick), transforme la lune Io en une antique machine intelligente, endormie dans l'ombre de Jupiter depuis des temps immémoriaux. Elle collecte des données, quitte à absorber la conscience des êtres intelligents qu'elle rencontre. Lorsque l'astronaute Martha Kivelson lui demande quelle est sa fonction, la colossale machine répond simplement : « Te connaître ».

Après un séisme, Martha atteint au terme d'un périple épuisant une falaise qui surplombe un lac de soufre fondu. Blessée, à bout d'oxygène, elle conclut, incertaine : « Peut-être que je vais vivre éternellement. Ou peut-être que ce n'est qu'un dernier rêve avant de mourir. » Elle se jette dans le lac, qui désintègre aussitôt son corps. Durant ce bref instant, Io extrait son schéma neuronal. Martha est-elle encore vivante après ce transfert dans la machine ?

Solaris et « The Very Pulse of the Machine » offrent deux figures opposées de l’océan intelligent. Dans le roman de Lem, l’océan demeure une altérité radicale, un miroir de notre imaginaire qui matérialise nos doutes et nos culpabilités, sans jamais se laisser comprendre. Dans la nouvelle de Swanwick, la machine planétaire Io absorbe la conscience de Martha Kivelson, laissant entrevoir une possible métamorphose. D’un côté, l’échec de la communication ; de l’autre, l’espoir d’une fusion et d'une immortalité partagée.

La mer est un passage

L'aéroplane et l'aventure spatiale ont changé notre vision de la Terre en nous la montrant du ciel. On a réalisé que notre planète est principalement bleue en raison de ses océans, qui couvrent environ trois quarts de sa surface. Malgré cela, pour la plupart d'entre nous habitués à la vie sur terre, l'océan, et notamment ses abysses, continue de constituer une frontière, aussi bien physique que mentale : un réceptacle des espoirs et fantasmes de l'humanité.

Sa profondeur, son immensité et son mystère en font un symbole de l'inconscient, rappelant les aspects cachés et inexplorés de l'esprit humain. Force puissante et insaisissable, il régit les émotions, les instincts et les désirs. Dans de nombreuses cultures et mythologies, la mer incarne le lieu de naissance de la vie, la matrice originelle d'où tout émerge et où tout retourne.

Dans le film 2001, l’Odyssée de l’espace (1968), l'idée du fœtus en orbite observant la Terre n'est pourtant pas de Stanley Kubrick mais de son coscénariste, le romancier Arthur C. Clarke. Avec cette histoire qui résume en elle bon nombre de significations d'une société - la violence pour contrôler l'accès à l'eau, l'invention des armes, la connaissance utilisée comme une arme de pouvoir, l'intelligence artificielle et la conscience, ainsi que le cycle de la vie et de l'évolution humaine - ils ont tous deux contribué à créer un mythe.

Reprenons la vision de Fernand Braudel sur cette immensité bleutée : "La mer. Il faut l'imaginer, la voir avec le regard d'un homme de jadis : comme une barrière étendue jusqu'à l'horizon, comme une immensité obsédante omniprésente merveilleuse énigmatique... À elle seule, elle est un univers, une planète." Pourtant, comme le note Cyrille P. Coutansais : "la mer n'est pas une « barrière » pour les merriens, elle est un passage." (5)


Sources :

(1) In : L'historien suisse Adalberto Giovannini suggère, dans un article paru en 1985, que l'engloutissement d'Hélikè en 373 avant J.-C. a pu inspirer le philosophe athénien Platon dans l'invention du mythe de l'Atlantide, qu'il relate dans deux dialogues, le Timée, rédigé dans les années 350 avant J.-C., et le Critias resté inachevé.

Comment fut engloutie la cité antique d’Hélikè, la véritable Atlantide ?
La redécouverte d’Hélikè par le Projet Hélikè confirme historiquement une cité mythique engloutie par un tsunami.

(2) In : James Cameron est également explorateur National Geographic. En 2012, dans le cadre de l’expédition Deepsea Challenger, il a effectué la première plongée en solo au fond de la fosse des Mariannes, le point le plus profond de notre planète.

«Je considère que Cameron fait pour les fosses marines ce que Jacques-Yves Cousteau a fait pour l'océan il y a des décennies». Lisa Levin, océanographe au Scripps Institute
"Il nous faudrait avoir un profond respect spirituel pour l’harmonie et l’équilibre de la nature. [...] Nous devons tout réapprendre. Nous devons apprendre ce que l’humanité savait autrefois, mais qu’elle a soit oublié, soit volontairement effacé." James Cameron
James Cameron explore les océans depuis 50 ans, et voici ce qu’il en retient
Si « Avatar : la voie de l’eau » se passe en grande partie sous l’eau, ce n’est pas un hasard. Au HuffPost, James Cameron raconte son engagement pour la protection des océans.

(3) In : Publié le 5 août 2015, Par Paul Molga - https://www.lesechos.fr/2015/08/precontinent-le-reve-fou-de-cousteau-1107796


(4) In : Après 60 ans, Jacques Piccard reste l’homme «le plus profond du monde».

Après 60 ans, Jacques Piccard reste l’homme «le plus profond du monde» - SWI swissinfo.ch
Il y a exactement 60 ans, le 23 janvier 1960, l’océanographe suisse Jacques Piccard établissait un record de plongée avec l’Américain Don Walsh.

(5) In : Aujourd'hui, à l'heure où les hommes s'intéressent de plus en plus aux abysses, sanctuaire longtemps préservé, il est sans doute temps de réunir nos mémoires, maritime et terrestre. Réunir nos deux hémisphères, terrien et marin n'est plus une option : c'est une obligation pour que se poursuive la grande épopée des hommes et de la mer.

revue choisir - L’Homme, fils de la mer
L’Homme est né de la mer mais il en a perdu la mémoire… Quand nous remontons le fil de la vie, nous nous arrêtons au singes…

Cyrille P. Coutansais est directeur de recherches du Centre d'études stratégiques de la marine (CESM). Il est notamment l’auteur de Les hommes et la mer paru aux éditions CNRS en 2017.


Quoi de plus naturel que la SF s'empare du thème de la mer, des océans (ou en fasse son décor).

Voici une liste non exhaustive de quelques œuvres de SF qui sont fortement liées au monde maritime. 

Mer, Océan et Science-Fiction - Liste de 28 livres - Babelio
Mer, Océan et Science-Fiction - L’océan, et notamment les abysses océaniques, a en commun avec les immensités galactiques, de constituer une frontière, aussi bien physique que mental

SF sous-marine (ou « water opera »)

"L’écrasante majorité des auteurs a tourné le dos à la noirceur des profondeurs pour celle de l’espace interplanétaire, interstellaire ou intergalactique. La majorité, certes, mais pas tous".

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