Guide des uchronies dans la SF
Troisième volet du dossier sur les voyages temporels, les mondes parallèles et les uchronies dans la SF.
En 1857, Charles Renouvier forge le mot « uchronie » et en livre le texte fondateur avec son roman philosophique Uchronie, l'utopie dans l'histoire, repris en volume en 1876. Formé des mots grecs ou (« non ») et chronos (« temps »), le mot désigne un « non-temps », une histoire réinventée à partir d'une divergence avec les faits établis. Républicain et défenseur d'une société laïque, Renouvier recourt à ce procédé narratif pour affirmer une conviction : le libre arbitre guide les affaires humaines, non la fatalité ou le déterminisme historique.
L'uchronie repose sur un mécanisme précis : l'auteur choisit une situation historique réelle, y introduit une bifurcation — ce que Renouvier appelle le « point de divergence » ou « événement fondateur » — et en imagine les conséquences possibles. Bien avant lui, Pascal avait saisi l'essence de ce principe dans ses Pensées (1670) : « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. »
Temporalités et stratégies narratives
Divergence et action. L'architecture narrative de l'uchronie repose sur deux temporalités distinctes : le temps de la divergence (le moment où l'Histoire bifurque) et le temps de l'action (l'époque où se déroule le récit). L'écart entre ces deux temporalités conditionne largement l'orientation et la crédibilité du texte.
Les auteurs disposent d'un espace de jeu plus ou moins vaste entre le point de divergence et le temps de l'action, selon leurs ambitions narratives et leur exigence historique. Les lecteurs attachés à la cohérence causale privilégient les divergences plausibles et les reconstructions rigoureuses. À l'instar des amateurs de romans policiers, ces passionnés deviennent des détectives en herbe. Ils s'adonnent à un jeu de piste consistant à reconstituer l'enchaînement des événements : un événement modifié en entraîne un autre, et ainsi de suite, depuis le point de divergence — parfois à deviner — jusqu'au temps de l'action. La succession des causes et des effets doit demeurer crédible et convaincante.
Éric B. Henriet, spécialiste de l’uchronie, souligne la nécessité de maintenir un écart raisonnable entre la divergence historique et le temps de l’action. Sans cette précaution, les effets du chaos ou du « battement d’aile du papillon » risquent de rendre le monde alternatif incohérent, voire si éloigné de notre réalité qu’il relèverait davantage de la science-fiction ou de la fantasy que de l’uchronie. Lors de la conférence « SF et Histoire » aux Galaxiales de Nancy (1996), Raymond Iss et Stéphanie Nicot proposent une limite : l’écart entre ces deux dates ne devrait pas excéder vingt à trente ans. Selon eux, le lecteur attend une cohérence narrative et une rigueur historique qui écartent les raccourcis et autres facilités. Pourtant, des œuvres majeures contredisent cette règle. Roma Æterna de Robert Silverberg, qui couvre plus d'un millénaire, ou Les Chroniques des années noires de Kim Stanley Robinson, qui s'étendent sur plusieurs siècles, démontrent qu’une maîtrise narrative remarquable peut franchir de vastes écarts temporels sans perdre en crédibilité.
Trois stratégies de révélation progressive. Pour répondre aux exigences de cohérence historique, les auteurs disposent également de plusieurs stratégies permettant de révéler progressivement leur Histoire alternative : le développement linéaire qui retrace chronologiquement l'évolution depuis la divergence, la méthode rétroactive qui dissémine les indices à travers dialogues et décors, ou encore la technique des tableaux qui offre plusieurs « vues » d'époques différentes.
L'immersion par l'absence de recul. Quant aux personnages des uchronies, ils n'ont souvent pas conscience de vivre dans une variante de la « véritable » Histoire. Cette absence de recul renforce l'effet d'immersion et confère au récit une vraisemblance troublante.
Naissance et âge classique de l’uchronie (1836-1968)
Après avoir défini les mécanismes narratifs de base, tournons-nous vers leurs premières applications littéraires. Ces principes narratifs se retrouvent, sous des formes très diverses, dans les grandes œuvres qui ont jalonné l'histoire de l'uchronie.
Le développement linéaire
Louis Geoffroy (1803-1858), pseudonyme de Louis-Napoléon Geoffroy-Château, publie en 1836 Napoléon et la conquête du monde, souvent considéré comme le premier grand roman uchronique construit selon un développement linéaire.
"L’histoire débute en 1812 devant Moscou en flammes. Napoléon et son armée ne s’y attardent pas et, au lieu de revenir sur leurs pas et de sombrer dans la Bérézina, ils obliquent vers Saint-Pétersbourg et capturent le tsar Alexandre. [...] En juin 1814, il envahit l’Angleterre. [...] En juin 1821, l’Empereur décide de s’attaquer au reste du monde et il reprend là où il avait échoué quelques décennies plus tôt : en Égypte. Puis c’est l’Asie où il est battu une seconde fois devant Saint-Jean-d’Acre, mais ce sera sa dernière défaite, le petit homme sachant tirer les leçons. Bientôt, la Perse, la Chine, l’Inde et même le Japon tombent sous son joug. Il aborde l’Australie dont il explore l’intérieur et revient en Europe via l’Afrique qu’il domine également intégralement, après en avoir terminé l’exploration en 1827. Devant une telle puissance, l’Amérique se soumet par décision du congrès en mars 1827. Napoléon possède alors la Terre entière. Il impose la Monarchie universelle et la langue française partout." (1)
La méthode rétroactive
Ward Moore a fait gagner la guerre de Sécession aux Sudistes dans Autant en emporte le temps (1953). Le Sud esclavagiste et prospère domine un Nord appauvri, où une population famélique lutte pour survivre dans des villes délabrées. Richmond, Washington et Mexico comptent parmi les villes les plus riches ; New York n'est plus qu'un immense taudis. Moore recourt à une méthode rétroactive, laissant le lecteur reconstituer l’histoire alternative à travers le parcours du jeune héros.
Comme le note l'historien et chroniqueur Éric Vial : "Le Sud y a triomphé en 1863, et dans le Nord, entre récession et racisme, on suit un gamin mal à l'aise dans une société étouffante, qui tente sa chance en ville, travaille dans une librairie, lit avec passion, et a l'occasion de bénéficier d'une fondation semi-clandestine, havre scientifique où se construit une machine à remonter le temps... [...] Et si quelque adolescent se plaindra du manque d'action, ou si le style s'est parfois patiné, une lecture innocente est possible, comme si l'histoire avait été écrite hier : après plus d'un demi-siècle, cela fait la différence entre un document pour spécialistes et un classique increvable." (2)
Le Maître du haut-château (1962) de Philip K. Dick se déroule dans les années 1960, dans une Amérique occupée par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Le roman ne comporte ni héros, ni narrateur prédominant, et multiplie les protagonistes et les points de vue. Dick maîtrise parfaitement la méthode rétroactive : à travers les dialogues, les objets d'art, les références culturelles et les pratiques sociales de ses personnages, il laisse entrevoir les modifications historiques sans jamais les expliciter frontalement. D'un chapitre à l'autre, l'intrigue est appréhendée au travers du regard de Robert Childan, un marchand d'art américain, de M. Tagomi, un homme d'affaires japonais, et de Frank Frink, un ouvrier américain qui dissimule sa judéité. Elle l'est aussi à travers ceux de Juliana, sa femme qui l'a quitté, et de Baynes, un homme d'affaires suédois qui se rend à San Francisco pour une mission très importante. Leurs trajectoires convergent dans une Amérique dominée par les vainqueurs de l'Axe, où les Japonais recourent à la divination pour orienter leurs décisions, grandes ou petites. Un livre circule sous le manteau, Le Poids de la sauterelle, qui est une uchronie dans l'uchronie puisqu'il raconte l'histoire d'une défaite allemande et d'une victoire des Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale.
La technique des tableaux
Dans Pavane (1968), Keith Roberts imagine ce que serait devenue la Grande-Bretagne si la Grande Armada de Philippe II d’Espagne avait triomphé. Il pose plusieurs hypothèses : la reine Élisabeth Ire est assassinée en 1588, l’Invincible Armada surmonte la tempête et réussit son invasion. La Papauté prend alors le contrôle du pays, tandis que les avancées techniques sont jugées hérétiques. Construite sous forme de mosaïque, cette uchronie présente une Angleterre profondément catholique, ancrée dans la tradition romaine. Roberts y déploie la technique des tableaux : il multiplie les « vues » de son univers alternatif, changeant de milieu social et de période, depuis la vie d’un conducteur de locomotive jusqu’aux bouleversements de grande ampleur. La vapeur et les sémaphores y remplacent l'électricité et l'industrialisation que notre monde a connues.
"Mais si Pavane a marqué son époque, c’est aussi parce qu’il illustre une exigence fondamentale de toute uchronie : pour convaincre, elle doit dépasser la simple duplication allégorique du « monde tel qu’il est » et proposer une divergence capable de redessiner un paradigme historique." (3)
Après l’effervescence des années 1960, l’uchronie se fait discrète durant deux décennies, tandis que la science-fiction se consacre à l’exploration des futurs. Cette éclipse éditoriale explique pourquoi notre panorama rejoint directement les années 1990, moment où le genre refleurit sous des formes hybrides, du steampunk à la fantasy historique.
Renouveau et expérimentations (1990-2010) : de la Renaissance à la guerre temporelle
Les amateurs de steampunk apprécieront Les Conjurés de Florence (1994) de Paul McAuley, qui remodèle la Renaissance. Au tout début du XVIe siècle, Florence a déjà accompli sa révolution industrielle : Léonard de Vinci a renoncé à la peinture pour donner vie aux machines qu'il dessinait dans ses carnets... McAuley utilise la méthode rétroactive en semant dans son intrigue policière des indices visuels et technologiques qui laissent progressivement apparaître l'ampleur des transformations historiques. Florence, la perle de la Toscane, demeure la ville des grands peintres, des grands architectes et des fêtes... mais aussi des intrigues sophistiquées et des morts mystérieuses. Comme celles de Raphaël et de son assistant. Qui est à l’origine de ces meurtres ? Sur fond de rivalité entre l'Italie et l'Espagne et de rébellion savonaroliste, le jeune apprenti peintre mène l'enquête aux côtés de Machiavel, journaliste à la Gazette de Florence, qui joue les Sherlock Holmes avant la lettre... L’enjeu de ces crimes se révèle peu à peu, mêlant intrigues politiques, religieuses et artistiques... "Les Conjurés de Florence peut se lire à deux niveaux : soit comme un hommage à la littérature populaire — fantastique et policier plutôt que SF d'ailleurs — soit comme une réflexion passionnante sur les conséquences du progrès scientifique et la responsabilité de ceux qui en sont les artisans." (4)
Rachel Tanner, historienne et archéologue, publie L'Empreinte des dieux en 2000, premier volet d'un diptyque salué par la critique. Magie, affrontements avec les légions romaines, prophéties et interventions divines composent cette Antiquité réinventée. Nous sommes au VIIIe siècle après Jésus-Christ : dans un Empire romain qui refuse de mourir, le culte de Mithra est devenu la religion dominante. Mais les anciens dieux ne se rendront pas sans combattre et Rome, en proie à la corruption et aux complots, cherche à retrouver sa splendeur passée. Entre Frédérique Braffort, grande prêtresse de Mithra, et sa cousine Judith, élève de la terrible magicienne Ygrene, la confrontation paraît inévitable. Tanner recourt à la méthode rétroactive : au fil d'une intrigue menée de façon chronologique, elle dévoile progressivement cette Rome alternative à travers ses rituels religieux, son architecture et ses références culturelles, dans un monde où le christianisme n'a jamais triomphé. Fondée sur un commentaire d'Ernest Renan — « Si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste. » —, cette uchronie déploie une ample épopée fantastique. On y croise, entre autres personnages, un certain Charles qui, dans d'autres circonstances, serait devenu Charlemagne. "Ce récit flamboyant évoque les œuvres de Guy Gavriel Kay, sans que Tanner ait à pâtir de cette flatteuse comparaison." (5)
Dans Chroniques des années noires (2002), Kim Stanley Robinson imagine un monde où l'épidémie de peste bubonique des années 1340 décime presque toute la population européenne, effaçant la chrétienté de l'échiquier mondial. L'Islam et la Chine s'affirment alors comme les deux principales puissances, chacune étendant son influence jusqu'à une confrontation inévitable. Sur plusieurs siècles, Robinson mesure l'ampleur de ce basculement et montre comment les révolutions technologiques et sociales émergent dans d'autres régions du globe. L'auteur applique ici la technique des tableaux, multipliant les « vues » de son univers à des moments de plus en plus éloignés de la divergence initiale. Avec érudition, il aborde la montée et la chute des empires, tout en suivant des personnages qui se réincarnent au fil des siècles, liés par le karma. À chaque réincarnation, ils se retrouvent dans de nouveaux corps et font face à des questions de justice, d'oppression et d'inégalités, avec pour espoir de bâtir un monde meilleur. Robinson y défend une conviction profondément humaniste : "le vrai « sens de l'Histoire » ne réside pas dans les conflits pour le pouvoir et le cumul des richesses, mais dans la vie quotidienne des individus." (6)
Certains uchronistes maintiennent plusieurs lignes temporelles en tension, rendant l'Histoire elle-même indécidable. Christopher Priest en donne un exemple particulièrement abouti.
Que s'est-il réellement passé dans la nuit du 10 au 11 mai 1941, cette nuit où Rudolf Hess s'est envolé d'Allemagne pour négocier la paix avec la Grande-Bretagne ? Son avion a-t-il été abattu par la Luftwaffe ? Hess a-t-il réussi sa mission sans en informer Adolf Hitler ? C'est à toutes ces questions que tente de répondre l'historien Stuart Gratton. Il s'intéresse au destin de deux frères jumeaux, Joe et Jack Sawyer, qui ont rencontré Hess en 1936 aux jeux olympiques de Berlin.
"Cela devient une banalité à dire, mais chaque livre de Christopher Priest est un événement. La Séparation (2002) ne déroge pas à la règle et brode sur l'un des thèmes favoris de l'auteur : l'interpénétration d'univers. [...] Priest pousse la méthode rétroactive à son paroxysme : les indices de la divergence historique sont éparpillés dans un kaléidoscope de documents contradictoires, obligeant le lecteur à reconstituer lui-même la cohérence d'une Histoire qui se dédouble." (7)
Roma Æterna (2003) de Robert Silverberg relève d'une uchronie stricte, sans recours au voyage temporel, aux univers parallèles ou à la magie. L'auteur y combine technique des tableaux et développement linéaire, parcourant quinze siècles d'histoire alternative à travers une série de moments-clés articulés chronologiquement. "La ligne historique résultant de la divergence est la seule existante. Comme l'exprime le court prologue — un dialogue entre deux historiens romains — les Hébreux n'ont pas accompli leur exode vers la Palestine. Ils sont demeurés en Égypte et le judaïsme n'a pas donné naissance par la suite au christianisme. Nous nous trouvons donc devant un Empire romain qui a perduré au-delà du terme historique dont nous avons connaissance par ailleurs. [...] Robert Silverberg instaure un dialogue entre les œuvres vives de l'Histoire et le tressautement éphémère de l'existence humaine. De cet échange résulte, non une révision de l'Histoire, mais une variante, et on se rend compte que si l'Histoire a bifurqué, ce n'est pas pour emprunter un sentier radicalement différent. Pour s'en convaincre, il suffit de dérouler le fil des événements relatés dans Roma Æterna. On y retrouve globalement et jusque dans les dates — une fois la conversion faite dans le calendrier chrétien — une ligne historique qui correspond à la nôtre." (8)
Le Déchronologue (2009) de Stéphane Beauverger illustre une approche narrative hybride particulièrement raffinée. Beauverger combine la méthode rétroactive avec une variante originale de la technique des tableaux. Dans les Caraïbes du XVIIe siècle, le capitaine Henri Villon, flibustier huguenot, affronte d'étranges phénomènes temporels perturbant son quotidien de corsaire. L'auteur égrène les indices de ces interventions temporelles à travers les dialogues de l'équipage, les observations météorologiques inhabituelles et les objets anachroniques qui surgissent mystérieusement.
"Dans ce décor fait d'aventures maritimes, l'uchronie s'installe rapidement à mesure que la science-fiction vient bousculer l'Histoire caribéenne. L'intrigue principale du Déchronologue ne raconte finalement rien d'autre que les dommages collatéraux de voyages temporels mal définis. L'originalité de l'approche tient dans le fait que le récit apporte le point de vue exclusif d'un narrateur qui, malgré son esprit éveillé, ne possède pas les clés lui permettant de comprendre tous les événements au cœur desquels il navigue. [...] La situation demeure nécessairement assez nébuleuse aux yeux de Villon, et seul le lecteur peut chercher à combler de son côté les lacunes et à utiliser son bagage afin d'imaginer l'ensemble d'une fresque temporelle dont nous ne discernons qu'un fragment. [...] En résumé, nous tenons là un exceptionnel récit d'aventures, mêlé à une histoire de guerre temporelle présentée de manière originale et splendidement lacunaire, servi par une écriture impeccable au souffle puissant, et doublé d'un exercice de style maîtrisé et réussi... Qu'espérer de mieux ?" (9)
Uchronies contemporaines (2011-2022) : de l’Algérie rêvée aux quatre Tours Eiffel
Ce panorama des formes contemporaines de l'uchronie s'ouvre avec Rêves de gloire (2011) de Roland C. Wagner, son dernier roman, sept cents pages mûries pendant plus de deux décennies. Son point de divergence est brutal : le 17 octobre 1960, de Gaulle est abattu dans sa DS à la Croix de Berny. Sans lui, la France ne quitte pas l'Algérie mais crée l'Algérois, territoire de plus en plus autonome centré sur Alger et Oran. Wagner superpose de multiples ramifications secondaires au point de divergence initial — la survie de Kennedy à Dallas, l'implosion du bloc de l'Est après la révolution hongroise de 1956, l'émergence d'un rock psychédélique dans la casbah d'Alger autour d'une drogue locale, la Gloire — et pousse à l'extrême la méthode rétroactive. Un collectionneur de disques à la recherche d'un 45 tours introuvable des Glorieux Fellaghas sert de fil conducteur à une mosaïque de témoignages entrecroisés, non chronologiques, à partir desquels le lecteur recompose lui-même l'Histoire alternative. Jusqu'à la langue, débarrassée de nombreux anglicismes, qui reflète une contre-culture francophone engagée dans une trajectoire différente de la nôtre. Comme le souligne Claude Ecken, le roman donne voix à « des dizaines de narrateurs jamais nommés » et construit une histoire alternative où « l'uchronie transpire de chaque paragraphe ». (10) Selon Olivier Legendre, Rêves de gloire constitue « l'une des plus belles pièces » de l'uchronie contemporaine. (11)
Avec Mes vrais enfants (2014, traduction française 2017), Jo Walton déplace l'uchronie vers l'échelle d'une existence individuelle. Patricia Cowan, née en 1926, achève sa vie dans une maison de retraite, atteinte de la maladie d'Alzheimer : elle ne sait plus si elle s'appelle Pat ou Tricia, combien d'enfants elle a eus, ni si elle a été mariée ou a vécu avec une femme. Cette fragilité mémorielle révèle deux vies possibles, deux trajectoires nées d'une réponse différente à une proposition de mariage. Chacune entraîne une histoire mondiale distincte : dans l'une, un monde relativement pacifié où les femmes restent soumises à un ordre traditionnel ; dans l'autre, une existence plus émancipée mais inscrite dans un contexte de tensions nucléaires. Walton applique une construction linéaire symétrique, alternant les deux vies chapitre après chapitre, depuis le point de divergence jusqu'à leur terme. À travers les choix amoureux et professionnels d'une femme ordinaire, elle montre comment l'Histoire peut se jouer à hauteur d'individu — perspective que les grandes fresques uchroniques délaissent généralement. Comme l'écrit Arnaud Laimé, Walton montre « comment la vie d'une femme, ses conditions, ses esclavages, ses révoltes conditionnaient l'histoire du monde ». (12)
Avec Civilizations (2019), Laurent Binet offre à l'uchronie une nouvelle visibilité dans la littérature générale. La divergence se construit en trois temps : vers l'an mille, la fille d'Éric le Rouge atteint les Amériques et transmet aux populations locales le fer et les anticorps qui leur manquent ; en 1492, Christophe Colomb échoue face à des sociétés américaines mieux préparées ; en 1531, l'empereur inca Atahualpa débarque dans une Europe de Charles Quint ravagée par l'Inquisition, la Réforme luthérienne et les guerres dynastiques. Binet adopte la technique des tableaux pour parcourir cinq siècles de cette mondialisation inversée. Laurent Leleu salue l'ampleur documentaire de ce projet qui « inverse les perspectives sans verser dans l'angélisme », sans transformer les Incas en conquérants idéalisés. (13)
Avec Les Temps ultramodernes (2022), Laurent Genefort clôt provisoirement ce panorama en renouant avec le cœur spéculatif de la science-fiction française. Son point de divergence est la découverte, en 1895, de la cavorite, substance antigravitationnelle imaginée par H. G. Wells dans Les Premiers Hommes dans la Lune (1901). Genefort explore « aussi rigoureusement que possible » les conséquences sociologiques, économiques, politiques et psychologiques de son hypothèse jusqu'au « vendredi noir » de 1923, lorsque Marie Curie découvre que la demi-vie de la cavorite ne dépasse pas quelques décennies. Ce roman choral, situé dans un Paris des années 1920 transformé par les voitures volantes et les quatre tours Eiffel, suit commissaires, instituteurs, artistes, anarchistes et journalistes plongés dans leur époque alternative sans jamais la percevoir comme telle. Éric Picholle souligne dans Bifrost la capacité de Genefort à restituer « la musicalité des mentalités, des discours et des raisonnements de l'époque ». (14)
Un laboratoire du possible
L'uchronie permet de repenser l'Histoire et d'interroger le regret, la liberté, la contingence et la portée de nos décisions. Si la science-fiction imagine les futurs possibles, l'uchronie révèle les passés qui auraient pu advenir.
Certaines préoccupations traversent le genre depuis ses origines. Philip K. Dick montrait comment l'Amérique occupée révèle les fragilités de la démocratie sous la dictature ; Christopher Priest demandait si une paix négociée avec Hitler aurait évité l'Holocauste, et à quel prix. Les œuvres contemporaines renouvellent et déplacent les enjeux. Wagner y projette les conflits coloniaux du XXe siècle dans une contre-culture francophone construite sans tutelle anglo-saxonne ; Binet renverse la mondialisation depuis ses fondements ; Walton réduit la focale à une vie de femme ordinaire pour y faire tenir toute la Guerre froide. Genefort, enfin, construit son récit autour d'un novum — la cavorite, substance antigravitationnelle — et pousse la spéculation technologique jusqu'à l'effondrement annoncé.
Théorisée en France au XIXᵉ siècle, l'uchronie est devenue un laboratoire narratif où se croisent histoire, politique, philosophie et science-fiction. Longtemps dominée par les grandes fresques militaires et géopolitiques, elle explore aujourd'hui aussi bien les destins individuels que les bouleversements technologiques ou les héritages coloniaux. En révélant que l'Histoire n'a rien d'inéluctable, elle rappelle que notre présent est lui aussi fait de bifurcations, de choix et de possibles. Comme le rappelait Gérard Klein : « Cultiver l'uchronie [...] C'est une excellente introduction à la prospective. » (15)
Sources :
(1) In : Henriet, Eric B. (2009). L'uchronie. Paris : Klincksieck.
(2) In : Éric VIAL - Première parution : 1/6/2000 - dans Galaxies 17 - Mise en ligne le : 1/11/2001
(3) In : Roger BOZZETTO - Première parution : 1/12/2004 dans Galaxies 35 - Mise en ligne le : 7/1/2009
(4) In : Benoît DOMIS - Première parution : 1/6/1998 dans Galaxies 9 - Mise en ligne le : 29/4/2009
(5) In : Pascal PATOZ - Première parution : 4/6/2002 - nooSFere
(6) In : Tom CLEGG - Première parution : 1/12/2003 dans Galaxies 31 - Mise en ligne le : 8/12/2008
(7) In : Bruno PARA - Première parution : 17/4/2005 nooSFere
(8) In : Laurent LELEU - Première parution : 1/1/2008 dans Bifrost 49 - Mise en ligne le : 12/6/2009
(9) In : Pascal PATOZ - Première parution : 28/3/2009 nooSFere
(10) Claude ECKEN, Bifrost n°69, janvier 2013
(11) Olivier Legendre, Bifrost n°63, juillet 2011
(12) Arnaud Laimé, Bifrost n°86, avril 2017
(13) Laurent Leleu, Bifrost n°97, janvier 2020
(14) Éric Picholle, Bifrost n°106, avril 2022
(15) In : Gérard Klein - Préface du roman de Keith Roberts, Pavane - Livre de poche : https://www.quarante-deux.org/archives/klein/prefaces/lp227061.html
Nos chaleureux remerciements aux chroniqueurs, notamment Éric Vial, dont les critiques ont été reproduites avec son aimable autorisation, aux revues Bifrost et Galaxies, ainsi qu’à NooSFere pour son travail de valorisation de la science-fiction de langue française.