Imaginaires martiens dans la SF

Imaginaires martiens dans la SF
 © Enki Bilal - Les Chroniques martiennes, chez Gallimard

Dans la mythologie romaine, Mars est le dieu de la guerre, assimilé à l'Arès grec, fils de Jupiter et de Junon. Les deux lunes de Mars, Phobos et Deimos, tirent leur nom des divinités grecques de la peur et de la terreur qui accompagnaient Arès au combat.

L'association moderne de Mars à l'idée de vie extraterrestre se développe à la fin du XIXe siècle. En 1877, l'astronome Giovanni Schiaparelli cartographie ce qu'il croit être des « canaux » à la surface de la planète. En France, Camille Flammarion popularise cette hypothèse dès 1892 avec La Planète Mars et ses conditions d’habitabilité. Ses conférences, tout autant que le succès éditorial de l’ouvrage, ancrent durablement l’astre dans la culture populaire. En 1906, l'astronome américain Percival Lowell reprend ces observations et y voit des structures artificielles destinées à acheminer de l'eau sur cette planète aride. Interprétés comme des signes de vie intelligente, ces canaux alimentent les premières spéculations sur une vie martienne et ouvrent la voie aux premières œuvres de science-fiction.

Envahir la Terre

La Guerre des mondes de H. G. Wells (1898) est le texte fondateur de l'invasion martienne. Des Martiens technologiquement supérieurs débarquent en Angleterre et déciment l'humanité — jusqu'à ce qu'un agent inattendu les anéantisse : les bactéries terrestres, contre lesquelles ils n'ont aucune immunité. Ce récit dépasse la simple aventure pour devenir une parabole où Wells retourne contre l'Angleterre impériale sa propre logique de conquête. Du point de vue de leur monde mourant, il devient logique que les Martiens aillent chercher ailleurs cette richesse perdue, et en particulier sur notre Terre regorgeant d'océans, d'oxygène et de créatures dodues.

En 1938, une émission de radio provoque une vive émotion collective aux États-Unis. Le scénario est fondé sur ce roman. À la mise en scène et au micro se trouve Orson Welles, alors âgé de 23 ans et peu connu du grand public. Pour donner un caractère réaliste à la fiction radiophonique, Welles décide d'y inclure de faux flashs d'information qui évoquent le débarquement des Martiens dans la région de New York. De quoi l'Amérique a-t-elle donc si peur ? Des fascismes qui fleurissent comme des champignons vénéneux depuis presque dix ans ? Ou des impérialismes qui vont bientôt provoquer la Seconde Guerre mondiale ? Le récit de l'invasion martienne tombe on ne peut mieux dans un tel contexte, et chacun y projette ses peurs du moment. Dans l'inconscient collectif, les Martiens sont en uniforme, croix gammée ou « soleil rouge ».

Après-guerre, Byron Haskin projette sur les écrans une adaptation hollywoodienne de La Guerre des mondes (1953), qui remplace les tripodes martiens du roman par des soucoupes volantes. À nouveau, le scénario, bien que demeurant assez proche du roman de Wells, fait la part belle aux angoisses de son temps. En ces premières années de Guerre froide, la peur vient de la puissance soviétique et de la bombe atomique.

Martiens, go home ! de Fredric Brown (1955) est une comédie satirique sur l'invasion de la Terre par des Martiens. Les extraterrestres, qui ont l'apparence de petits hommes verts, sont dotés de pouvoirs télépathiques et ont la capacité de se rendre invisibles. Ils sont également arrogants, acariâtres et harcèlent les humains de leurs moqueries. Le roman tourne en dérision la psychose anticommuniste des années 1950 et la peur de l'étranger.

Avec Stranger in a Strange Land (En terre étrangère, 1961), Heinlein fait de Mars le berceau d'un messie, Valentin Michael Smith, ramené sur Terre pour y bouleverser les certitudes humaines. Élevé par les Martiens, Smith possède des pouvoirs psychiques surhumains et prêche une philosophie de paix et d'amour libre qui lui vaut de devenir une icône de la contre-culture hippie — le roman devient un bréviaire du Summer of Love. Pourtant, derrière cette façade libératrice, En terre étrangère concentre toutes les ambiguïtés idéologiques de Heinlein : son personnage de Jubal Harshaw, truculent porte-parole de l'auteur, distille un élitisme antidémocratique, un sexisme décomplexé et un mépris assumé pour les « jobards » qui ne méritent pas d'être sauvés. Le roman consacre le Martien comme figure de l'étranger absolu et comme révélateur des contradictions de l'imaginaire américain.

Plusieurs décennies plus tard, le cinéma revisite ces archétypes avec Mars Attacks ! (1996), une parodie déjantée des films de science-fiction des années 1950, tournée dans un style volontairement rétro. Le film s'inspire d'un jeu de cartes culte édité par Topps en 1962, où 55 illustrations colorées et textes choc racontent l'invasion de la Terre par des Martiens monstrueux et cruels. Ce jeu, offert à Tim Burton par le scénariste Jonathan Gems, devient la base d'un hommage aussi drôle que subversif à cette imagerie populaire.

La peur de l'invasion martienne coexiste avec son envers : le fantasme de l'aventurier projeté sur un monde inconnu. Les deux imaginaires émergent simultanément, au tournant du XXe siècle, et partagent la même matrice — le roman d'aventure colonial transposé dans l'espace : Mars avec ses canaux, Vénus avec ses jungles étouffantes.

À la conquête de Mars

Sous l'influence d'Edgar Rice Burroughs et des magazines pulp comme Argosy ou The All-Story, le roman planétaire devient un sous-genre littéraire codifié. Il reprend les codes du roman d'aventure — exploration, combats, civilisations perdues — tout en les déplaçant vers des mondes exotiques et extraterrestres. John Carter, apparu pour la première fois en 1912 dans The All-Story, en fixe les archétypes.

« John Carter est la caricature du héros aux poings fermés et à l'esprit obtus, qui classe les individus en supérieurs ou inférieurs, avec ce que ça suppose d'allégeance des uns envers les autres. Il surveille constamment ses émotions, comme si elles pouvaient attenter à sa virilité. Il peut éprouver des sentiments de rage infantile s'il se sent lésé, avant de réaliser qu'on lui joue une farce. Devenu prince et héros suprême, il est remplacé par des personnages secondaires, dont son fils, puis sa fille. En fait, l'héroïne est Barsoom elle-même, planète à l'exotisme baroque, creuset du planet opera. En effet, dans le cadre des aventures et voyages de la littérature populaire, les personnages et les thèmes codifiés nécessitent un renouvellement du décor, sur lequel rejouer les mêmes scènes, exercice plus problématique à mesure que rétrécit la planète. Aussi, Burroughs expédie son héros dans un décor absolument vierge, sans s'embarrasser d'explication ni de moyen de propulsion : après avoir échappé aux indiens, le capitaine John Carter, natif de Virginie (!), se retrouve, paf !, sur Mars. » (*)

Dans le registre du merveilleux scientifique, J.-H. Rosny aîné publie avec Les Navigateurs de l'infini (1925), prolongé ensuite par Les Astronautes, un roman marquant de l’imaginaire martien. L’histoire accompagne trois explorateurs terriens à la rencontre des Tripèdes, une espèce menacée par les Zoomorphes. Rosny infléchit le motif de l’aventure par la rencontre de l’altérité, notamment à travers le thème délicat d’un amour entre espèces, incarné par l’idylle entre le narrateur et la Martienne Grâce. Cette relation, qualifiée de « ravissement qui tenait de la magie », s’insère dans une narration lente, où le dépaysement et l’émerveillement rythment l’ensemble du récit.

La carrière de Stanley G. Weinbaum, bien que brutalement interrompue par sa mort à 33 ans, ne dure que dix-huit mois mais révolutionne le genre. Il est « le premier génie de la science-fiction américaine », comme le proclame Isaac Asimov. Sa première nouvelle, L'Odyssée martienne, fait l'effet d'une déflagration lors de sa parution en juillet 1934. Weinbaum y rompt avec la tradition de l'envahisseur martien en imaginant un extraterrestre amical, mais irréductiblement autre — doué de logique, mais d'un langage et d'un comportement étrangers à ceux de l'espèce humaine.

Paru en 1938, Out of the Silent Planet s'inscrit dans l'œuvre de Lewis déjà converti au christianisme depuis le début des années 1930. Traduit en français sous les titres Le Silence de la Terre ou La Planète silencieuse, ce roman inaugure sa Trilogie cosmique. Lewis prend le contre-pied des récits d'invasion de H. G. Wells en imaginant un monde habité par des créatures pacifiques, régi par une harmonie cosmique d'inspiration spirituelle. Le récit suit Elwin Ransom, philologue à Cambridge, kidnappé par deux scientifiques mégalomanes, Weston et Devine. Ceux-ci l'emmènent sur Mars — appelée Malacandra — pour le livrer en sacrifice aux habitants de la planète, qu'ils imaginent primitifs et violents. Ransom parvient à s’échapper et découvre un monde qui n’a jamais connu la Chute. Lewis peuple Mars de trois espèces rationnelles vivant en harmonie : les hrossa, poètes et pêcheurs ; les séroni, philosophes ; et les pfifltriggi, artisans et forgerons. À côté, les humains apparaissent comme des barbares, débarquant en conquérants sur une planète dont la civilisation les dépasse moralement.

Les Chroniques martiennes est un recueil de nouvelles de Ray Bradbury publié en 1950. Cette réinvention du mythe de la Frontière américaine prend la forme d’une suite de tableaux surréalistes consacrés à la conquête, à la colonisation puis à l’abandon d’une Terra incognita aussi fascinante qu’inaccessible. De récit en récit, Bradbury met en scène une série de rendez-vous manqués entre Terriens et Martiens, jusqu’à l’effacement d’une civilisation autrefois florissante sous l’arrivée massive des colons. Lorsque la Terre sombre dans la guerre, les humains sont contraints de quitter Mars, laissant derrière eux quelques survivants.

Les collines bleues et l’atmosphère raréfiée donnent au récit une dimension onirique. Sans qu'on y trouve jamais réellement de héros, de science ou de technologie, le livre dénonce l'impérialisme destructeur de l'humanité. Malgré cela, les nouvelles conservent un ton humoristique et décalé, porté par des personnages attachants, en particulier les Martiens.

Leigh Brackett a signé les scénarios de chefs-d'œuvre comme Le Grand sommeil (coécrit avec William Faulkner), Rio Bravo ou encore L'Empire contre-attaque. Compagne de l'un des plus grands auteurs de l'âge d'or, Edmond Hamilton, elle demeure avant tout une romancière. Ses récits martiens, écrits entre 1953 et 1967, ont été rassemblés tardivement en un seul volume sous le titre Le Grand Livre de Mars (Le Bélial', 2008). Elle y évoque Mars avec une puissance poétique proche de celle de Ray Bradbury, dont elle fut l’amie et la confidente.
On imagine un monde inhospitalier sous un ciel d’or et de rouge, où cohabitent une faune féroce et des tribus guerrières. Des ruines de palais anciens y émergent, tandis que de vastes déserts, parcourus de canaux asséchés, portent la trace d’une histoire oubliée. Dans ses replis se dissimulent des savoirs perdus et des technologies parfois indistinctes de la magie. Cette civilisation ancienne a façonné une culture énigmatique, dont les rituels et les croyances portent encore la mémoire de ses guerres, de ses cataclysmes et de ses sacrifices.

Eden et demi

Le survol de Mars par la sonde Mariner 4 en 1965 et ses photographies mettent fin au mythe littéraire des « canaux ». À partir des années 1960, les récits martiens mêlent davantage spéculation scientifique et réflexion politique. L’exploration et la colonisation de la planète rouge servent alors de décor aux luttes pour les ressources, le pouvoir et les limites de l’expansion humaine.

Desolation Road (1988) hybride les motifs classiques du genre, allant de la terraformation de Mars aux robots, clones, voyages dans le temps et steampunk. L'auteur, Ian McDonald, déploie une galerie de personnages extravagants et attachants au fil d'un récit choral dont l'ambiance oscille entre la poésie de Bradbury et la rigueur scientifique de Robinson. Malgré la diversité des thèmes, la cohérence narrative reste totale, chaque scène apparemment déconnectée trouvant un écho plus tard dans l'histoire.

La trilogie martienne de Kim Stanley Robinson, composée de Mars la rouge (1992), Mars la verte (1993) et Mars la bleue (1996), retrace en trois volumes la colonisation et la terraformation de Mars comme processus à la fois technique et politique. Le récit suit un groupe de cent astronautes chargés d'y établir une société autonome. Très vite, les difficultés matérielles — construction d'habitats, production de nourriture, accès à l'eau — se doublent de questions politiques et écologiques : propriété foncière, gouvernance, exploitation des ressources ou préservation du milieu martien. Les colons doivent également composer avec les rivalités idéologiques qui traversent la nouvelle société autant qu'avec les intérêts économiques et stratégiques venus de la Terre. Robinson décrit avec précision les processus de terraformation, depuis la modification progressive de l'atmosphère jusqu'à l'édification de villes souterraines adaptées aux conditions extrêmes de la planète. Mars devient sous sa plume un laboratoire social où se confrontent différentes conceptions du futur humain.

Dans L'Envol de Mars de Greg Bear (1993), la société martienne du XXIIe siècle vit dans des habitats souterrains sur une Mars restée non terraformée. Le roman centre son récit sur une étudiante rebelle qui devient finalement présidente de Mars, dans sa lutte pour l'autonomie de la planète. Il articule réalisme politique et recherche scientifique, tout en liant la nécessité de l'exil (pour permettre aux Martiens de survivre) à la renaissance d'une flore endémique.

Une invasion martienne de Paul J. McAuley (2001) se déroule en 2025. Une forme de vie primitive est découverte sur Mars. S'engage alors une compétition scientifique entre Chinois et Américains dans le domaine de la manipulation génétique alors qu'une multinationale veut exploiter la bactérie extraterrestre. Mais l'affaire tourne mal et un désastre écologique menace la planète. Une biologiste lauréate du prix Nobel est alors envoyée sur Mars. Le duel théorique entre les deux astronautes et généticiens américains, qui occupe une moitié du roman, éclaire les rapports tumultueux qu'entretiennent l'éthique scientifique et les impératifs politiques.

Persistance d'un sentiment de perte

Depuis 1971, les missions spatiales vers la planète rouge se multiplient, avec l'envoi d'orbiteurs et de robots équipés d'outils pour mieux comprendre son histoire et déterminer si elle a pu abriter la vie dans le passé. Au total, près de quarante missions ont été lancées vers Mars, et plus de la moitié se sont soldées par un échec.

Sorti en 2000, Mission to Mars bénéficie d'un contexte particulièrement favorable. En 1997, la sonde Mars Pathfinder venait de se poser, tandis que la Trilogie de Mars de Kim Stanley Robinson connaissait un succès de librairie majeur. Arrivé tardivement sur un projet impersonnel, Brian de Palma réussit pourtant à imposer ses propres obsessions, livrant un space opera qui subvertit l'héroïsme hollywoodien. Le récit suit la première mission habitée envoyée sur Mars : lorsqu'un phénomène étrange décime l'équipage, une équipe doit partir à la recherche d'un éventuel survivant.

Seul sur Mars, d'Andy Weir (2011), adapté par Ridley Scott (2015), raconte comment Mark Watney, un botaniste laissé pour mort sur la planète rouge après une tempête, survit et reprend contact avec la Terre. Au fil des sols (les jours martiens, d'environ 24 heures et 40 minutes), il parvient à cultiver des pommes de terre pour assurer sa survie pendant quatre ans, en attendant l'arrivée d'une mission de sauvetage.

Missions (2017), série française de science-fiction, offre une alternative aux productions américaines. Elle suit l'équipage européen d'un vaisseau spatial nommé Ulysse qui se rend sur Mars. Après avoir intercepté un message de détresse de concurrents américains, l'équipage décide de continuer la mission malgré les risques. Cependant, une avarie générale les transforme en naufragés sur la planète rouge. En explorant Mars, l'équipage rencontre un survivant soviétique qui prétend être Vladimir Komarov, le premier homme à mourir dans l'espace en 1967.

Mars Express (2023) est un film d'animation français de science-fiction qui utilise la dystopie coloniale comme miroir de nos crises contemporaines. Dans cette histoire, la société est devenue excessivement robotisée, avec une vieille Terre surpeuplée d'humains devenus obsolètes et une colonie martienne, Noctis, où l'élite économique a migré pour bénéficier des dernières avancées technologiques. L'intrigue met en scène les dérives d'un capitalisme débridé, mais aussi des problèmes sociaux persistants tels que notre dépendance à la technologie et notre isolement croissant. Derrière la vitrine cyberpunk se dessine une société de plus en plus aseptisée, comme si, en nous emmenant sur Mars, le film continuait de parler de notre Terre.

Conclusion

Rainbow Mars (1999) de Larry Niven illustre peut-être mieux que tout autre roman la richesse de cet imaginaire. Son voyageur temporel traverse différentes époques de Mars et y rencontre les Martiens de Wells, Burroughs, Weinbaum, Lewis ou Bradbury, comme si toutes les visions de la planète rouge coexistaient sur un même monde. Cette mise en abyme rappelle que Mars a servi de support à des imaginaires successifs, parfois contradictoires, où chaque époque reflète ses propres obsessions : la peur de l'invasion et de la guerre, mais aussi le désir de conquête et le rêve d'une société nouvelle.

Ces projections concernent autant la planète que ses habitants fictifs, dont les représentations ont d'ailleurs beaucoup évolué au fil du temps : la planète rouge fut d'abord peuplée d'envahisseurs technologiquement supérieurs chez Wells, puis, chez Edgar Rice Burroughs, de créatures extravagantes et bariolées, avant que n'émerge la figure satirique des « petits hommes verts », esprits moqueurs et ingérables chez Fredric Brown.


Source :

(*) Claude ECKEN - Première parution : 1/4/2012 dans Bifrost 66 - Mise en ligne le : 8/7/2013. In : https://www.noosfere.org/livres/niourf.asp?


« Les Chroniques martiennes sont ma véritable première œuvre. Mon acte de naissance littéraire. Certains scientifiques m'ont avoué avoir été fascinés par la planète rouge après avoir lu mon livre. J'aime l'idée d'avoir chanté l'odyssée martienne comme Homère a chanté celle d'Ulysse », Ray Bradbury