Uchronies romaines : l'Empire face à sa chute

Uchronies romaines : l'Empire face à sa chute
© Qistina Khalidah - Le Cycle de Mithra - Mnémos - Éditeur d’imaginaires depuis 30 ans

Premier volet d'une série consacrée aux uchronies.

« Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. » — Citation généralement attribuée à Winston Churchill


Parmi les grands « et si » de l'histoire, la survie de l'Empire romain d'Occident est l'un des plus vertigineux. Malgré le prestige de Rome dans l'imaginaire occidental, les uchronies qui lui sont consacrées demeurent peu nombreuses, surtout comparées aux centaines de récits portant sur la Seconde Guerre mondiale ou sur un Napoléon vainqueur à Waterloo. La faute, peut-être, à un imaginaire populaire qui associe Rome à son apogée des Iᵉʳ-IIᵉ siècles — gladiateurs, légions, Colisée — plutôt qu'à un Occident tardif en voie d'effondrement. Dans ces rares romans et nouvelles, le point de divergence repose le plus souvent sur le basculement religieux de l'Empire, qu'il s'agisse de l'absence de christianisation ou de l'essor d'autres cultes universalistes. La plupart de ces récits ont en commun d'effacer la naissance de l'Europe chrétienne.

En 1857, Charles Renouvier forge le mot « uchronie » et publie une première version de son histoire alternative de Rome dans la Revue philosophique et religieuse. Il reprend et développe ce texte en volume en 1876 sous le titre Uchronie, l'utopie dans l'histoire. L'empereur Marc Aurèle désigne Avidius Cassius, chef de l'armée d'Orient, comme successeur et lui demande d'interdire le christianisme. Ce scénario rejoint la thèse d'Edward Gibbon, auteur de l'Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain (1776-1789), qui situait le début de la crise romaine sous le règne de Commode (fin IIᵉ siècle). Le christianisme se replie en Orient, tandis que l'Occident, préservant la rationalité antique et la culture du débat philosophique, évolue vers une confédération d'États laïques, républicains et scientifiques.

Robert Silverberg, dans Roma Aeterna (2003), construit son uchronie autour de plusieurs bifurcations successives. Comme l'exprime le court prologue — un dialogue entre deux historiens romains — les Hébreux n'ont pas accompli leur exode vers la Palestine. Ils sont demeurés en Égypte et le judaïsme n'a pas donné naissance au christianisme. Plus tard, un agent romain assassine un marchand d'Arabie nommé Mahmud avant qu'il ne commence sa prédication, empêchant l'émergence de l'islam — une hypothèse qui prolonge la thèse de Gibbon sur le rôle des religions dans la chute de l'Empire.

Dans L'Empreinte des Dieux (2000), Rachel Tanner, historienne et archéologue, situe son point de divergence en 324 de notre ère. Constantin choisit le culte de Mithra au lieu du christianisme. Alors que, dans notre histoire, son fils Crispus est exécuté sur son ordre en 326, il lui succède ici et impose le mithraïsme, une religion à mystères, prisée dans les milieux militaires. L'action se déroule en 780, dans un monde à la fois impérial et féodalisé, où les dieux antiques interviennent directement par leurs oracles, leurs prodiges et leurs combats.

Le recueil Semper Lupa (Armada, 2017) de Meddy Ligner, finaliste du Prix ActuSF de l'uchronie, adopte une construction proche de Roma Aeterna : douze nouvelles parcourent deux millénaires d'une Rome survivante, à partir d'un point de divergence très concret — l'assassinat de Jésus sous le règne d'Auguste, qui empêche la naissance du christianisme. Ligner privilégie les destins individuels au sein de cette histoire alternative, avant de conduire progressivement cette civilisation vers l'industrialisation et la conquête spatiale.

En vingt mois de règne (361-363), l'empereur Julien tenta de renverser la christianisation de l'Empire et de restaurer le paganisme. Sa survie, à condition qu'il renonce à imiter Alexandre dans ses campagnes perses, constituerait un point de divergence particulièrement fécond. Voltaire lui-même s'y était aventuré dans son Discours de l'Empereur Julien, avec un passage explicitement "uchronique" : « Supposons que Julien eût achevé de vaincre les Persans, et que, dans une vieillesse longue et paisible, il eût vu son antique religion rétablie, et le christianisme anéanti [...] Au lieu du surnom d'apostat il aurait eu celui de restaurateur. » Dans La Cité de Satan (2006) de Fabien Clavel, Julien survit, le paganisme triomphe, et Lutèce — ville où il avait été proclamé Auguste par ses troupes en 360 — donne son nom à une capitale cosmopolite, toujours romaine deux millénaires après la fondation de l'Empire. Les chrétiens, réduits à une secte marginale, n'ont pas renoncé à reconquérir les âmes.

Les leviers oubliés de l'uchronie romaine

Les causes matérielles de la chute restent largement absentes de l’imaginaire uchronique : monnaie, épidémies, réseaux commerciaux, techniques ou institutions jouent pourtant un rôle décisif dans l’histoire réelle.

La monnaie et les finances impériales. Silverberg, dans Roma Aeterna, mentionne brièvement les réformes fiscales de l'empereur Titus Gallius et l'excellence de ses successeurs, mais aucun auteur de fiction ne fait du redressement monétaire ou de la stabilisation du solidus le levier principal de la survie de l'Empire. C'est pourtant l'une des tendances de fond les plus documentées de la crise impériale. Dès Néron, la teneur en argent du denier diminue. Sous les Sévères, au début du IIIᵉ siècle, elle tombe autour de 50 % ; dans les années 270, elle n'est plus que de quelques pour cent. Les dépenses militaires, l'insuffisance des recettes et les dévaluations successives fragilisent les finances impériales. Cette dégradation monétaire, conjuguée aux difficultés fiscales et aux besoins croissants de l'armée, compte parmi les facteurs les plus concrets de l'affaiblissement impérial.

La peste. Les pandémies ont lourdement pesé sur la résilience romaine. La peste antonine, apparue vers 165 sous Marc Aurèle, a frappé un empire déjà en guerre, réduisant les effectifs militaires et les ressources fiscales. Celle de Cyprien, à partir de 249-251, a aggravé la désorganisation d'un Empire alors en pleine crise politique et militaire. Enfin, la peste justinienne, surgie en 541 en Égypte avant de gagner Constantinople puis l'ensemble du bassin méditerranéen, a entravé les campagnes de reconquête menées par Justinien en Occident. Les auteurs d'uchronies contemporains n'abordent pas ce sujet, à l'exception de Kim Stanley Robinson. Dans Chroniques des années noires (2002), il imagine une épidémie de peste au XIVᵉ siècle qui décime presque toute la population européenne. L'Europe chrétienne disparaît ; l'islam et la Chine deviennent les deux principales puissances, chacune étendant son influence jusqu'à une confrontation inévitable.

Les réseaux commerciaux. Le commerce terrestre et maritime avait fortement intégré les provinces de l'Empire, en particulier autour de la Méditerranée, avec une apogée des échanges à longue distance jusqu'au IIᵉ siècle. À partir de l'Antiquité tardive, ces échanges se contractent progressivement et se régionalisent, surtout en Occident, sous l'effet des troubles politiques, de l'insécurité et de la fragmentation des territoires, fragilisant les approvisionnements des grandes villes, les circuits fiscaux impériaux et certaines économies provinciales, sans pour autant faire disparaître toute activité commerciale ; les uchronies imaginent volontiers l'expansion de Rome et de ses réseaux commerciaux, mais plus rarement leur maintien comme condition de survie de l'Empire.

L’innovation technique. Les uchronies romaines ont une veine techniciste ancienne. Dans De peur que les ténèbres (Lest Darkness Fall, 1939-1941), L. Sprague de Camp envoie un archéologue américain du XXᵉ siècle dans l'Italie de 535. Pour empêcher la catastrophe qui doit suivre l'invasion byzantine, son héros introduit progressivement des techniques et des méthodes modernes : imprimerie, distillation, télégraphe optique, comptabilité en partie double, usage du zéro ou poudre à canon. Après maintes péripéties, l'Europe ne fera pas l'expérience de l'Âge sombre et les ténèbres sont conjurées.

Réformes institutionnelles et stabilité politique. Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, gouverna l'Italie de 490 à 526 en maintenant un Sénat, des consuls et des relations avec Constantinople. Trente-trois ans de règne montrent que la romanité pouvait survivre sans empereur romain. Ce précédent historique n'a cependant guère inspiré la fiction. Réformes fiscales, réorganisation de l'armée, succession fondée sur le mérite : aucun auteur n'a fait de ces réformes le point de bascule principal d'une uchronie romaine. Elles ouvriraient surtout la voie à des « uchronies continues », où l'évolution interne prolonge l'histoire sans la faire bifurquer brutalement. Peter F. Hamilton fait figure d'exception. Dans la nouvelle En regardant pousser les arbres (Manhattan à l'envers, 2000), il imagine un Empire romain qui n'a jamais disparu et dont la stabilité politique a favorisé un développement scientifique et social ininterrompu. Fait remarquable, cet Empire a adopté le catholicisme — les Borgia sont toujours au Vatican — sans que cette christianisation compromette sa survie. L'enquête sur le meurtre d'un étudiant, commis à Oxford en 1832 et résolu seulement en 2038 grâce aux progrès de la médecine légale, sert de fil conducteur à une traversée de deux siècles d'innovations. Au fil du récit se dessine une civilisation dans laquelle les membres des grandes familles vivent plusieurs siècles. Les guerres et les crimes violents ont été presque abolis, tandis que les voitures électriques ont remplacé les moteurs à explosion, jugés trop polluants.

Les causes de la chute de Rome

L'effondrement de l'Empire d'Occident résulte d'un ensemble de facteurs politiques, militaires, économiques, démographiques et environnementaux, dont l'importance respective fait encore débat. Les difficultés d'intégration des élites germaniques constituent l'un de ces facteurs. Comme le relève Futura Sciences¹, les élites d'origine barbare — pourtant devenues indispensables à l'armée tardive — ont parfois été marginalisées par le pouvoir impérial, au risque de transformer en adversaires des hommes qui auraient pu devenir des piliers du système. Stilicon, d'origine vandale par son père et généralissime de l'Occident, exécuté en 408 sur ordre d'Honorius, en offre l'un des exemples les plus marquants.

Là où ces alliances réussirent, une « triple association » — élites barbares, aristocratie romaine et Église — permit de préserver l'essentiel des institutions, comme le montre Tiphaine Moreau dans Le Bas Empire (Perrin, 2026). Dans sa préface, l'historien Bertrand Lançon souligne que l'Empire faisait preuve d'une « solide aptitude à la résilience », chaque crise suscitant des réponses institutionnelles adaptées.

De 380 à 391, l'établissement du christianisme comme religion officielle de l'Empire par Théodose, puis l'interdiction progressive des cultes païens, reconfigurent en profondeur les rapports entre pouvoir, croyance et appartenance collective. Dans le monde antique, la religion est indissociable de l'ordre politique : elle légitime le pouvoir, organise les fidélités et donne sens à la communauté. Un légionnaire pouvait sacrifier à Jupiter le matin et intégrer Mithra à ses dévotions le soir : le polythéisme romain permettait l'intégration de cultes nouveaux sans exiger nécessairement l'abandon des anciens. Le christianisme introduit une logique différente : adhérer à la nouvelle foi implique de renoncer aux autres cultes.

C'est pourquoi les uchronies romaines en font presque toujours leur principal point de divergence. Une réforme du cursus honorum — la carrière des magistratures romaines — recompose les équilibres institutionnels sans modifier les croyances. Un basculement religieux, au contraire, transforme le pouvoir, les pratiques sociales et la vision du monde : il change les dieux auxquels on sacrifie, les prodiges qu'on interprète et la cosmologie dans laquelle on vit.

Dans L'Empreinte des Dieux, Tanner montre que remplacer le christianisme ne suffit pas à préserver l'Empire. En 780, la métropole n'est plus qu'« une ville à la tête d'un Empire réduit comme une peau de chagrin ». Le mithraïsme réinjecte une cohésion idéologique dans l'armée, mais son caractère initiatique limite sa capacité à devenir une religion de masse comparable au christianisme.

Un Empire qui n'a jamais vraiment disparu

Imaginer la survie de Rome dans la fiction, c'est d'abord prendre la mesure de ce qui n'a jamais disparu. Si l'Empire romain d'Occident s'effondre comme puissance politique en 476, après la déposition de Romulus Augustule, le recul de sa civilisation matérielle n'en est pas moins profond, comme l'a montré l'historien Bryan Ward-Perkins². Il souligne, par exemple, que la qualité de la poterie courante, bon indicateur du niveau de vie, ne retrouva le niveau atteint sous l'Empire qu'au XIVᵉ siècle. Malgré tout, Rome perdure. Son héritage demeure inscrit dans les langues, les institutions, les paysages et les techniques.

Les langues romanes — français, italien, espagnol, portugais, roumain, catalan, occitan — dérivent des variétés de latin parlé dans les différentes régions de l'Empire. Son influence dépasse toutefois les langues romanes : l'anglais, pourtant de souche germanique, lui emprunte une part importante de son vocabulaire juridique, scientifique et médical.

Le Code théodosien, promulgué en 438, constitue la première grande compilation officielle des constitutions impériales. Le Corpus Juris Civilis de Justinien (529-534) représente l'une des grandes matrices du droit continental européen. Les notions de propriété, de contrat, d’obligation ou de responsabilité qu’il systématise irriguent encore les législations modernes.

L'empreinte romaine se lit aussi dans les paysages. Le plan en damier organisé autour du cardo et du decumanus reste visible dans plusieurs villes européennes. Les voies romaines continuent de structurer les circulations. Plus discret, le système de centuriation reste lisible par endroits, notamment dans la plaine du Pô et en Tunisie, où certains tracés modernes reprennent encore des orientations héritées du découpage romain.

Enfin, elle s'inscrit dans la pierre. Le marbre blanc de Carrare alimentait les constructions publiques et les demeures patriciennes. Le béton romain à base de pouzzolane possède une durabilité exceptionnelle, comme en témoignent les ports d'Ostie et de Portus. Les appareillages de briques et l'opus reticulatum témoignent du savoir-faire romain de la construction ; on peut encore l'observer dans la coupole remarquablement conservée du Panthéon, les ruines des thermes de Caracalla, le Colisée, les grands entrepôts à blé ou l'Aqua Virgo, aqueduc mis en service en 19 av. J.-C., qui alimente depuis plus de deux mille ans plusieurs fontaines de la cité du Tibre.

« Rome n'est jamais tombée. L'Empire romain non plus. Et il ne tombera jamais car il continue de vivre dans l'esprit, les mots, les symboles de ceux qui sont venus après lui », écrit Aldo Cazzullo dans Rome : l'Empire infini. La civilisation qui a façonné notre monde (Harper Collins, 2024). Pour Tiphaine Moreau, ce qui survécut à 476 fut « un État fragmenté en plusieurs royaumes dans lesquels l'altérité socio-culturelle s'est nivelée sans perdre de vue la civilisation romaine ».

Pendant plus d'un millénaire, la romanité a continué de fonctionner comme mythe politique : Charlemagne se fait couronner à Rome en 800, Napoléon emprunte ses aigles aux légions, Mussolini rêve de Mare Nostrum. Ce que ces héritiers revendiquent n'est pas Rome telle qu'elle fut, mais telle que leurs ambitions la réclamaient.

L’industrialisation manquée

Si Rome avait survécu, jusqu'où aurait pu aller le développement technique d'une civilisation impériale sans rupture majeure ? Moulins hydrauliques, aqueducs, techniques de construction ou maîtrise du béton : autant d'innovations qui auraient pu nourrir une mécanisation précoce.

Bien que le monde antique ait connu l'éolipile de Héron d'Alexandrie, premier dispositif connu transformant la vapeur en mouvement rotatif, inventé au Iᵉʳ siècle apr. J.-C., ou des automates — statues en bronze versant du vin à la demande, portes de temple s'ouvrant seules, oiseaux chanteurs mécaniques, théâtres miniatures animés —, celles-ci restaient étrangères à toute logique de production. La salle à manger panoramique de la Domus Aurea de Néron, que les recherches archéologiques décrivent comme tournant grâce à un moulin à eau et un système de rouages, en est l'illustration. Ces machines étaient au service du spectacle et de la gloire impériale ; la production, elle, reposait majoritairement sur les bras des esclaves.

Rome sans la croix

La monnaie, les institutions et les réseaux commerciaux évoluent sur des temporalités longues et se prêtent difficilement à un événement fondateur ; les épidémies, elles, peuvent provoquer des ruptures brutales, mais leurs effets démographiques et économiques se déploient dans la durée. Leur faible présence dans la fiction révèle un imaginaire de Rome davantage attaché à sa culture, à ses croyances et à ses symboles qu’aux conditions concrètes de sa survie.

Même préservée du christianisme ou dotée d’une autre cosmologie, Rome ne deviendrait pas l’Empire éternel promis par ces récits. Sa survie donnerait naissance à une autre histoire, marquée par ses crises et ses limites — à commencer par l’esclavage, fondement de son économie.

Les uchronies romaines demeurent rares parce qu’elles exigent une maîtrise solide de l’histoire antique — institutions, langues, géographie, religion, économie. La chute de Rome, étalée sur trois siècles sans événement déclencheur unique, offre une divergence difficile à construire narrativement. Deux millénaires de développement alternatif à imaginer représentent une charge considérable. Et effacer une foi encore vivante engage l'auteur sur un terrain idéologique que beaucoup préfèrent éviter.

L’histoire réelle n’a cessé de réinventer Rome, de Byzance au Saint Empire. Or, ces récits imaginent une continuité directe de l’Empire d’Occident tel qu’il était, et cherchent avant tout à préserver un monde, une langue et un univers de croyances et de valeurs que la christianisation a profondément reconfigurés. Entre fragmentation et résilience, cette Rome qui n’est jamais tombée en dit moins sur Rome que sur nos représentations de l’histoire.


Sources :

¹ « À quoi ressemblerait notre monde si l’Empire romain avait survécu ? », Futura Sciences, [en ligne]. URL : https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/histoire-ressemblerait-notre-monde-si-empire-romain-avait-survecu-k2m6-25574/

² Bryan Ward-Perkins, La Chute de Rome — Fin d'une civilisation, Oxford University Press, 2005 ; trad. fr. Alma, 2014.