Uchronies romaines : l'Empire face à sa chute

Uchronies romaines : l'Empire face à sa chute
© Qistina Khalidah - Le Cycle de Mithra - Mnémos - Éditeur d’imaginaires depuis 30 ans

Quatrième volet du dossier sur les voyages temporels, les mondes parallèles et les uchronies dans la SF.


Parmi les grands « et si » de l'histoire, la survie de l'Empire romain d'Occident est l'un des plus vertigineux. Malgré le prestige de Rome dans l'imaginaire occidental, les uchronies qui lui sont consacrées demeurent peu nombreuses, surtout comparées aux centaines de récits portant sur la Seconde Guerre mondiale ou sur un Napoléon vainqueur à Waterloo. La faute, peut-être, à un imaginaire populaire qui associe Rome à son apogée des Iᵉʳ-IIᵉ siècles — gladiateurs, légions, Colisée — plutôt qu'à un Occident tardif en voie d'effondrement. Dans ces rares romans et nouvelles, le point de divergence repose le plus souvent sur le basculement religieux de l'Empire, qu'il s'agisse de sa non-christianisation ou de l'essor d'autres cultes universalistes. La plupart de ces récits ont en commun d'effacer la naissance de l'Europe chrétienne.

En 1857, Charles Renouvier forge le mot « uchronie » et en livre le texte fondateur avec son roman philosophique Uchronie, l'utopie dans l'histoire, repris en volume en 1876. L'empereur Marc Aurèle désigne Cassius, chef de l'armée d'Orient, comme successeur et lui demande d'interdire le christianisme. Ce scénario reprend la thèse d'Edward Gibbon, auteur de L'Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain (1776-1789), qui situait le début de la crise romaine sous le règne de Commode (fin IIᵉ siècle). Le christianisme se replie en Orient, tandis que l'Occident, préservant la rationalité antique et la culture du débat philosophique, évolue vers une confédération d'États laïques, républicains et scientifiques.

Robert Silverberg, dans Roma Aeterna (2003), fait reposer son uchronie sur deux bifurcations majeures. Comme l'exprime le court prologue — un dialogue entre deux historiens romains — les Hébreux n'ont pas accompli leur exode vers la Palestine. Ils sont demeurés en Égypte et le judaïsme n'a pas donné naissance au christianisme. Plus tard, un agent romain assassine un marchand d'Arabie nommé Mahmud avant qu'il ne commence sa prédication, empêchant l'émergence de l'islam — une logique qui prolonge la thèse de Gibbon sur le rôle des religions dans la chute de l'Empire.

Dans L'Empreinte des Dieux (2000), Rachel Tanner, historienne et archéologue, situe son point de divergence en 324 de notre ère. Constantin choisit le culte de Mithra au lieu du christianisme. Tandis que, dans notre histoire, son fils Crispus est exécuté sur son ordre en 326, il lui succède ici et impose le mithraïsme, une religion à mystères, plébiscitée par les légionnaires. L'action se déroule en 780, dans un monde à la fois impérial et féodalisé, où les dieux antiques interviennent directement par leurs oracles, leurs prodiges et leurs combats.

Les angles morts de l'uchronie romaine

Un autre empire conquérant. Dès le Vᵉ siècle av. J.-C., si la Perse achéménide avait absorbé la Grèce lors des guerres médiques, l'hellénisation n'aurait jamais eu lieu, et le zoroastrisme aurait pu devenir la religion dominante d'un monde unifié sous influence perse. Deux siècles plus tard, lors des guerres puniques (IIIᵉ-IIᵉ siècle av. J.-C.), si Carthage avait triomphé de Rome, le destin de l'Occident en aurait été radicalement modifié. L'influence carthaginoise sur la Méditerranée aurait remplacé la latinisation, et la prédominance des cultes d'origine phénicienne, comme celui de Ba'al Hammon, aurait étouffé le terreau d'émergence du christianisme. Dans la nouvelle Delenda Est (1955), Poul Anderson fait de la victoire d'Hannibal la conséquence d'une intervention temporelle : des criminels venus du futur, infiltrés dans son armée, éliminent les généraux Scipion père et fils lors de la bataille du Tésin.

La monnaie et les finances impériales. Silverberg, dans Roma Aeterna, mentionne brièvement les réformes fiscales de l'empereur Titus Gallius et l'excellence de ses successeurs, mais aucun auteur de fiction ne fait du redressement monétaire ou de la stabilisation du solidus le levier principal de la survie de l'Empire. C'est néanmoins l'une des lames de fond les plus documentées du naufrage impérial. Dès Néron, le titre en argent du denier baisse. Sous les Sévères, au début du IIIᵉ siècle, il tombe autour de 50 pour cent ; dans les années 270, il n'est plus que de quelques pour cent. Le métal précieux vient à manquer pour payer les légions, entretenir le limes — le réseau de fortifications qui délimitait les frontières de l'Empire, dont le mur d'Hadrien en Grande-Bretagne est l'exemple le plus connu — et financer les campagnes militaires. Cette dépréciation, conjuguée à la fuite des richesses vers l'Orient et à l'insuffisance des recettes, compte parmi les causes les plus concrètes de l'effondrement.

La peste. Les pandémies ont lourdement pesé sur la résilience romaine. La peste antonine, apparue vers 165 sous Marc Aurèle, a frappé un empire déjà en guerre, réduisant les effectifs militaires et les ressources fiscales. Celle de Cyprien, à partir de 249-251, a aggravé la désorganisation de Rome alors en pleine crise politique et militaire. Enfin, la peste justinienne, surgie en 541 en Égypte avant de gagner Constantinople puis l'ensemble du bassin méditerranéen, a entravé les campagnes de reconquête menées par Justinien en Occident. Les écrivains contemporains n'abordent pas ce sujet, à l'exception de Kim Stanley Robinson. Dans Chroniques des années noires (2002), il imagine deux vagues de peste au XIVᵉ siècle qui déciment presque toute la population européenne. L'Europe chrétienne disparaît ; l'islam et la Chine deviennent les deux principales puissances, chacune étendant son influence jusqu'à une confrontation inévitable.

L’innovation technique. Les uchronies romaines possèdent une veine techniciste ancienne. Dans De peur que les ténèbres (Lest Darkness Fall, 1941), L. Sprague de Camp envoie un archéologue américain du XXᵉ siècle dans la Rome du VIᵉ siècle. Pour enrayer le déclin, ce voyageur accidentel réinvente le monde romain de fond en comble : imprimerie, distillation, télégraphe optique, comptabilité en partie double, usage du zéro, poudre à canon. Il préfère tout reconstruire plutôt que de s'adapter au monde qu'il découvre.

Réformes institutionnelles et stabilité politique. Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, gouverna l'Italie de 490 à 526 en maintenant un Sénat, des consuls et des relations avec Constantinople. Trente-trois ans de règne — une longévité que seul Auguste dépassa parmi les empereurs — démontrent que la romanité pouvait survivre sans empereur romain. Ce précédent historique n'a cependant guère inspiré la fiction. Intégration des peuples germaniques, refonte fiscale, succession fondée sur le mérite : aucun auteur n'a fait de ces leviers institutionnels le point de bascule principal d'une uchronie romaine. Ils ouvrent surtout la voie à des « uchronies continues », où les ajustements internes prolongent l'histoire sans la faire bifurquer brutalement. Peter F. Hamilton fait figure d'exception. Dans la nouvelle En regardant pousser les arbres (Manhattan à l'envers, 2000), il imagine un Empire romain qui n'a jamais disparu et dont la seule stabilité politique a favorisé un développement scientifique et social ininterrompu. Fait remarquable, cet Empire a adopté le catholicisme — les Borgia sont toujours au Vatican — sans que cette christianisation compromette sa survie. L'enquête sur le meurtre d'un étudiant, commis à Oxford en 1832 et résolu seulement en 2038 grâce aux progrès de la médecine légale, sert de fil conducteur à une traversée de deux siècles d'innovations. Au fil du récit se dessine une civilisation dans laquelle les membres des grandes familles vivent plusieurs siècles. Les guerres et les crimes violents ont été presque abolis, tandis que les voitures électriques ont remplacé les moteurs à explosion, jugés trop polluants.

Un Empire qui n'a jamais vraiment disparu

Imaginer la survie de Rome dans la fiction, c'est d'abord prendre la mesure de ce qui n'a jamais disparu. Si l'Empire romain d'Occident s'effondre comme puissance politique le 4 septembre 476, sous le règne de Romulus Augustule, le recul de sa civilisation matérielle n'en est pas moins profond, comme l'a montré l'historien Bryan Ward-Perkins². Il souligne, par exemple, que la qualité de la poterie courante, bon indicateur du niveau de vie, ne retrouva le niveau atteint sous l'Empire qu'au XIVᵉ siècle. Malgré tout, Rome perdure. Son héritage demeure inscrit dans les langues, les institutions, les paysages et les techniques.

Les langues romanes — français, italien, espagnol, portugais, roumain, catalan, occitan — dérivent directement du latin vulgaire parlé par les soldats, les marchands et les colons de l'Empire. Son influence dépasse toutefois cet espace : l'anglais, pourtant de souche germanique, lui emprunte une part importante de son vocabulaire juridique, scientifique et médical.

Le Code théodosien, promulgué en 438, constitue la première grande codification des constitutions impériales. Le Corpus Juris Civilis de Justinien (529-534) représente l'une des grandes matrices du droit continental européen. Les notions de propriété, de contrat, d’obligation ou de responsabilité qu’il systématise irriguent encore les législations modernes.

L'empreinte romaine se lit aussi dans les paysages. Le plan en damier organisé autour du cardo et du decumanus reste visible dans plusieurs villes européennes. Les voies romaines continuent de structurer les circulations. Plus discret, le système de centuriation s'observe encore par endroits, notamment dans la plaine du Pô et en Tunisie, où des limites foncières vieilles de deux mille ans continuent d'organiser le territoire.

Enfin, elle s'inscrit dans la pierre. Le marbre blanc de Carrare alimentait les constructions publiques et les demeures patriciennes. Le béton romain à base de pouzzolane possède une durabilité exceptionnelle, comme en témoignent les ports d'Ostie et de Portus. Les appareillages de briques et d'opus reticulatum illustrent un savoir-faire diffusé de l'Afrique du Nord à la Germanie. On peut encore observer cette maîtrise dans la coupole intacte du Panthéon, les ruines des thermes de Caracalla, le Colisée, les grands entrepôts à blé ou l'Aqua Virgo, aqueduc mis en service en 19 av. J.-C., qui alimente depuis plus de deux mille ans plusieurs fontaines de la cité du Tibre.

« Rome n'est jamais tombée. L'Empire romain non plus. Et il ne tombera jamais car il continue de vivre dans l'esprit, les mots, les symboles de ceux qui sont venus après lui », écrit Aldo Cazzullo dans Rome : l'Empire infini. La civilisation qui a façonné notre monde (Harper Collins, 2024). Pour Tiphaine Moreau, ce qui survécut à 476 fut « un État fragmenté en plusieurs royaumes dans lesquels l'altérité socio-culturelle s'est nivelée sans perdre de vue la civilisation romaine ».

Les causes de la chute de Rome

L'effondrement de l'Empire résulte de plusieurs facteurs : la dévaluation monétaire, la pression démographique aux frontières, l'épuisement des ressources stratégiques et les difficultés d'intégration des élites germaniques. Sur ce dernier point, comme le relève Futura Sciences¹, les élites d'origine barbare — pourtant indispensables à l'armée tardive — ont souvent été marginalisées par le pouvoir impérial, transformant en adversaires des hommes qui auraient pu devenir des piliers du système. Stilicon, vandale de père et généralissime de l'Occident, exécuté en 408 sur ordre d'Honorius, en offre l'exemple le plus marquant.

Là où ces alliances réussirent, une « triple association » — élites barbares, aristocratie romaine et Église — permit de préserver l'essentiel des institutions, comme le montre Tiphaine Moreau dans Le Bas Empire (Perrin, 2026). Dans sa préface, l'historien Bertrand Lançon souligne que l'Empire faisait preuve d'une « solide aptitude à la résilience », chaque crise suscitant des réponses institutionnelles adaptées.

De 380 à 391, l'établissement du christianisme comme religion officielle par Théodose, puis l'interdiction progressive des cultes païens, reconfigurent en profondeur les rapports entre pouvoir, croyance et appartenance collective. Dans le monde antique, la religion est indissociable de l'ordre politique : elle légitime le pouvoir, organise les fidélités et donne sens à la communauté. C'est pourquoi les uchronies romaines en font presque toujours leur principal point de divergence. Une réforme du cursus honorum — la carrière des magistratures romaines — recompose les équilibres institutionnels sans modifier les croyances. Un basculement religieux, au contraire, transforme le pouvoir, les pratiques sociales et la vision du monde : il change les dieux auxquels on sacrifie, les prodiges qu'on interprète et la cosmologie dans laquelle on vit.

Dans L'Empreinte des Dieux, Tanner montre que remplacer le christianisme ne suffit pas à préserver l'Empire. En 780, la métropole n'est plus qu'« une ville à la tête d'un Empire réduit comme une peau de chagrin ». Le mithraïsme réinjecte une cohésion idéologique dans l'armée, mais, réservé à des initiés, il ne peut exercer la même fonction unificatrice que le christianisme.

L’industrialisation manquée

Si Rome avait survécu, jusqu'où aurait pu aller le développement technique d'une civilisation impériale sans rupture majeure ? Moulins hydrauliques, aqueducs, techniques de construction ou maîtrise du béton : autant d'innovations qui auraient pu nourrir une mécanisation précoce.

Bien que le monde antique ait connu l'éolipile de Héron d'Alexandrie, première machine à vapeur de l'histoire, inventée au Ier siècle apr. J.-C., ou des automates — statues en bronze versant du vin à la demande, portes de temple s'ouvrant seules, oiseaux chanteurs mécaniques, théâtres miniatures animés —, celles-ci restaient étrangères à toute logique de production. La salle à manger panoramique de la Domus Aurea de Néron, actionnée par un moulin à eau et un système de rouages, en est l'illustration. Ces machines étaient au service du spectacle et de la gloire impériale ; la production, elle, reposait sur les bras des esclaves.

Rome sans la croix

Même préservée du christianisme ou dotée d’une autre cosmologie, Rome ne deviendrait pas l’Empire éternel promis par ces récits. Sa survie donnerait naissance à une autre histoire, marquée par ses crises et ses limites — à commencer par l’esclavage, fondement de son économie.

Les uchronies romaines demeurent rares parce qu'elles exigent une maîtrise solide de l'histoire antique — institutions, langues, géographie, religion, économie. La chute de Rome, étalée sur trois siècles sans événement déclencheur unique, offre une divergence difficile à construire narrativement. Deux millénaires de développement alternatif à imaginer représentent une charge considérable. Et supprimer une religion encore vivante engage l'auteur sur un terrain idéologique que beaucoup préfèrent éviter.

L'histoire réelle n'a cessé de réinventer Rome, de Byzance au Saint Empire. Or, les uchronies, elles, imaginent une continuité directe de l'Empire d'Occident tel qu'il était, et cherchent avant tout à préserver un monde, une langue et un univers de croyances et de valeurs que la christianisation a profondément reconfigurés. Entre fragmentation et résilience, cette Rome qui n'est jamais tombée en dit moins sur Rome que sur nos représentations de l'histoire.


Sources :

¹ « À quoi ressemblerait notre monde si l’Empire romain avait survécu ? », Futura Sciences, [en ligne]. URL : https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/histoire-ressemblerait-notre-monde-si-empire-romain-avait-survecu-k2m6-25574/

² Bryan Ward-Perkins, La Chute de Rome — Fin d'une civilisation, Oxford University Press, 2005 ; trad. fr. Alma, 2014.