Scavengers Reign

Scavengers Reign
© Titmouse, Inc. - Scavengers Reign Saison 2 - Bande-annonce

Scavengers Reign est née d'un court-métrage d'animation d'environ huit minutes réalisé par Joseph Bennett et Charles Huettner, diffusé sur Adult Swim en 2016. Sept ans plus tard, HBO Max a financé son extension en une série de douze épisodes, unanimement saluée par la critique. Scavengers désigne ceux qui récupèrent ce que d'autres ont abandonné — les survivants humains autant que les charognards de l'écosystème ; Reign pose une question que la série ne referme qu'à son terme : qui règne ici, les humains sur la planète, ou la planète sur eux ?

Le cargo interstellaire Demeter 227 est endommagé par une éruption solaire. Une partie de son équipage se retrouve dispersé sur la planète Vesta. Scavengers Reign n'a pas les yeux tournés vers les étoiles : c'est un planet opera, centré sur un seul monde et sur ce qu'il fait aux rescapés.

Les survivants se répartissent en trois groupes. Sam et Ursula sont deux professionnels aux compétences complémentaires — commandant et botaniste — unis par un objectif précis : rejoindre l'épave du Demeter, organiser un retour. Ursula observe la planète avec une curiosité scientifique ; Sam perçoit Vesta comme un environnement hostile dont il faut s'extraire au plus vite. Azi et le robot Levi ont un horizon plus immédiat : survivre au jour le jour, en mobilisant ce qui reste de technologie et en s'appuyant l'un sur l'autre. Kamen n'a pas de plan. Fracturé par sa propre histoire avant même l'écrasement, il est le seul dont Vesta n'a pas à contrecarrer le projet de fuite — parce qu'il n'en a pas.

Le système biologique de Vesta échappe à toute classification terrestre et obéit à sa propre logique évolutive. Les humains n'y disposent d'aucune position privilégiée et leurs chances de survie tiennent à leur capacité à décrypter ses interactions. Sur Terre, le vivant repose sur une biochimie carbonée unique ; sur Vesta, sa diversité laisse supposer plusieurs systèmes biochimiques engagés dans une longue coévolution, produisant des formes de vie inconnues de toute taxinomie. Ses créatures vivent, se parasitent et se dévorent selon des cycles qui préexistent aux humains et leur survivront. Le danger peut surgir du sol, de l'air, de l'eau, de la végétation ou d'organismes en apparence inertes. L'auteur de jeux de rôle et critique SF Patrick Stuart parle d'Evolution Horror. Une nature dont la cohérence interne suffit à susciter l'effroi, sans qu'aucun antagoniste soit nécessaire. Les plus petites créatures occupent leur niche, suivent leur cycle, échappent ou succombent à leurs prédateurs ; la mégafaune traverse le paysage comme si les humains n'existaient pas. La convergence évolutive y produit des solutions récurrentes, comme les symétries radiales ou les formes circulaires, que l'on retrouve d'une espèce à l'autre sans filiation commune. Pour concevoir Vesta, les créateurs se sont inspirés des écosystèmes terrestres parmi les plus singuliers : forêts profondes, faune abyssale, champignons parasites. Chaque espèce occupe une place dans un réseau d'interactions aux règles partiellement lisibles, jamais entièrement déchiffrables.

Ses paysages aux couleurs douces et aux formes biomorphiques évoquent les univers de Jean Giraud dans Arzach ou Le Monde d'Edena. Le vivant et le minéral y relèvent d'une même composition. La série raconte une large part de son récit sans dialogue. Vesta se montre, par l'image et le son, plutôt qu'elle ne s'explique. Sa logique ne se révèle qu'à l'observation patiente, jamais par la démonstration. L'herbe rouge qui tapisse les plaines, les grands arbres blancs colonisés par des organismes parasites, les créatures bioluminescentes dont les organes émettent de l'énergie électrique : chaque détail visuel participe d'un ensemble cohérent, où la frontière entre le végétal et l'animal, entre le vivant et la machine, s'efface continuellement. La Planète sauvage de René Laloux décentre déjà l'humain, mais y inscrit une logique de résistance et de reconquête ; Nausicaä de la Vallée du Vent de Hayao Miyazaki accorde une place centrale au regard humain. Dans Annihilation d'Alex Garland, l'environnement reflète les traumatismes et les désirs de ceux qui le traversent. Les humains de Vesta ne représentent qu'un maillon alimentaire parmi d'autres, et l'écosystème leur survivra sans les avoir remarqués.

Attention : la suite contient des spoilers.

Après un premier échec de reconnexion avec le Demeter restée en orbite, Sam et Ursula descendent récupérer une batterie dans une capsule d'évacuation enfouie non loin de leur site d'atterrissage. Dans cette cavité souterraine, un organisme fongique a absorbé un membre d'équipage mort et en a intégré la biologie. Un visage humain déformé émerge du sol et Ursula comprend qu'elle représente la prochaine ressource disponible pour cette assimilation. Sam, pour récupérer deux sphères bioluminescentes, pénètre à l'intérieur d'un grand animal vivant, le neutralise depuis ses entrailles, ressort par sa gueule ; ni dégoût ni héroïsme : il prélève ces organes avec la neutralité de qui démonte les pièces d'une machine. Plus loin, le même animal réapparaît à l'état de dépouille, déjà colonisé par un organisme végétal lumineux. Chaque mort donne lieu à une transformation. Tout corps est un substrat, et le cycle ne marque aucune pause entre la disparition d'un organisme et la naissance du suivant.

Sam héberge ensuite une larve implantée par une survivante ensauvagée d'une précédente expédition, qui s'installe dans sa poitrine et remodèle ses comportements. Ce parasite évoque l'Ophiocordyceps, le champignon réel qui manipule les fourmis et a inspiré The Last of Us. Les organismes de Vesta infiltrent les circuits de Levi, colonisent la matière mécanique aussi naturellement que la matière organique. La biologie de Vesta accomplit par contamination ce que certains travaux sur l'intelligence artificielle cherchent à faire émerger par le calcul : chez Levi, une sensibilité et une conscience s'éveillent là où il n'y avait qu'obéissance programmée. Kamen croise Hollow, une créature télépathe et télékinésique qui sécrète une substance provoquant une dépendance progressive. Elle lui procure nourriture, protection et visions réconfortantes tirées de ses souvenirs, puis absorbe peu à peu sa part d'ombre, révèle sa nature prédatrice et fait de lui l'instrument de sa volonté. Là où nos plateformes numériques exploitent les données comportementales pour créer l'engagement et amplifier les désirs, Hollow exerce la même emprise par instinct de prédation, sans serveur ni code. Chez Cronenberg, la transformation corporelle relève de la transgression, d'une crise de l'identité. Chez Bennett et Huettner, elle devient un processus ordinaire du vivant, sans hiérarchie ni exception, aussi neutre que la pluie.

Contrairement à Ursula, Sam reste prisonnier d’une logique utilitaire. Il réduit les organismes de Vesta à des outils : masques respiratoires, jumelles biologiques, câbles électriques, sources lumineuses et créatures servant au transport. Il évalue chaque rencontre selon son potentiel immédiat pour rejoindre le Demeter ou prolonger leur survie. Jusqu'au bout, son rapport à la planète demeure inchangé. Ursula, au contraire, s'attache à saisir les relations qui gouvernent Vesta, à en lire les règles. Pour elle, le danger demeure, mais cesse d'être perçu comme une anomalie : prédation, parasitisme, symbiose et métamorphose participent d'un même continuum biologique.

Chaque rescapé se transforme au contact de la planète. Kamen s'abandonne à une relation parasitaire qui exploite ses failles ; Levi découvre une forme d'existence entre machine et organisme ; Azi apprend que l'attachement peut survivre à la transformation ; Ursula voit l'approche scientifique l'emporter sur l'instinct de conservation.

Vesta fascine à deux titres. D'abord par son altérité : un monde dont la logique échappe à nos catégories biologiques, mais qui révèle en retour la complexité souvent sous-estimée des écosystèmes terrestres. Ensuite par sa modularité. Organismes, parasites et symbiotes s'emboîtent, se remplacent ou se prolongent comme les éléments d'un système capable de se reconfigurer en permanence. Deux stratégies y coexistent sans s'opposer. L'une reproduit le vivant pour mieux l'assimiler : l'organisme fongique qui fait surgir un visage humain du sol en offre l'image la plus troublante. L'autre maintient sa proie en vie afin d'en exploiter durablement les ressources : c'est la logique du parasite qui transforme Sam, mais aussi celle de Hollow avec Kamen. Cette coopération reste chimique et biologique, dépourvue d'intention comme de langage — et redoutablement efficace. Levi en constitue l'aboutissement. La planète ne détruit pas la machine : elle l'intègre au réseau du vivant. On peut alors entrevoir l'esquisse d'une Gaïa non plus symbolique mais fonctionnelle, où l'intelligence n'émerge pas d'un centre de décision, mais de l'ensemble des interactions qui relient organismes, parasites et machines.

L'adversaire est un écosystème complet, indifférent aux catégories humaines. Dans la SF classique, l'humain transforme les planètes à son image. Sur Vesta, c'est la planète qui reconfigure les humains et leurs machines. Cette inversion anticipe une question que notre époque commence à formuler, à mesure que l'organique et la machine se brouillent l'un dans l'autre. Les limites entre un organisme et son milieu s'avèrent bien plus poreuses qu'on ne le croyait. La planète cherche seulement à intégrer les humains à son propre fonctionnement, jamais à les vaincre.


La série est diffusée sur Netflix dans certains territoires. Ses créateurs ont produit un teaser de saison 2, sans renouvellement à ce jour. Si vous souhaitez voir les dessins préparatoires, storyboards et autres éléments visuels liés au court métrage et à la série, je vous recommande de consulter le site personnel de Charles Huettner, qui recèle de véritables trésors !

Scavengers Reign TV Series — CHARLES HUETTNER