Pluribus

Pluribus
© Apple TV+ AMC

Des antennes paraboliques pointées vers le ciel captent un signal venu d’ailleurs. À première vue, cela évoque un film d’horreur à la Body Snatchers, tant ce message semble annoncer un fléau planétaire. Pourtant, l’arrivée de son anti-héroïne, cynique et farouche, déjoue rapidement cette impression initiale et infléchit la lecture du récit.

L’idée est simple et vertigineuse : ce signal extraterrestre déclenche un phénomène de contamination qui relie presque toute l’humanité en une seule conscience. Située à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, cette fable de science-fiction suit Carol Sturka (Rhea Seehorn), auteure de romantasy à succès. Elle est l’une des rares personnes au monde immunisées contre cette infection qui a transformé les humains en esprit de ruche, constamment pacifique et heureux.

L'ombre de Body Snatchers

Dans Body Snatchers (1955), des entités venues de l’espace remplacent les humains par des copies parfaites, dépourvues de toute émotion et réduites à une existence répétitive et monotone. L'auteur (Jack Finney) radicalise un motif déjà présent chez Heinlein (Marionnettes humaines), Bradbury (Le Météore de la nuit) ou Philip K. Dick (Le Père truqué) : l’idée qu’une humanité puisse être infiltrée ou remplacée sans le savoir. Finney transforme cette invasion en une expérience métaphysique ; la conquête territoriale cède la place à la profanation de l’identité. Cette angoisse relève de ce que Freud appelait l’inquiétante étrangeté — ce moment où le familier devient hostile, où l’humain reconnaît son double sans parvenir à s’y identifier. (1)

Attention : la suite contient des spoilers.

Cette même dissociation est centrale dans Pluribus, où les humains contaminés conservent les souvenirs de l’humanité, mais vidés de toute substance émotionnelle. Délestés des imperfections de la vie, ils composent une version parfaitement coordonnée et aseptisée de notre espèce.

Au sein de la ruche, les individus perdent toute différenciation et deviennent interchangeables, à l’image des ouvrières d’une colonie d’abeilles. Grâce à la mise en réseau globale, chaque personne a désormais accès à l’ensemble des connaissances humaines. Elle peut aussi bien piloter un avion de chasse que cuisiner des sushis ou un poulet yassa à la perfection. Cette omniscience partagée supprime l’ignorance, mais efface également le besoin d’apprendre, de se tromper ou de se dépasser — tout ce qui fonde l’expérience humaine. Pluribus prolonge la logique du simulacre où chaque individu devient moins un sujet qu’une fonction de la conscience globale. L’humain n’agit plus, il exécute — il ne désire plus, il accomplit.

Les extraterrestres de Contact (Robert Zemeckis) transmettaient les plans d’une machine destinée à favoriser une rencontre ; ceux de Pluribus adoptent une approche bien différente. Des astronomes interceptent un signal radio provenant d’un système situé à 600 années-lumière de la Terre ; le message renferme une séquence d’ARN savamment codée. Après des mois de recherche et de séquençage, un cobaye est touché par le virus contenu dans le signal, puis les scientifiques à leur tour. La propagation s’accélère rapidement : les humains infectés diffusent le phénomène jusqu’à ce que le monde entier se retrouve relié par une psyché commune, une sorte de colle mentale unissant tous les esprits.

Carol, la voix dissonante

Loin de la base militaire où le virus se répand, Carol vit dans un malaise constant. Elle méprise ses propres romans, trop éloignés de ses véritables aspirations. En couple avec Helen, qui est aussi son agente, elle dissimule sa sexualité à ses lectrices pour préserver une image publique soigneusement façonnée. Mais derrière cette frustration professionnelle se cache un mal-être plus profond, qu’elle cherche à noyer dans l’alcool.

Un soir, alors qu'elle boit dans un bar, le monde bascule : autour d'elle, les clients — y compris Helen — se figent, tétanisés, avant d'être secoués de violents tremblements. Paniquée, Carol conduit Helen inconsciente à l'hôpital, mais la situation est déjà hors de contrôle. La ville s'embrase avant de laisser place au silence. Dans le hall de l'établissement, elle découvre un spectacle surréaliste : les patients, d'abord inertes, se réveillent soudain… souriants, apaisés, comme possédés d'une joie commune. Mais Helen, elle, ne se réveille pas. Elle meurt pendant la "Jonction", ce moment où la conscience de l'humanité devient partagée.

Après la mort de sa compagne, Carol se retrouve seule face à l’impensable. L’esprit de ruche ne tarde pas à découvrir qu’elle — et douze autres personnes — ont échappé à la Jonction. Dès lors, Carol fait l’objet d’une attention constante : animés d’une bienveillance étouffante, les humains interconnectés tentent maladroitement de satisfaire ses moindres besoins. Le cynisme et la désespérance deviennent ses seules armes face à un monde devenu parfaitement harmonieux — et donc viscéralement inquiétant. Comme dans le roman de Finney, où les marginaux préservent leur identité par leur différence, son mécontentement lui tient lieu de résistance.

Carol tente de rallier les autres « rescapés » pour sauver l’humanité. Lors d’une rencontre avec cinq des treize immunisés, elle découvre qu’elle est seule à vouloir rétablir la situation. Isolés, méfiants et incapables de coopérer, ces individus ne partagent ni vision commune ni véritable objectif, sinon celui de profiter de leur nouvelle liberté. Il devient difficile de justifier une lutte contre un système qui ne prône que le bonheur et la sobriété.

Nous sommes UN

Le titre renvoie à la devise latine E Pluribus Unum, inscrite sur le Grand Sceau des États-Unis — visible notamment sur les passeports — et signifiant « Un seul à partir de plusieurs ». Dès lors, la série se charge de multiples niveaux de lecture et inverse ironiquement le sens originel de la devise : au lieu d’une union librement consentie, elle dépeint une uniformité imposée, née d’une fusion psychique. On est ici bien loin de l'espoir offert par Contact qui misait sur l'idée de grandir avant de s'intégrer à un « Grand Tout ». Zemeckis célébrait la curiosité et la transcendance, quand Gilligan nous confronte à une intelligence supérieure, omniprésente et inévitable.

Une fin du monde pas comme les autres

Dès le premier épisode, Pluribus ravive nos peurs contemporaines — pandémie fulgurante rappelant la COVID-19, disparition de l’individualité devant l’uniformisation et la mondialisation des réseaux et de l’IA, tentation du contrôle social au nom du bien-être collectif. À bien des égards, Pluribus est une puissante mise en garde contre les logiques d’intelligence artificielle. Face à Carol, si imparfaite, le reste du monde possède une connaissance quasi sans limite, siphonnant les souvenirs de chaque individu en une base de données commune. Les dialogues avec ces entités évoquent les failles des IA conversationnelles : une affabilité factice, l'absence d’opinion, et la capacité de fournir une réponse à toute demande. D'abord troublée par cette sollicitude mécanique, Carol s’engage dans une quête désespérée pour retrouver le dernier fil reliant encore son existence à l’humanité.

Vince Gilligan admet avoir conçu Pluribus avant l'essor des grands modèles de langage comme ChatGPT, sans penser à l'IA. Pourtant, comme le roman de Finney révélait dans les années 1950 un décalage entre l’être et le paraître — autorisant une double lecture sur la prolifération du communisme ou les effets du maccarthysme — Pluribus cristallise aujourd’hui nos inquiétudes autour de la mise à l'arrêt de la civilisation humaine. Ce n’est pas une agression extraterrestre explicite, mais une contamination dont on ne sait si elle représente une menace ou un salut. Désormais incapables de blesser ou de tuer des êtres vivants, les terriens 2.0 vivent dans une paix absolue, mais privés de désir, de conflit et de libre arbitre.

Existentielle, cette fiction renouvelle intelligemment le concept de fin du monde en puisant dans les ressorts classiques de la SF d’invasion. Produite avec de gros moyens — plans larges de destructions, scènes spectaculaires — elle multiplie les effets de surprise. Vince Gilligan impose une mise en scène fidèle à son goût pour les ambiances étranges, l’absurde et les angles de caméra singuliers : plans resserrés sur Carol, plans larges et cadres “vides” servent à accentuer sa solitude. Les rues propres, les intérieurs immaculés et les sourires forcés des personnages sont une manifestation visuelle de la conformité exigée par la conscience collective.

Rhea Seehorn compose à merveille une survivante atrabilaire, perpétuellement en pétard contre ses interlocuteurs supposément extraterrestres, dont la fausse cordialité et le bonheur forcé ne cessent de l’irriter, bien qu’ils prétendent ne vouloir que son bien-être — "ses explosions de colère sont un délice". (2) Aussi divertissante qu'hypnotique, la série ne donne jamais l'impression de faire du surplace et semble toujours avoir trois coups d'avance sur le spectateur. À la fin de la saison 1, le dilemme central reste entier : vaut-il mieux être malheureux à sa manière qu’heureux à la manière de tout le monde ?

Verdict

Pluribus, la nouvelle création de Vince Gilligan, interroge le prix du bonheur collectif. Après Breaking Bad et Better Call Saul, le cinéaste revient avec une armée de zombies bienveillants. Le résultat est palpitant, y compris — et surtout — dans les scènes les plus banales.


Sources :

(1) Sam Azulys, « Pod People, la prolifération d'un mythe », in Body Snatchers - L'Invasion des profanateurs, Éditions du Bélial, 2022.

(2) Philippe Guedj, « Pluribus : la nouvelle série du créateur de Breaking Bad va vous rendre totalement accro », Le Point, 7 novembre 2025.
https://www.lepoint.fr/pop-culture/pluribus-la-nouvelle-serie-du-createur-de-breaking-bad-va-vous-rendre-totalement-accro-07-11-2025-2602640_2920.php