Les incendies dans la climate fiction
Cet été 2026, les incendies ont ravagé une partie des forêts du massif des Landes de Gascogne, la plus grande forêt artificielle d’Europe de l’Ouest (42000 hectares brûlés), ainsi que la forêt de Fontainebleau, jusque-là jamais touchée à ce point (2000 hectares brûlés). Le feu nous apparaît comme une épée de Damoclès qui menace désormais toutes les régions d’Europe dès le printemps, corollaire d’un réchauffement climatique indéniable. Éclipsés, dans notre attention, par les épidémies et les guerres meurtrières, les méga-feux constituent un agent hyperactif de destruction massive et aveugle : ils deviennent un prétendant sérieux à l’effondrement qui hante notre imaginaire collectif. Sur de vastes territoires, ils ruinent la nature et le bâti, propagent des fumées polluantes et étouffantes, détruisent la biodiversité, délogent des centaines de milliers de familles, interrompent les transports, embrasent des zones d’activités... Allons voir du côté des auteurs d’anticipation et de climate fiction. Que font-ils du feu ? La cause de l’apocalypse ou le symptôme d’un monde déjà engagé dans le collapse ? Et les réponses qu’ils imaginent cherchent-elles à éteindre les incendies... ou à transformer les sociétés qui les rendent désormais inévitables ?
Une machine de combustion vivante
George R. Stewart, considéré comme un précurseur de l’écocritique moderne, est connu pour son roman post-apo La Terre demeure. Un an avant paraissait Fire (1948), non traduit en français. C’est probablement l’un des premiers grands romans où l’incendie de forêt devient presque un personnage : « Tel un grand monstre insensible, le feu semblait ainsi, par sa propre force, respirer, se nourrir et consumer la forêt pour sa propre subsistance. » Le feu possède sa propre logique de propagation ; il oblige les humains à réorganiser leurs alliances et leurs décisions. Il révèle la vulnérabilité des sociétés face à une force naturelle devenue autonome. Stewart, qui écrivit ce roman bien avant les avertissements scientifiques sur le dérèglement du climat par le réchauffement, adopte un angle thématique différent : il montre que l’incendie est le résultat inévitable d’une époque — les années 40 — qui a construit son expansion économique sur la combustion et l’extractivisme (énergies fossiles, moteurs, construction massive en bois). Le feu est comparé à une machine vivante, dont l’énergie serait consommée, implicitement, sans être exploitée : « (...) il progressait régulièrement à travers l’humus et les broussailles, jaillissant en flammes plus hautes à chaque bosquet d’arbres plus jeunes et, de temps à autre, rugissant encore jusqu’à la cime d’un grand sapin. Il brûlait sur un front de plus d’un mille et, sur deux milles carrés, la chaleur s’élevait encore des chicots et des troncs en combustion, comme la chaleur de mille fourneaux. »
Pour le superviseur des pompiers et les autorités, il ne s’agit pas de préserver les bois comme un écosystème vivant, mais le bois comme un matériau d’exploitation, de chauffage et de construction, une source de production et de profit : « Tout ce bois, là-bas, ne demande qu’à être transformé en maisons. (…) Certains fermiers font pousser du blé ou des choux ; nous, nous faisons pousser des arbres. C’est tout ce qu’il y a à savoir. » Chez Stewart, le feu est un adversaire technique que l’on cherche à comprendre et à vaincre. L’auteur s’attarde longuement sur l’organisation logistique (2 000 hommes, des bulldozers) pour éteindre l’incendie.
Un déluge de feu, châtiment et reconstruction
Un peu plus tôt, René Barjavel écrit Ravage (1943), une histoire d’effondrement située plus loin dans le temps, puisque le récit évoque un monde d’anticipation, en 2052, où le feu ravage la Terre entière. Au XXIe siècle, les villes ne sont plus isolées ; elles se sont étirées le long des voies de communication pour finir par se rejoindre, formant un réseau immense appelé « ville-dentelle ». Le feu est la conséquence accidentelle d’un carburant futuriste ultra-inflammable ("la quintessence"), d’une technologie défaillante et de la densité urbaine :
Le garde national avait presque terminé sa cigarette. Il décida de continuer sa route. Il lui fallait traverser le boulevard torride. Il soupira et partit, se faufila rapidement entre les voitures. Une puissante odeur de carburant le prit à la gorge. Il toussa et jeta son mégot.
Une flamme jaillit, dans un bruit de drap qui claque au vent. Le garde tourna trois fois sur lui-même et s’écroula en grésillant entre quatre autos qui flambaient. Ce fut la fin de sa mission. Le vent se mit à jouer avec les flammes. Il les tordait, les couchait, les arrachait comme des fleurs et les jetait en l’air. Les réservoirs des voitures voisines éclatèrent en grandes gerbes, semèrent le feu dansant à cinquante mètres à la ronde. Vers l’est et vers l’ouest, la flamme courut d’une auto à l’autre. La quintessence flambante coulait sur la chaussée. Des ruisseaux de feu tombaient dans les égouts.
Le phénomène n’est pas un incendie unique, mais une multitude de foyers qui s’allument presque en même temps à travers le globe en raison d’une canicule exceptionnelle (causée par des taches solaires) qui a rendu toute la végétation hautement combustible. Chez Barjavel, le feu détruit le monde parce que la civilisation a construit un environnement global (villes interconnectées, machines partout) qui, une fois privé de contrôle électrique et soumis à une chaleur extrême, devient un combustible géant et continu. Ce feu, ajouté à des désastres nucléaires, génère une véritable apocalypse de science-fiction ; mais il permet, au plan narratif, de faire table rase du monde tel qu’il s’est élaboré pour laisser la place à une nouvelle société. Chez Barjavel, le feu est un instrument de purification, un châtiment biblique contre l’orgueil technique, en définitive un prétexte et non un phénomène à combattre. Mais ne nous y trompons pas : si la quintessence n’existe pas et si nos villes ne sont pas encore une immense mégapole interrégionale, les conditions d’un embrasement estival massif et récurrent sont réunies.
Un feu anthropique et malveillant
La Parabole du semeur, d’Octavia E. Butler (J’ai Lu, 1995), s’inscrit dans le genre de l’anticipation dystopique : le roman projetait — à l’époque de sa publication — une vision d’un avenir déjà dépassé (les années 2020) marqué par le réchauffement climatique, la privatisation des villes et l’érosion des droits sociaux. C’est une dystopie frappante qui dépeint une société où l’eau coûte plus cher que l’essence, où l’esclavage réapparaît sous des formes contractuelles et où la sécurité n’est plus qu’un privilège pour les plus riches. Bien que le monde soit en ruine, l’État fédéral américain et la monnaie existent encore « sur le papier », suggérant que le récit décrit un effondrement progressif, lent et fragmenté où les structures sociales se désintègrent progressivement.
Chez Butler, les incendies deviennent le symptôme ultime d’une décomposition sociale et le vecteur d’une perversion humaine ; car la grande originalité de l’autrice est d’introduire une dimension pathologique et addictive au feu. Une nouvelle drogue, la « pyro », modifie la neurochimie du cerveau et procure un plaisir sexuel intense à ceux qui contemplent des flammes. Mettre le feu devient un acte délibéré, allumé par des « dingues » au crâne rasé et au visage peint qui « mangent le feu » et trouvent de la jouissance à voir brûler n’importe quoi. Ici, le feu, anthropique et malveillant, est l’expression de la cruauté humaine et de la perte de contrôle social et de tout sens moral. Les incendiaires brûlent par pur hédonisme destructeur, seule source de plaisir dans un monde privé de tout autre espoir.
« Ils prennent des drogues qui leur donnent envie de feu. Ils aiment ça, les flammes. Des fois, ils allument un feu avec des planches ou des poubelles, des fois, c’est une maison. Mais des fois, c’est un type riche. (...) Ils les regardent brûler. On dirait qu’ils baisent les flammes et qu’ils prennent plus leur pied que s’ils baisaient une super nana. »
Consomption et effritement
En cela, Butler est au plus près de la réalité souvent criminelle des départs d’incendies contemporains. Elle anticipe également un des scénarios d’effondrement envisagés dans l’essai critique de Jacopo Rasmi et Yves Citton, Générations collapsonautes (Seuil, 2020), celui de l’effritement lent. Les auteurs donnent l’exemple d’un délitement progressif à la fois du bâti et des structures sociales, notamment dans la ville de Detroit :
Avant d’être dynamitées, les barres de HLM commencent par voir leur peinture s’écailler, leurs sols s’effriter, leurs ascenseurs tomber en panne pour n’être jamais réparés. Avant d’être rasés, les centres commerciaux passés de mode apprennent à vivre avec des toilettes hors d’usage, des alcôves abandonnées, des vitres brisées, des portes fracassées. Le coup final qui leur est porté par un décret et un boulet de démolition n’est que le résultat de ce long processus d’effritement, qui les a tués bien avant que n’interviennent les dynamiteurs et les pelleteuses. On aboutit bien, en fin de compte, à un tas de gravats, mais on ne saurait dire quand tout s’est effondré : c’est plutôt un manque de soin, une négligence de réparation, qui ont causé la chute. Combien de banlieues, combien de villages, combien d’écoles, de campus universitaires, d’hôpitaux, vivent déjà dans cet effritement, qui est un effondrement au ralenti ? Tous les combats menés (et perdus) au cours des dernières décennies pour « défendre les acquis sociaux » peuvent être lus comme les témoins douloureux de cet effritement, dont le destin d’une ville comme Detroit, dans le Michigan, pourrait servir d’emblème. Il n’y a ici de collapse que dans les anticipations angoissées ou dans les bilans rétrospectifs : la réalité présente de l’effondrement se vit sous le mode de l’effritement.
C’est aussi David Joy, avec Nos vies en flammes (Sonatine, 2022), qui poursuit cette description d’un effritement social sur fond d’incendies : un roman noir plutôt que d’anticipation pure, où les feux des Appalaches viennent ajouter une couche de drame à des existences déjà piégées, consumées par la drogue et la misère.
« Cours, Forrest, cours »
Dans Le Déluge de Stephen Markley (Albin Michel, 2024), le récit brosse un tableau allant de 2013 à 2031 ; les incendies deviennent des mégafeux systémiques, manifestations physiques des « boucles de rétroaction » climatiques qui échappent désormais à tout contrôle humain. L’incendie le plus emblématique du roman est celui de Los Angeles en 2031, surnommé « El Demonio » car un visage diabolique semble apparaître dans son immense nuage de fumée. Contrairement au roman de Stewart où l’on espère encore « dompter le pin », le feu chez Markley est ironiquement classé en catégorie « CFC » (pour « Cours, Forrest, cours »), signifiant qu’il est si rapide et intense qu’aucune contre-mesure n’est possible. Il progresse de quatre cents hectares par heure, créant sa propre météo. Markley introduit un détail écologique précis : la prolifération de l’« herbe aux écouvillons », une espèce invasive extrêmement inflammable qui sert de mèche pour faire entrer les flammes au cœur même des zones urbaines. Un équivalent naturel de la quintessence chez Barjavel, car on y retrouve la vision de la ville qui brûle comme une torche. L’incendie de la 101 chez Markley, où les voitures sont avalées par les flammes en quelques secondes, rappelle les « ruisseaux de feu » de la quintessence de Barjavel :
La route 101 à hauteur du Hollywood Bowl, des voitures pare-chocs contre pare-chocs ; en quelques secondes le feu arrivait par le côté, les arbres s’embrasaient aussi vite que des allumettes et les flammes balayaient les six voies de la chaussée. Tout était ensuite enveloppé dans une épaisse fumée à travers laquelle on distinguait des gens qui hurlaient dans leurs voitures, paniqués, tandis que ceux qui tentaient de fuir étaient rapidement avalés.
Markley dépeint lui aussi un effondrement de la solidarité publique, avec une privatisation du secours : dans les collines d’Hollywood, des compagnies de pompiers privées (Transpen et Firestop) se disputent l’accès aux bouches d’incendie pour protéger les villas des riches, asséchant le réseau et laissant le feu dévorer les quartiers voisins. Comme dans La Parabole du semeur, ce sont les plus démunis qui sont en première ligne. Le sauvetage de la ville repose sur des détenues du pénitencier de Chino, payées sept dollars par jour pour se jeter dans l’enfer des flammes. Chez Butler et Markley, ce qui brûle, finalement, c’est la solidarité.
Aucun de ces romans ne réduit la catastrophe à un problème purement technique. Tous montrent que les incendies dramatiques sont un problème de société : ils dessinent une histoire des imaginaires de l’effondrement. Dans les années 1940 (Barjavel et Stewart), l’origine reste identifiable : technologies, énergies, modes de combustion, erreurs humaines. Chez Butler, dans les années 1990, la crise devient sociale : les institutions s’effritent avant que la nature ne s’embrase. Chez Markley, au XXIe siècle, l’effondrement n’a plus de centre unique. Il résulte d’interactions multiples entre climat, économie, politique et écologie. Dans ces quatre œuvres, le feu est un révélateur narratif. Comme un révélateur photographique, il rend visibles des processus qui existaient déjà mais demeuraient latents. Tant que la société fonctionne, ces processus - l’extractivisme (Stewart), l’hubris technicienne (Barjavel), la désagrégation sociale (Butler) ou les boucles climatiques (Markley) restent relativement invisibles. Lorsque le feu surgit, il les accélère brutalement et en révèle les dérèglements profonds, au-delà du seul réchauffement climatique qui en constitue le déclencheur ou le facteur aggravant.
À l’exception de Ravage, où le feu permet une refondation, aucun de ces romans ne propose réellement de « sortie » viable. Stewart revient à l’ordre ancien, Butler et Joy ouvrent sur des échappées incertaines, Markley sur une course en avant dans l’ingérable. Les solutions, elles, ne relèvent pas de la fiction : elles passent par une augmentation des moyens de lutte, par la prévention, la surveillance accrue des forêts, la transformation des territoires et des écosystèmes boisés, ainsi que par la multiplication de canaux et de retenues d’eau susceptibles à la fois de servir de barrières coupe-feu et de rafraîchir des terres asséchées en été. Autrement dit, les politiques concrètes restent encore à inventer.