L'effacement du héros

L'effacement du héros
© Illustration de Aurélien POLICE - Opexx - BÉLIAL, coll. Une Heure-Lumière

De la forge à l'épée

Trop de scories dans le métal, et la lame se brise au premier choc, sous le marteau, avant même d'affronter l'ennemi. Le forgeron chauffe le fer jusqu'au rouge sombre, le frappe, le réchauffe, puis recommence pour chasser les impuretés.

Les mythes associent très tôt technique et pouvoir. Héphaïstos, dieu grec boiteux de la forge et de la métallurgie, fabrique des armes divines, des éclairs de Zeus à l'armure d'Achille. Prométhée, en dérobant le feu aux dieux, offre aux hommes bien plus que la chaleur : les moyens de se défendre, de fabriquer des outils, et de défier l’ordre divin. Zeus, furieux, le condamne à un châtiment terrible.

Dans La Chanson de Roland, un ange aurait remis Durendal à Charlemagne, qui confie ensuite l’épée à son neveu. Avant même d’arriver entre ses mains, elle porte déjà une histoire, inscrite dans l’affrontement entre la chrétienté et les païens ; les reliques enchâssées dans sa garde (une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile) en font un symbole religieux. Blessé à mort, Roland tente en vain de la briser contre un rocher pour empêcher les Sarrasins de s'en emparer. La lame, indestructible, résiste. Dans ses derniers instants, le chevalier s’adresse à Durendal comme à une compagne, avant de mourir face à l'Espagne.

Certaines épées déjouent les attentes du combattant. Dans le poème épique Beowulf, le héros affronte un monstre vivant dans une caverne au fond d’un lac. Il manie Hrunting, réputée infaillible, mais son tranchant se révèle incapable d’entamer la peau du monstre. Parmi les trésors accumulés dans l’antre, Beowulf s’empare d’une épée gigantesque, forgée par des géants et étrangère au monde des hommes ; lorsqu’il décapite la créature, la lame se liquéfie au contact de son sang démoniaque.

Stormbringer, l’épée noire runique du cycle d’Elric de Melniboné, possède une volonté propre. En dévorant les âmes de ses victimes, elle redonne de la vigueur à Elric, mais finit par se retourner contre lui. Avec « Black Blade », chanson co-écrite pour Blue Öyster Cult, Michael Moorcock donne la parole à Stormbringer, qui décrit un maître qu’elle choisit, protège, puis consume.

Du héros au combattant du futur

Deux ans après Hiroshima, Edmond Hamilton publie The Star Kings en 1947. Son protagoniste, John Gordon, est un vétéran de la Guerre du Pacifique qui étouffe dans sa vie de comptable new-yorkais. Quand le prince Zarth Arn, second fils de l'Empereur de l'Empire Central, lui propose d'échanger sa place à deux cent mille ans dans le futur, il n'hésite pas. Il y découvre une galaxie en guerre froide intersidérale. Le disrupteur, capable d’anéantir des flottes entières, y est jalousement gardée comme un secret d’État. Gordon est confronté à une puissance dont il ne maîtrise ni les mécanismes ni les conséquences.

Robert Heinlein réserve, dans Starship Troopers (1959), la pleine citoyenneté politique à ceux qui accomplissent volontairement un Service fédéral, le plus souvent militaire. Signe de ce mérite civique, l’armure motorisée de l’Infanterie Mobile confère au soldat une force individuelle formidable. Elle accroît ses capacités, sa mobilité et sa protection, tout en lui donnant accès à un armement très supérieur à celui d’un fantassin ordinaire. Heinlein le dit lui-même : les chevaliers de la Table ronde étaient moins bien protégés.

Marqué par son expérience personnelle de combattant durant la guerre du Viêt Nam, Joe Haldeman reprend certains traits de la science-fiction militaire de Starship Troopers — formation du soldat, infanterie technologiquement augmentée et centralité de l’institution armée — dans The Forever War (1974), mais les met au service d’une critique profonde de la guerre et de la bureaucratie militaire. La dilatation temporelle relativiste a cette conséquence : William Mandella ne vieillit que de quelques années subjectives, tandis que la société terrestre change au fil des décennies et des siècles. Après chaque engagement contre les Taurans, il retrouve une société dont les normes et les valeurs lui sont devenues si étrangères qu'il n'y a plus de place pour lui sur Terre.

Dans Ender’s Game (1985), d’Orson Scott Card, l’entraînement militaire finit par se confondre avec une guerre d’annihilation. Recruté à six ans et formé dans des écoles orbitales, Ender enchaîne les choix tactiques sans mesurer leur portée stratégique ni le coût humain de chaque engagement. Il ne découvre la nature véritable de la guerre qu'après la victoire. C'est une figure très éloignée du héros chevaleresque, qui fait corps avec son arme et connaît d'emblée le prix de son pouvoir.

L'arme sans maître

En 1987, Iain M. Banks publie Consider Phlebas, premier roman du cycle de la Culture. Les Minds qui gouvernent cette civilisation galactique sont des intelligences artificielles avancées ; elles se montrent généralement bienveillantes envers les humains, tout en affichant parfois une certaine condescendance à leur égard.  Les combats spatiaux de Banks peuvent se régler en quelques microsecondes. Le temps du héros cède la place au temps machine. Les Minds et les drones de la Culture possèdent néanmoins des noms, des opinions et des personnalités très différenciées. Certaines sont pacifistes, d’autres pragmatiques ou franchement violentes.

Neal Asher, dans l’univers de la Polity (2001-), imagine avec la technologie Jain un système dont ceux qui cherchent à l’utiliser ne maîtrisent ni les finalités, ni les limites, ni même toujours le fonctionnement. Super-arme développée par le peuple Jain pour détruire ou neutraliser des civilisations, elle prend la forme d’une nanotechnologie invasive capable d’infecter, de détourner et de reconfigurer aussi bien les organismes vivants que les systèmes technologiques. Elle peut même absorber l’énergie des armes employées contre elle et transformer les tentatives de destruction en ressources favorisant sa survie ou sa propagation. Dépourvue de finalité morale identifiable, elle assimile ceux qui tentent de la contrôler et les transforme en relais de sa propre expansion. Avec elle, le héros ne risque plus seulement de perdre le contrôle de son arme : il peut devenir lui-même un fragment de ce système, l’un de ses agents.

Les Berserkers de Fred Saberhagen représentent une autre figure de l’autonomie létale. Machines de guerre cybernétiques conçues par une civilisation disparue, elles errent à travers la galaxie avec un seul but : anéantir toute forme de vie organique et intelligente. La saga, qui trouve son origine dans la nouvelle Fortress Ship (1963), décline ce motif en de multiples variations, du space opera à l’affrontement intime, du duel tactique à la contamination réciproque. La technologie Jain transforme ceux qui prétendent la maîtriser ; les Berserkers, eux, refusent toute interaction. Leur mission survit à leurs créateurs et se perpétue sans qu’aucune décision humaine ne puisse l’interrompre.

Avec Opexx (2022), Laurent Genefort projette une force militaire humaine mise à disposition d’une fédération d’espèces extraterrestres, le Blend. Admise sous un statut limité, l’humanité reste tenue à distance, sans accès autonome à l'espace interstellaire ; ses soldats sont équipés, transportés et conditionnés par leurs employeurs. Une imprégnation mémorielle réversible leur transmet les rudiments des cultures locales, puis une déprogrammation les en débarrasse à leur retour. Le narrateur, atteint du syndrome de Restorff, un déficit empathique qui renforce son efficacité opérationnelle, vit pourtant ces missions comme une ouverture sur des ailleurs fascinants. Au contact de ces mondes, il se transforme peu à peu. Le chevalier se définissait par son statut et sa loyauté ; le soldat de l’Opexx est conçu comme un outil loué à une puissance qui ne partage ni ses valeurs ni sa biologie. Parce qu’il garde des souvenirs de ses missions, le narrateur pourrait devenir malgré lui le premier humain à s’intégrer véritablement à cette communauté. Après avoir sondé son esprit, un ambassadeur du Blend lui dit : « Tu es si linéaire que tu ne le sais pas encore. »


De Hamilton à Genefort, la SF suit une trajectoire cohérente. L’arme dépasse d’abord le héros par sa puissance, puis l’institution façonne le combattant à son insu, jusqu’à en faire un instrument. Star Wars (1977) constitue une contre-tendance assumée. En plein désenchantement post-Vietnam, Lucas réaffirme la figure du chevalier et la maîtrise du héros sur son arme.

Ce que la fiction a imaginé, l’histoire militaire le produit à sa propre cadence.

De l'arbalète au drone autonome

Le canon 29 du IIᵉ concile du Latran (1139) interdit, sous peine d’anathème, l’emploi contre les chrétiens de l’arc et de l’arbalète — plus précisément, selon le texte latin, « l’art meurtrier des archers et des arbalétriers ». Cette condamnation vise principalement les conflits internes à la chrétienté, notamment les guerres privées qui déchirent alors l’Europe féodale. La puissance de l’arbalète, capable de frapper à distance avec une précision mortelle, s’accorde mal avec certaines règles du combat entre membres d’une même communauté religieuse. Son interdiction montre que l’acceptabilité d’une arme dépend aussi du contexte dans lequel elle est employée ; son usage, condamné dans les guerres entre chrétiens, peut être admis contre les ennemis de la foi.

L’idée d’une guerre menée par des machines autonomes précède de plus d’un siècle leur emploi sur les champs de bataille. Dès 1900, l’inventeur et ingénieur Nikola Tesla, dans son essai The Problem of Increasing Human Energy, propose de retirer les combattants du champ de bataille en les remplaçant par des machines dotées d’intelligence, de jugement et de capacité d’action autonome. Supprimer l’homme de l’équation serait la seule façon de soustraire la guerre aux passions qui la perpétuent.

Aujourd'hui, les missiles, les bombes planantes et les drones frappent sans exposer ceux qui les commandent à une riposte directe, parfois à des milliers de kilomètres. Les systèmes les plus avancés franchissent un nouveau seuil : en 2020, lors des essais AlphaDogfight de la DARPA, un agent d'IA a remporté cinq combats simulés consécutifs contre un pilote de F-16. En 2022-2023, des agents d'IA ont piloté le X-62A VISTA, un F-16 expérimental du programme ACE, dans des vols d'essai et des manœuvres de combat.

Sur le théâtre ukrainien, les drones jouent un rôle central dans l'observation, la reconnaissance et les frappes en profondeur. Les modèles FPV, produits en masse, s'adaptent rapidement à de nouvelles missions ; les appareils à longue portée frappent des infrastructures ou des installations militaires. La Russie utilise massivement des drones d'attaque de type Shahed, et a officialisé en 2025 la création d'une branche militaire dédiée aux systèmes sans pilote. Face à la pénurie de main-d’œuvre, l’Ukraine développe des logiciels d’autonomie permettant à un seul opérateur de superviser simultanément plusieurs appareils en mission. Un logiciel de planification de trajectoire permet de gérer jusqu’à cinq drones bombardiers depuis un même poste de contrôle ; l’opérateur n’intervient que quelques minutes durant la phase terminale pour valider et ajuster la frappe. Des systèmes d’engagement automatique de type « tir et oubli » (« fire and forget ») sont également envisagés pour l'interception de drones.

Une arme relativement bon marché peut menacer un équipement beaucoup plus coûteux, alors qu’un État disposant de moyens industriels limités accède à une capacité de frappe longtemps réservée aux avions ou aux missiles. La chaîne de décision, autrefois lisible du politique au combattant, se fragmente à mesure que s’estompe la frontière entre sphère militaire, industrie civile, informatique et innovation locale.


Prométhée inversé

Prométhée vole le feu aux dieux pour le donner aux hommes. En apprenant à s’en servir, l’humanité fait de la technique une conquête ; mais la puissance qu’elle libère peut échapper à ceux qui la maîtrisent.

En juin 1980, une défaillance informatique du système d'alerte du NORAD fait apparaître, à plusieurs reprises, une attaque soviétique massive sur les écrans des centres de commandement. Le 3 juin, le chiffre monte rapidement de 2 à 200 missiles, puis à plus de deux mille. Le Strategic Air Command met ses équipages en alerte et fait démarrer les moteurs des avions. Mais les radars et les satellites ne détectent aucune attaque. Les opérateurs humains comprennent alors que les données sont erronées et évitent l'irréparable.

L’épée prolonge le bras du combattant, l’armure motorisée démultiplie sa force, l’artillerie exige des ateliers, des transports et une administration. Le missile ou la bombe planante effacent presque entièrement la présence physique de celui qui frappe. Le drone dissocie l’opérateur de l’action : à distance, celui-ci observe, sélectionne une cible, interprète les informations transmises par les capteurs et peut encore agir jusqu’au dernier instant. Le drone autonome va plus loin encore, puisqu’il peut identifier, suivre ou atteindre une cible sans intervention humaine.

Plus l'arme gagne en complexité ou en autonomie, plus celui qui en a la responsabilité risque de perdre la capacité d’en interrompre l’action. Lorsque la machine décide en quelques microsecondes, qui répond de la frappe ? Le politique, l’ingénieur, l’opérateur, l’algorithme ? La chaîne de décision se dissout en même temps que la possibilité de dire : « c’est moi qui ai tué ».

La guerre, autrefois affrontement de volontés humaines, devient un échange de signaux entre systèmes. Le guerrier cède la place au superviseur, et l’action militaire se détache progressivement de celui qui en assume les conséquences. Le héros ne disparaît pas d’un coup, mais son pouvoir de décision lui glisse entre les doigts. Il reste présent, mais n’est plus qu’un maillon, parfois un simple témoin.