La Saxe païenne, angle mort de l’uchronie
Deuxième volet d’une série consacrée aux uchronies.
La résistance saxonne face à Charlemagne offre à l’uchronie une guerre d’usure, des vaincus mémorables et une défaite qui redessina l’Europe du Nord. Pourtant, une victoire saxonne permettant au paganisme de se maintenir durablement dans la région reste un motif quasi absent du genre — plus rare encore que les uchronies romaines, elles-mêmes peu nombreuses. Pourquoi ?
Les arbres, les sources et les bois comptaient parmi les principaux espaces rituels des sociétés germaniques du haut Moyen Âge. L'Irminsul était le pilier sacré des Saxons continentaux. Les textes francs restent imprécis sur son aspect ; son nom, généralement rapproché du vieux-saxon irmin (« puissant » ou « immense ») et sul (« pilier »), invite plutôt à y voir une colonne cultuelle. Les Annales royales franques le mentionnent lors de la campagne de 772, en Westphalie. Après avoir pris l'Eresburg, Charlemagne se rendit jusqu’au sanctuaire, fit abattre l’Irminsul et s’empara des richesses du lieu.
De 772 à 804, le conflit entre Charlemagne et les Saxons s'étendit sur trente-deux ans, ponctué de campagnes, de soulèvements et de périodes de soumission. En 782, après la défaite franque du Süntel et la reprise de l'insurrection menée par Widukind, les Annales rapportent l'exécution de 4 500 Saxons à Verden.
La Capitulatio de partibus Saxoniae, traditionnellement datée de 782 ou de 785, punissait de mort plusieurs actes associés au paganisme : les sacrifices aux idoles, certaines pratiques funéraires et le refus du baptême. Ce régime juridique particulièrement sévère fut ensuite en partie assoupli par le Capitulare Saxonicum de 797.
En 785, Widukind, chef de la résistance saxonne, déposa les armes et reçut le baptême à Attigny ; Charlemagne lui-même aurait été son parrain.
Uchronies et romans historiques
À notre connaissance, seules deux uchronies publiées s’approchent d’une victoire du paganisme germanique. Dans la trilogie The Hammer and the Cross (1993-1996), Harry Harrison et le médiéviste Tom Shippey (sous le pseudonyme de John Holm) imaginent une Angleterre du IXe siècle où les invasions vikings débouchent sur un paganisme réformé. Shef, enfant illégitime d'un pillard nordique et d'une captive anglo-saxonne, unit innovation technique et spiritualité pour forger une voie distincte de celle de Rome. Bien que située en Grande-Bretagne et en Scandinavie, l'œuvre esquisse une religion polythéiste capable d'opposer ses institutions à la centralisation chrétienne. Dans L'Empreinte des Dieux (2000), Rachel Tanner convoque Widukind parmi les commandants d'une coalition barbare qui attaque l'Empire romain mithraïque.
La fiction historique, elle, est mieux représentée. Kim Rendfeld, dans The Ashes of Heaven's Pillar (2014), prend pour héroïne Leova, une Saxonne devenue veuve après la guerre, dont la foi repose sur les cendres de l'Irminsul. Robert Focken, dans Arnulf. Die Axt der Hessen (2015), suit un Hessois enrôlé de force dans l'armée franque. Il participe au saccage du haut lieu avant de tomber amoureux de la demi-sœur de Widukind.
Angus Donald consacre à cette période sa série Fire Born, centrée sur Bjarki Bloodhand, un berserker — guerrier capable d'entrer dans un état de furie incontrôlée au combat — et sa demi-sœur Tor Hildarsdottir. La série compte cinq volumes ; le dernier, Blood of the Bear, est paru en 2024. Widukind y est cette fois à la tête de la résistance.
En France, la plupart de ces titres restent sans traduction. Charlemagne y est par ailleurs une figure fondatrice, dont les vaincus restent largement absents de l’imaginaire collectif.
Les raisons d'un angle mort
La chute de l'Empire romain d'Occident dispose d'un repère conventionnel : 476, année de la déposition de Romulus Augustule. La conquête de la Saxe n'offre pas d'équivalent. Aucun des moments possibles — la destruction de l'Irminsul, la Capitulatio, la soumission de Widukind — ne s'impose avec l'évidence d'une date-repère. La Saxe formait par ailleurs une mosaïque de communautés et de cultes locaux, sans autorité centrale unique capable de coordonner durablement une résistance face au royaume franc. Même victorieux, les Saxons auraient-ils préservé leur paganisme, ou seulement retardé son déclin ?
Faute de sources saxonnes, la description la plus précise de certains rites païens vient d'un document franc. L'Indiculus superstitionum et paganiarum, rédigé au VIIIe siècle dans les milieux ecclésiastiques carolingiens, énumère une trentaine de croyances et d'usages condamnés. L'une de ses rubriques mentionne les nimidas, terme généralement interprété comme désignant des bois ou des sanctuaires forestiers.
Les Saxons vaincus n'ont laissé aucun texte consacré à leurs croyances. Les sources nordiques — Eddas et sagas islandaises — offrent certes un ensemble plus abondant, mais elles furent rédigées après la christianisation et ne livrent pas un reflet fidèle du paganisme ancien. Les récits occidentaux souffrent souvent du même biais. Des observateurs chrétiens y décrivent des pratiques qu'ils condamnaient ou ne comprenaient pas.
Le vieux-saxon nous est principalement connu par le Heliand (v. 830-840). Ce poème évangélique adapte la vie du Christ aux codes de la poésie héroïque germanique : Jésus y prend les traits d'un chef entouré de ses compagnons d'armes, et les noces de Cana y deviennent un festin guerrier. Le texte illustre l'appropriation de l'imaginaire préchrétien par la culture chrétienne plus qu'il ne révèle le paganisme d'origine, dont les traces restent fragmentaires.
Donar, Wodan et Saxnot sont trois divinités attestées chez les Saxons anciens. On les connaît principalement par la formule de renonciation baptismale saxonne (Abrenuntiatio Diaboli), un texte dont la langue remonte au VIIIe siècle et dont le manuscrit conservé date du IXe. Les nouveaux convertis devaient y rejeter ces anciens dieux : « ec forsacho allum dioboles uuercum and uuordum, Thunaer ende Uoden ende Saxnote » (« Je renonce à toutes les œuvres et paroles du diable, Thunaer et Woden et Saxnot »). Les Incantations de Mersebourg (v. 900) conservent des représentations anciennes : des Idisen — variante germanique occidentale de ce que le monde nordique appelle les Valkyries — délivrant des captifs sur les champs de bataille, Wodan guérissant un cheval. Mais leur lien avec la tradition saxonne reste incertain.
Ce quasi-silence des sources n'est pas le seul problème : une victoire saxonne n’aurait pas suspendu les transformations sociales de fond. La croissance démographique, l'intensification agricole et l'extension des surfaces cultivées touchèrent, selon des rythmes variables, de nombreuses sociétés de l'Europe post-romaine, chrétiennes ou non. Une Saxe restée païenne aurait dû composer avec les mêmes contraintes démographiques, agricoles et foncières qui pesaient sur les terres, les pâturages et les espaces forestiers. Les droits d'usage sur le bois, les glands ou le gibier auraient eux aussi été soumis à des tensions croissantes. L'historien Chris Wickham a établi que le recul des structures fiscales impériales avait laissé aux paysans des marges d'autonomie entre le Ve et le VIIIe siècle ; mais ces marges s'érodaient progressivement, sous l'effet de la concentration des terres et de la montée en puissance des élites locales — dynamiques que ni la religion ni la politique carolingienne n'avaient créées seules (1).
Le culte saxon, dépourvu de doctrine fixée et de maillage ecclésiastique, n’offrait pas de cadre institutionnel de remplacement. Mais il n’en restait pas moins utilisable comme légitimation du pouvoir. Rien n’aurait empêché les élites guerrières d’asseoir leur pouvoir sur cette cosmologie païenne plutôt que chrétienne — la condition paysanne n’en aurait pas été modifiée pour autant.
Une fiction uchronique à écrire
Contrairement à Rome, qui a laissé des aqueducs, des lois, des langues et des institutions, la Saxe préchrétienne ne nous est accessible qu’à travers des silences : forêts abattues, sanctuaires et noms de lieux disparus.
La rareté du motif tient aux exigences mêmes du genre. L’uchronie fonctionne plus facilement avec un point de divergence net et des structures politiques à faire basculer. Éric B. Henriet souligne la nécessité de maintenir un écart raisonnable entre la bifurcation et le temps de l’action (3) ; aux Galaxiales de Nancy (1996), Raymond Iss et Stéphanie Nicot proposaient une limite de vingt à trente ans. Des œuvres majeures contredisent cette règle : Roma Æterna de Robert Silverberg couvre plus d’un millénaire — mais en s’appuyant sur une civilisation aux institutions politiques, religieuses et économiques bien établies. Or, que montrer trente ans après une victoire de Widukind, ou même un siècle plus tard ? Les sources ne permettent pas de reconstruire les institutions qu’aurait pu produire une Saxe victorieuse. Pour voir émerger une civilisation païenne, l’auteur devrait donc inventer de toutes pièces un droit, une fiscalité, des autorités et des rituels.
Un monde sans emprise de l'Église de Rome n'est pas seulement un passé contrefactuel : c'est une invitation à penser autrement les formes de pouvoir et d'organisation qui n'ont pas besoin d'une institution unique pour tenir. Cette fiction reste à écrire. Mais les questions qu'elle pose — comment une société s'organise sans pouvoir central, comment un rapport à la nature peut se construire autrement — sont les nôtres.
Isabelle-Rachel Casta, chercheuse à l'université d'Artois et spécialiste de la SF, a montré que l'uchronie fonctionne souvent comme un geste réparateur — elle revient dans le passé pour suturer ce qui a été brisé (2). Le cas saxon résiste à cette logique. Les dieux germaniques ne se sont pas effacés d’un monde qui leur aurait survécu : ils ont disparu avec le monde qui les portait. Il n'y aurait rien à réparer, mais tout à inventer.
Sources :
Études
(1) Chris Wickham, L'Héritage de Rome : une histoire de l'Europe de 400 à 1000, trad. Philippe Pignarre, Flammarion, 2009.
(2) Isabelle-Rachel Casta, « Quand les dieux s'absentent…, l'uchronie répare le monde », CultX Revue, Peut-on sauver le passé ? Imaginaires et récits contre-factuels [en ligne] : https://cultx-revue.com/article/quand-les-dieux-sabsentent-luchronie-repare-le-monde
(3) Éric B. Henriet, L'Histoire revisitée — Panorama de l'uchronie sous toutes ses formes, Encrage, 2004.
Sources primaires
Annales regni Francorum, éd. Friedrich Kurze, MGH, Scriptores rerum Germanicarum, t. VI, Hanovre, 1895.
Capitulatio de partibus Saxoniae, in Alfred Boretius (éd.), Capitularia regum Francorum, MGH, Legum sectio II, t. I, Hanovre, 1883, p. 68-70.
Capitulare Saxonicum, ibid., p. 71-72.
Indiculus superstitionum et paganiarum, ibid., p. 222-223.
Heliand, éd. Eduard Sievers, Halle, Buchhandlung des Waisenhauses, 1878.
Incantations de Mersebourg, in Elias von Steinmeyer (éd.), Die kleineren althochdeutschen Sprachdenkmäler, Berlin, 1916.
Fictions historiques
Kim Rendfeld, The Ashes of Heaven's Pillar, Fireship Press, 2014.
Robert Focken, Arnulf. Die Axt der Hessen, 2015, ACABUS Verlag.
Angus Donald, Blood of the Bear (Fire Born, vol. 5), Canelo Adventure, 2024.
Uchronies
Harry Harrison et John Holm, The Hammer and the Cross (trilogie) : The Hammer and the Cross (1993), One King's Way (1995), King and Emperor (1996), Tor Books.
Rachel Tanner, L'Empreinte des Dieux — Le Cycle de Mithra : intégrale des romans et des nouvelles [première publication : 2000], Mnémos, 2019.
Robert Silverberg, Roma Æterna, Tor Books, 2003.