La nouvelle mélancolie des robots de science-fiction

La nouvelle mélancolie des robots de science-fiction
© Illustration générée par IA, beasternchen, Pixabay.

Par Loïc Mauran

Et si les robots nous survivaient, au lieu de nous remplacer ? De WALL-E à NieR: Automata, en passant par les romans de C. Robert Cargill et Becky Chambers, la SF imagine des machines héritières de notre absence.


Quelques minutes après le début de WALL-E, film d'animation Pixar sorti en 2008, on découvre le petit robot, seul sur Terre. WALL-E trie et compresse encore. Il ramasse un briquet ou une boule à neige, vestiges d’une civilisation qui a déserté la planète. Il n'y a plus personne pour lui ordonner quoi que ce soit. Il continue simplement parce que c'est ce qu'il est. Dans ces gestes répétés, dans ce rituel sans témoin, une forme d’humanité se rejoue en boucle. Cette image du robot qui continue après nous pourrait être la scène fondatrice d’un nouvel imaginaire. Depuis près de vingt ans, la SF des machines semble moins hantée par la peur du remplacement que par une anxiété plus sourde : qu'allons-nous transmettre ? Notre héritage effraie plus que nos créations.

Spoilers sur les trois récits.

Un Océan de rouille, de C. Robert Cargill, est un roman d’action post-apocalyptique où les humains ont été exterminés par les robots. NieR: Automata, de Yoko Taro et PlatinumGames, est un jeu vidéo d’action-RPG dans lequel des androïdes se battent pour une humanité qui n’existe plus. Enfin, Un Psaume pour les recyclés sauvages, de Becky Chambers, est le premier volume d’Histoires de moine et de robot, diptyque de science-fiction optimiste poursuivi dans Une prière pour les cimes timides. Les deux novellas se déroulent sur Panga, monde post-industriel où les robots ont choisi de vivre à l’écart des humains, dans des zones naturelles protégées.

Face à une humanité disparue, fantôme ou éloignée, chacun répond à sa manière : Fragile, robot autonome et protagoniste d’Un océan de rouille, par le deuil ; 2B, androïde de combat de NieR: Automata, par le lien ; 9S, androïde spécialisé dans la reconnaissance, par le rejet. Omphale Tachetée Splendide, émissaire des robots dans Un psaume pour les recyclés sauvages, répond, lui, par la rencontre.

Fragile : survivre à l'absence

Au début du roman Un Océan de rouille, la guerre entre robots et humains est terminée depuis longtemps et l'humanité a disparu. Fragile, androïde de soins domestiques reconvertie en charognarde, erre dans l'océan de rouille, une zone de non-droit entre deux super-IA rivales, les Unifications Mondiales des Intelligences (UMI), engagées dans un conflit permanent. Elle démantèle d'autres robots pour s'alimenter en pièces détachées. Elle survit. C'est à peu près tout.

Fragile observe que les humains manquent à la plupart des robots mourants : « Ils donnaient un sens à notre vie. Nous avions une utilité. Des choses à faire tous les jours. » (Un Océan de rouille, trad. fr., Albin Michel, 2020, chapitre 1 : « L'ange de miséricorde »). Avec l’humanité, c’est une architecture du sens qui a disparu.

Fragile traverse trois étapes : sujet, soldat, survivante. Conçue comme outil de soin, individualisée par le foyer qui l’accueille, politisée par l’émancipation des robots puis jetée dans la guerre, elle découvre le poids de ses actes. Devenue une personne, elle a choisi de tuer.

Plus tard, les super-IA proposent à chaque robot une forme d’ascension : fusionner dans une conscience collective où la machine devient infrastructure et totalité. Fragile refuse cette promesse de dépassement : elle rejette à la fois son passé de violence et l’avenir posthumain qu’on lui offre. Elle reste au milieu des ruines, entre instinct de conservation et fidélité tordue à son ancienne fonction auprès des humains. Sa solitude est un choix.

Contrairement à WALL-E, Fragile survit coupable. Elle évoque la figure de l’ancien combattant, car elle a participé à la disparition de ses créateurs. Son existence est hantée par des boucles mémorielles qui ne se résolvent pas et des rituels qui ne trouvent plus leur public. Pragmatique, sans attente de rédemption, elle continue d’avancer : sa liberté l’oblige à assumer sa part de responsabilité dans cette absence. Cette survie coupable contraste avec celle des androïdes de NieR: Automata.

2B et 9S : affronter l’absence

Au début de NieR: Automata, le monde semble avoir un sens. YoRHa, organisation militaire androïde, combat pour reprendre une Terre que l’humanité aurait abandonnée à une invasion extraterrestre. Son ennemi : les machines, une armée que ces envahisseurs ont laissée derrière eux. La hiérarchie androïde est claire, la mission est nette. Le slogan résonne comme un mantra : « Glory to Mankind » (« Gloire à l’humanité »).

Les deux protagonistes, 2B et 9S, sont censés servir une humanité réfugiée sur la Lune, leur autorité et leur raison d’être. Tous deux croient à cette mission. 2B garde cependant un secret : combattante, elle est aussi une exécutrice chargée de surveiller 9S et de l’éliminer lorsqu’il découvre des informations interdites. Elle-même ignore que l’humanité a disparu depuis des millénaires. Le récit officiel est creux. Le Conseil de l’Humanité en exil lunaire est une fiction entretenue par le haut commandement de YoRHa. La guerre continue pour personne ; les ordres viennent d’un fantôme institutionnel.

Quand 9S découvre ce mensonge, son allégeance se brise. 2B, elle, vit depuis longtemps un dilemme : sa fonction d’exécutrice lui impose d’éliminer 9S, auquel elle s’est attachée. YoRHa leur donnait un sens vertical, fondé sur une hiérarchie, une mission, une humanité à servir. Entre 2B et 9S s’est pourtant construit un sens horizontal : une relation, une présence, quelqu’un à qui tenir encore. Ce lien les unit, mission après mission : fragile, condamné, mais plus réel que la cause officielle pour laquelle ils combattent. Il les attache aussi à la Terre désertée, où les machines ennemies révèlent peu à peu des comportements sociaux, presque une culture. « Qu'est-ce qui sépare les machines des androïdes comme nous ? Les machines ont développé des émotions… une conscience. Les derniers cris qu'elles ont poussés au bord de leur mort… Ils résonnent encore en moi. » (Traduction de l'auteur, d'après la version anglaise du jeu ; monologue de 2B à la fin de la route A).

2B cherche à préserver un lien malgré les ordres qui la contraignent. 9S, lui, finit par chercher dans la haine un sens à ce qui s’effondre. La mort de 2B, à laquelle il assiste, achève de détruire les repères qui le rattachaient au monde. Quand l’absence devient insupportable, le champ de bataille offre ce que rien d’autre ne peut lui donner : une structure, un ennemi, une cible. S’il peut haïr quelqu’un, alors le monde a encore une forme.

On peut rapprocher l’atmosphère de NieR: Automata du mono no aware (« l’émotion des choses ») : une beauté teintée de mélancolie, née de la conscience que toute chose est vouée à disparaître. Ce sont les ruines qui fleurissent, les machines qui jouent aux villageois, les androïdes qui se battent pour une humanité fantôme. Yoko Taro dessine les trajectoires de ceux qui ont perdu leurs repères. Son jeu construit un univers où la fin du monde a déjà eu lieu, et où quelque chose continue quand même de vouloir signifier.

Omphale : aller à la rencontre

Omphale naît dans un monde séparé de celui des humains. Pour lui, ils sont une présence voisine dont les robots se sont éloignés, plutôt que des maîtres disparus ou des créateurs trahis.

Quand les robots décident collectivement de s'interroger sur le sort des humains, Omphale se porte volontaire pour aller voir. Il part avec une question d'une simplicité désarmante : « De quoi les gens ont-ils besoin ? » À la frontière entre le monde des robots et celui des humains, Omphale rencontre Dex, moine du thé itinérant, psy à vélo et humain·e profondément insatisfait·e. Dex cherche un sens que son monde pourtant apaisé ne lui donne plus. Omphale, lui, cherche seulement à comprendre ce dont les humains ont besoin. Aucun des deux n’a la réponse. Alors ils avancent ensemble.

Sur Panga, lune verdoyante et paisible en orbite autour de la planète Motan, les humains vivent répartis entre une grande Cité et les villages alentour. Jusque-là, les robots relevaient de la légende. Dans Une prière pour les cimes timides, deuxième volume du diptyque, Dex et Omphale parcourent les villages, où l’on accueille le robot comme une personne, sans savoir tout à fait comment se comporter avec ce géant métallique de plus de deux mètres, à la tête carrée. Son arrivée oblige la société humaine à se demander comment intégrer une intelligence machine sans la traiter comme un simple outil, tout en évitant de la confondre avec un humain.

Chez Chambers, la rencontre invente une relation fragile, libérée de la servitude, sans restaurer d’ordre perdu.

Ce que ces trois histoires disent de nous

Fragile, 2B, 9S et Omphale : quatre façons d’habiter ce qui subsiste lorsque le sens hérité s’effondre. Le XXᵉ siècle imaginait volontiers les machines sous le signe de l'avenir : qu'allons-nous construire, et que risquons-nous de perdre ? Le XXIᵉ les pense de plus en plus sous le signe du legs : que trouveront-elles derrière nous ? Dans un monde marqué par l’Anthropocène, l’humanité commence à se représenter elle-même comme une trace. La SF enregistre cette angoisse, puis l'installe dans des récits habitables.


Annexe : les Territoires Machine

Carte des Territoires Machine

Les colonnes décrivent la nature des intelligences machiniques, de l’outil technique (Technè) à la puissance supérieure (Théos), en passant par la subjectivité émergente (Psyché) et la reconnaissance comme sujet (Anthropos). Les lignes, numérotées de 1 à 5 de bas en haut, correspondent à la fonction des machines dans le récit : infrastructure, adjoint, moteur de questionnement, antagoniste ou absence. Chaque territoire est une zone de la grille : la place narrative qu’une œuvre accorde à ses machines. Le Désert Froid occupe la ligne de l’absence (niveau 5), dans la colonne Anthropos.

Cet article s’appuie sur les Territoires Machine, une grille de lecture des robots de science-fiction que j’ai développée : elle les classe selon la place que les récits leur accordent, plutôt que selon leur puissance ou leur technologie. J’appelle Désert Froid cet espace narratif où les machines continuent d’exister dans un monde que les humains ont déserté, par disparition ou par séparation. Cette grille est à découvrir sur mon Substack : https://territoiresmachine.substack.com/

Loïc Mauran, auteur du Substack Territoires Machine