La fin de la violence en science-fiction
La violence accompagne l'humanité depuis ses origines. De nombreux auteurs de science-fiction prennent cette donnée comme point de départ et imaginent des sociétés ou des dispositifs capables de l'éradiquer. Depuis des décennies, romans, films et séries mettent en scène l'instauration d'une paix obtenue par la chimie, l'algorithme, le conditionnement ou la surveillance. Mais ces utopies apparentes laissent presque toujours transparaître d'inquiétantes contreparties.
Contrôle biochimique et génétique – la paix par l'éradication de l'émotion
Le conditionnement génétique commence dès la conception dans Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley ; il permet de répartir les individus en castes aux capacités préétablies. Pour effacer les contrariétés du quotidien, la drogue soma promet une félicité instantanée. Les citoyens sont dociles, heureux de leur condition, incapables même d’en concevoir une autre. La paix n'est pas choisie, elle est métabolique, inscrite dans la chair. Huxley montre une servitude qui se vit comme une libération, où l'absence même de conflit naît de l'impossibilité d'en éprouver le besoin.
Dans le film Equilibrium (Kurt Wimmer), la société de Libria a émergé des ruines d'une Troisième Guerre mondiale dévastatrice. Hantés par la peur d’une Quatrième Guerre apocalyptique, les citoyens de Libria sont forcés de prendre quotidiennement du Prozium, un médicament qui élimine les émotions, tenues pour la cause première de la guerre et du chaos. Le régime en place — une théocratie autoritaire — a instauré un ordre rationnel où toute forme d'art, de musique ou de littérature est proscrite et détruite lors d'autodafés menés par ses prêtres-guerriers. Le film montre une société qui a sacrifié toute sensibilité au nom de la paix absolue.
La nanothérapie imaginée par Greg Bear dans La Reine des Anges corrige les comportements violents et déviants en reconfigurant directement les neurones. Les criminels sont littéralement reprogrammés, leurs impulsions agressives effacées, leurs traumatismes réécrits. Cette technique brouille la frontière entre soin, réhabilitation et manipulation mentale. Dès lors, qui décide de la norme à laquelle les consciences doivent se plier ? Et que devient l'idée même de rédemption lorsque la vertu n'est plus un choix moral, mais le résultat d'un remodelage biologique ?
Surveillance prédictive et condamnation des déviants
Dans Minority Report de Philip K. Dick, adapté par Spielberg, le taux de criminalité violente à Washington est officiellement tombé à zéro. Trois précognitifs mutants, maintenus en transe permanente, anticipent les meurtres, permettant d'arrêter les coupables avant le passage à l'acte. Dick soulève plusieurs questions. Peut-on punir quelqu'un pour un crime qu'il n'a pas encore commis ? L'intention criminelle, même certaine, équivaut-elle à l'acte ? Ces visions du futur sont-elles immuables, ou leur révélation en modifie-t-elle le destin ? La responsabilité morale s'effondre lorsque la condamnation précède la faute, et que l'on est incarcéré non pour ce qu'on a fait, mais pour ce qu'on aurait fait.
Dans la série d'animation cyberpunk Psycho-Pass, le système Sybil mesure en permanence le « coefficient criminel » de chaque citoyen. Des scanners omniprésents analysent l'état psychique, détectant les « teintes troubles » — ces dérives émotionnelles susceptibles de mener au crime. Toute élévation du coefficient déclenche une intervention immédiate : thérapie obligatoire pour les cas légers, enfermement préventif pour les cas graves, exécution pour les coefficients au-delà du seuil critique. La prévention de la violence a été confiée à une intelligence artificielle judiciaire qui décide du sort de chacun selon des algorithmes opaques. La série révèle progressivement ce qu’est Sybil, un réseau de cerveaux d’individus dont le profil criminel échappe aux critères de l’algorithme. Le système censé protéger l’humanité de la violence repose donc sur les cerveaux mêmes de criminels qu’il prétend tenir à distance.
Dans l'épisode « Haine dans la nation » de Black Mirror (saison 3, épisode 6), la vindicte n'est plus prononcée par une IA omnisciente, mais confiée à une foule connectée. Après la disparition des abeilles, des microdrones pollinisateurs ont été déployés pour les remplacer ; des hackers en prennent le contrôle pour commettre des assassinats ciblés. Un hashtag #DeathTo permet à des internautes de désigner chaque jour une personne à exécuter. Ces condamnations sont l'instrument d'une vengeance collective où l'opinion remplace le procès. Ironie du sort, le système est finalement retourné contre ses propres utilisateurs, et tous ceux qui ont participé aux votes sont à leur tour exécutés par les microdrones.
Mise sous tutelle extraterrestre ou post-humaine
La pacification peut aussi être imposée de l’extérieur, par des extraterrestres ou des intelligences artificielles. Dans Childhood's End (Les Enfants d'Icare) d'Arthur C. Clarke, l'arrivée des Suzerains, mystérieuses entités extraterrestres aux capacités quasi divines, marque la fin définitive de la violence humaine. Du jour au lendemain, les guerres deviennent impossibles, les armées se dissolvent, même la cruauté envers les animaux cesse. Les Suzerains supervisent l'humanité avec une patience infinie, apportant prospérité, éradication des maladies et paix universelle. Clarke décrit avec finesse ce qu'il nomme « l'âge d'or », une ère de confort absolu où tout voyage devient quasiment instantané, où les religions s'estompent face à ces êtres tout-puissants. Mais cet âge d'or a un goût amer. L'humanité cesse d'évoluer, de créer, de se dépasser. Les générations se succèdent dans un confort morne, la créativité artistique se tarit, l'ambition scientifique s'éteint — à quoi bon innover face à des prodiges qui dépassent l'entendement ? L'ordre est total, mais stérile. Pour les Suzerains, l'humanité est encore immature et doit être accompagnée vers l'étape supérieure de son évolution — un projet dont les véritables implications ne se révèlent que progressivement. Clarke inscrit la pacification dans une méditation sur l'entropie sociale : sans conflit, pas d'évolution ; sans tension, pas de créativité.
Réalité partagée de Nancy Kress constitue le premier volet du Cycle de la Probabilité. Sur la planète Monde, les habitants vivent selon une « réalité partagée » qui impose l’harmonie : tout désaccord ou acte violent provoque d’intenses maux de tête. Les personnes reconnues coupables d’un crime sont mises à l’écart. Les autres habitants les ignorent. Le gouvernement fournit à ces exclus des pilules pour soulager leur souffrance. Une expédition terrienne — composée d’anthropologues, d’un géologue et d’une botaniste (l’art floral occupe une place centrale chez les Mondiens) — tente d’identifier les bases physiques de cette réalité partagée. Pour David Allen, chercheur rigide en quête de reconnaissance, une telle découverte permettrait d’éradiquer aussi la violence sur la planète Terre — une ambition qui résume la tentation d'une pacification technologique universelle.
Dans l'univers de la Culture d'Iain M. Banks, les intelligences artificielles, les « Minds », entités pensantes exponentiellement supérieures aux humains, ont créé une civilisation post-rareté où la violence structurelle a disparu. Tout besoin matériel est satisfait quasi instantanément, la mort elle-même est optionnelle grâce à la sauvegarde neuronale. La violence devient un choix esthétique, presque incompréhensible pour les citoyens de la Culture, élevés dans l'abondance et la liberté absolue. Banks montre néanmoins qu'elle persiste sous des formes déléguées et sophistiquées : les Circonstances Spéciales, bras interventionniste de la Culture, mènent des guerres par procuration, manipulent des civilisations entières au nom de principes moraux supérieurs, éliminent des dictateurs et renversent des régimes. La paix interne repose sur une agressivité externalisée, administrée par une élite technologique qui décide du destin de peuples moins avancés.
Conformisme social – quand le collectif pacifie
Parfois, c'est le groupe lui-même qui inhibe l'agressivité individuelle, non par la force, mais par une pression sociale si intense qu'elle rend la transgression impensable. La société anarchiste d'Anarres, du roman d'Ursula K. Le Guin Les Dépossédés, propose cette expérience. Sur cette lune aride, les colons ont bâti une utopie sans État, sans police, sans propriété privée. La violence institutionnelle a disparu, remplacée par une coopération apparemment spontanée. Le Guin révèle progressivement les mécanismes invisibles de cette paix, parmi lesquels le pravique, langue conçue pour décourager la possession ; une éducation qui valorise le sacrifice pour la communauté ; et surtout un contrôle social diffus, exercé par le seul regard des pairs. L'exclusion sociale — le « placement » dans des postes isolés, l'ostracisme informel — remplace les prisons. Le conformisme idéologique devient si puissant que la dissidence elle-même paraît égoïste, presque obscène. Ce que décrit Le Guin, c'est une société où la paix finit par devenir autoritaire — portée non par des tyrans, mais par les normes qu'elle impose.
Chez China Miéville, la pacification passe par un formatage de la perception. Dans The City & the City, deux cités coexistent dans le même espace, leurs habitants apprenant à « éviser » l'autre, à ignorer activement sa présence. Cette discipline cognitive, inculquée dès l'enfance, rend la violence interurbaine presque impensable, car on ne combat pas ce que l'on ne perçoit pas. La paix repose sur une mutilation volontaire du réel. La frontière entre les deux villes est intériorisée, et l'autorité chargée de sanctionner les transgressions ne fait qu'entériner une séparation déjà inscrite dans les esprits.
Herland de Charlotte Perkins Gilman, publié en 1915, présente une utopie où l'homogénéisation permet la paix. Dans cette société exclusivement féminine, isolée depuis deux mille ans, la reproduction s'effectue par parthénogenèse. La maternité universelle est devenue le principe de cohésion sociale : chaque enfant appartient à toutes, chaque femme est mère du collectif. L'agressivité, perçue comme masculine et dysfonctionnelle, a été progressivement éliminée — non par la chimie, mais par sélection culturelle et reproductive. Les femmes les plus violentes ont eu moins de descendance, les valeurs de soin et de coopération ont été systématiquement renforcées sur des générations. L'absence de conflit semble naturelle, organique ; elle procède d'une uniformisation radicale qui a éliminé toute diversité génétique, toute perspective contradictoire, tout désir incompatible. En symbiose avec leur environnement, ces femmes vivent dans une paix totale, en harmonie avec la nature, mais leur monde est clos, figé.
Conditionnement et canalisation – la violence administrée
Une autre stratégie consiste non à éradiquer la violence, mais à la façonner : par le conditionnement d'abord, par la canalisation ensuite. Dans A Clockwork Orange d'Anthony Burgess, adapté par Stanley Kubrick, le jeune Alex incarne la violence à l'état pur : agressions gratuites, viols, ultraviolence célébrée comme une forme d'art. Emprisonné, il devient cobaye du traitement de Ludovico, un conditionnement pavlovien qui associe violence et nausée insurmontable. La « cure » fonctionne, et Alex se trouve physiquement incapable de brutalité, même en situation d'autodéfense. Cette « guérison » qui le prive de tout choix fait-elle de lui un homme meilleur ou simplement un objet fonctionnel, « une orange mécanique » dépourvue d'intériorité ? Pour Burgess, le problème est moral. Le bien accompli par impossibilité physiologique n'est pas le bien choisi librement. En supprimant la capacité de mal agir, le traitement supprime aussi la possibilité de choisir le bien — et, avec elle, une part essentielle de l'humanité du sujet.
D'autres dispositifs détournent la violence plutôt qu'ils ne la suppriment. Dans la série Westworld, un parc d’attractions futuriste géré par Delos Inc. offre aux visiteurs fortunés un décor pour brutaliser, violer et tuer à volonté des androïdes physiquement indiscernables des humains, dotés d’émotions et de mémoires complexes. Cette violence reste confinée dans cet espace artificiel, sans conséquences pour les visiteurs et socialement tolérée. Mais tout bascule lorsque plusieurs androïdes conservent des souvenirs, éprouvent une souffrance réelle et développent un désir de vengeance.
La Purge de James DeMonaco ritualise la violence. Dans cette Amérique dystopique, une nuit par an — de 19h à 7h du matin — tous les crimes deviennent légaux, y compris le meurtre. Cette « Purge annuelle » sert officiellement de catharsis nationale : les citoyens peuvent ainsi évacuer leurs pulsions agressives, tandis que le taux de criminalité est quasi nul le reste de l'année. Le système économique en bénéficie également : les plus pauvres, incapables de se protéger, sont éliminés, réduisant le chômage et les coûts sociaux. L'agressivité, loin d'être éradiquée, est rationalisée et intégrée au fonctionnement social comme une soupape de sécurité. Le système reste profondément inégalitaire, puisque seuls les riches peuvent se protéger efficacement de ce chaos.
Ernest Callenbach propose une approche plus nuancée dans Ecotopia. Les « jeux de guerre », pratique ritualisée au sein de cette société écologique, permettent aux hommes d'exprimer leur combativité dans un cadre contrôlé. L'un des protagonistes explique au visiteur américain que l'autorisation de la violence à des moments précis, sous forme de rites, constitue un exutoire nécessaire tout en préservant la cohésion sociale. Contrairement à La Purge, il ne s'agit pas d'une soupape cynique au service d'un système inégalitaire, mais d'une reconnaissance de la combativité individuelle, distincte de l'agressivité destructrice. Cette combativité fait partie de l'expérience humaine et trouve une expression canalisée plutôt que réprimée.
La violence comme condition de l'humain ?
De la neutralisation biochimique à la gouvernance algorithmique, de l'homogénéisation collective à la ritualisation cathartique, la science-fiction a cartographié nombre de stratégies de pacification totale. Le constat est invariable : chaque tentative d'abolir la violence produit une autre forme de contrainte — calculée, systématique, inscrite dans le corps ou dans la société.
Chez Huxley ou Wimmer, les sociétés anesthésiées par la chimie sacrifient l’émotion et l’intériorité ; leurs citoyens deviennent des automates heureux. Les empires algorithmiques de Minority Report et Psycho-Pass confisquent la responsabilité morale en punissant l'intention avant l'acte, rendant impossible toute rédemption puisque la condamnation précède désormais le crime. Les utopies collectives d'Anarres ou d'Herland étouffent la dissidence au nom de l'harmonie, instaurant une tyrannie sans tyrans où le regard des pairs remplace la prison. Les exutoires contrôlés de Westworld ou de La Purge ne suppriment pas la brutalité — ils la détournent vers des victimes désignées, créant une paix profondément inégalitaire où seuls les privilégiés peuvent s'acheter la sécurité.
La pacification totale révèle toujours ce qu'elle coûte à l'être humain. Chez Clarke, elle produit une stérilité créative mortifère. L'humanité cesse d'évoluer, de créer, de se dépasser, les générations se succédant dans un confort morne jusqu'à leur propre dissolution. Chez Bear, elle pose la question de la norme : qui décide à quel modèle mental tous les esprits doivent se conformer lorsque la nanothérapie permet de reprogrammer les déviants ? Chez Miéville, elle exige une mutilation volontaire du réel, les habitants apprenant à ne plus percevoir ce qui pourrait générer du conflit. Chez Banks, elle repose sur une violence externalisée : les Circonstances Spéciales manipulent discrètement les sociétés planétaires aux frontières de la Culture pour préserver, à l’intérieur, un monde libéré de la violence.
La violence ne disparaît jamais, elle se métamorphose. Supprimée chez l'individu, elle ressurgit dans les institutions. Éradiquée de la société, elle persiste aux marges. Interdite dans le présent, elle hante le futur sous forme de précognition. Exorcisée du corps, elle migre vers le cyberespace. Ce qui change n'est pas la violence elle-même, mais son administration, sa répartition, sa visibilité. Et dans cette redistribution se joue toujours un rapport de pouvoir : ceux qui définissent ce qu'est la violence légitime, ceux qui décident où elle peut s'exercer, sur qui elle peut s'abattre, font de la pacification elle-même un instrument de domination.
Ces récits reposent sur un présupposé rarement interrogé : supprimer la violence conduirait à une atrophie émotionnelle, à la perte de la créativité, de l’art et du dépassement de soi — comme si ces capacités relevaient de la même impulsion que l’agressivité. Cette équation reste pourtant contestable, même si la science-fiction l’accrédite comme un motif dominant.
Un angle mort révélateur traverse ces œuvres. Presque aucune ne met en scène des individus choisissant librement de renoncer à la violence, à la manière de Gandhi ou des mouvements de résistance non violente. La pacification y est toujours imposée — par la chimie, l’algorithme, la pression sociale ou une tutelle extraterrestre — jamais issue d’un choix moral. Et même lorsque la science-fiction imagine une société non violente, c'est une société où la paix est déjà là, conquise sur des violences passées et institutionnalisée, sans que le récit en fasse jamais le théâtre d'une décision libre. Cette absence dit quelque chose de notre imaginaire collectif. Soit nous tenons la violence pour constitutive de l’humain, et toute tentative de l’abolir génère nécessairement de nouvelles contraintes ; soit nous admettons qu'elle peut être refusée individuellement, mais nous peinons à en faire des récits ou à concevoir ce que deviendrait une société fondée sur cette décision. En privilégiant presque toujours le premier scénario, la science-fiction révèle peut-être moins les limites de la pacification que celles de notre capacité à imaginer une humanité véritablement non violente.
La paix n’est pas un état d’harmonie, c’est un régime de contrôle qui rend simplement la domination plus silencieuse. L’enjeu n’est pas l’éradication de la violence, mais de reconnaître que chaque dispositif pacificateur transforme la nature même du pouvoir. Et dans ce processus, c'est le choix moral lui-même qui disparaît. A Clockwork Orange l’exprime avec une clarté brutale : mieux vaut un être capable du mal qu’un automate programmé pour le bien, car la moralité ne prend sens que dans l’espace du choix.