La constellation du chien, un post-apo qui finit bien.

La constellation du chien, un post-apo qui finit bien.

Fin août, on a eu envie de vous parler de ce premier roman épatant de Peter Heller, publié en français en 2013, ignorant que Ridley Scott l’avait porté à l’écran durant l'été. Heureuse coïncidence, qui nous a permis d’en voir l’adaptation et de vous proposer cette courte réflexion en forme de comparatif roman/film.

La constellation du chien aurait pu faire partie de notre article "Ceux qui restent". Mais il n’est pas resté beaucoup de femmes et d’hommes pour refaire société dans ce récit d’anticipation où l’humanité a quasiment entièrement succombé à un virus. Un début d’histoire que la quatrième de couverture de l’éditeur résume très bien : « Quelque part dans le Colorado, neuf ans après la Fin de Toute Chose, dans le sillage du désastre. L’art de survivre est devenu un sport extrême, un jeu de massacre. Soumis aux circonstances hostiles, Hig, doux rêveur tendance chasse, pêche et poésie chinoise, fait équipe avec Bangley, vieux cow-boy chatouilleux de la gâchette. Une routine de l’enfer. » 

Comment Ridley Scott a-t-il restitué cette équipée survivaliste, la quête de Grand Junction, ce carrefour fantasmé où se serait maintenue la société ? Et surtout, peut-on adapter au cinéma un récit écrit à la première personne où l’action est souvent relayée par la pensée, l’observation et la méditation ; un monologue empreint de notations lyriques, des parties de pêche teintées de poésie, une sensibilité à la beauté cosmique du monde ? Oui et non.

R. Scott a choisi de ne pas ajouter aux scènes naturalistes des extraits du roman lus en voix off, ce qui aurait pu être un hommage à la poésie du texte. La dimension introspective et les chatoiements de l’écriture resteront donc peu accessibles à l'écran, car le film s'écarte de la forme littéraire de l’intériorité. Pour autant, le réalisateur réussit à évoquer l’immensité des montagnes à travers les magnifiques vues aériennes ; il trouve un artifice cinématographique subtil pour rendre sensible le deuil de Hig. Enfin, il réussit à exprimer visuellement la dimension contemplative du récit, dans le fourmillement des étoiles, au-dessus de ces lacs et forêts qui continuent d’exister, voire de prospérer, jusqu’à envahir les zones urbaines.

La communion avec la nature, la pêche en rivière, l’observation des poissons et des rochers, sont les éléments d'un rituel qui permet à Hig de préserver son humanité et d'échapper à la nausée des tueries. Ils comptent parmi les plus beaux passages du roman. La pêche deviendra d’ailleurs une thématique transversale des écrits suivants de Peter Heller (Peindre, pêcher et laisser mourir et La rivière, 2015 et 2021, Actes Sud). Ridley Scott ne fait rien de ces instants de bonheur, hormis une brève scène de pêche ; comme si cette activité solitaire et réflexive n’avait pas sa place dans une fiction qui choisit de faire la part belle à l’aventure aérienne, aux affrontements et au morbide. On aurait aimé entendre la voix off de Hig : 

« À croire qu’il était impossible de contenir tant de beauté. Pas qu’une question de beauté, c’était pas ça non plus. Quelque chose lié à ma place ici-bas. Ce petit coude de pierres lisses, les falaises inclinées. L’odeur des épicéas. La petite truite fardée qui fait des ronds tranquilles dans l’eau noire d’un étang. Et même pas besoin de dire merci. Être simplement. Un poisson simplement. »  (…) « J’ai rejoint le coude de la rivière pour pêcher dans ses eaux peu profondes qui se paraient d’argent quand le soleil rejoignait l’aval du cours d’eau. Le courant dessinait un méandre argent et noir, huile et mercure. Puis le soleil est passé par-dessus la crête, ce qui nous a plongés dans une ombre froide, et l’eau n’a plus réfléchi que le ciel sans nuage et j’ai pu à nouveau voir les pierres dans l’eau moins profonde. Les pierres vertes et l’eau bleue là où elle se ridait. »

Mais cette poésie de la nature ne fait pas avancer l’aventure. Des maraudeurs et des pillards viennent ponctuellement troubler la tranquillité nocturne des deux protagonistes, bien équipés et armés dans leur aérodrome. Une nuit, un groupe de barbares attaque violemment, alors que Bangley est seul sur l’aérodrome. Dans le film, Bangley tombe lorsque la tour de guet est prise d’assaut et s’effondre dans une explosion gigantesque. Personne n'y survivrait. Au petit matin, lorsque Hig rentre, Bangley est en train de boire un café en slip, légèrement blessé. Le réalisme âpre du livre (ci-dessous l'état dans lequel Hig retrouve son compagnon) se trouve escamoté dans un raccourci hollywoodien invraisemblable.

"J’avais une servante d’atelier pour mes outils, avec des tiroirs, massive en acier rouge, d’un mètre quatre-vingts de large. Elle était magnifique. Il nous avait fallu une bonne matinée à Bangley et à moi pour la sortir du hangar de maintenance, la faire passer sur les bosses provoquées par le gel et les nids-de-poule, et lui faire traverser divers obstacles sur un chemin de planches. (...). Le grattement venait de la servante et la servante était éloignée du mur. La botte de chantier à coque d’acier de Bangley dépassait. À côté, contre le mur, son lance-grenades, celui sur lequel il travaillait. Il était couvert de sang séché. On aurait dit que quelqu’un en avait vidé un plein seau sur le bas de son corps. Il avait les yeux gonflés presque fermés, une croûte blanche de mucosités ou de vomi sur le côté du visage qu’il avait appuyé sur son bras. Sa jambe gauche était pliée à un angle bizarre. Il était allongé sur son fusil d’assaut préféré, le M4, et sa main gauche ensanglantée était sur le pontet."

Hig, habitué à rayonner dans la région à bord d'un petit avion, découvre l'existence d'un homme et de sa fille, Cima, tentant de survivre, isolés, en cultivant un potager. Ils repartent un jour à trois, dans l'avion alourdi. Dans le film, une autre bande les attaque. Ils arrivent de jour, certains à cheval, suivis d'une horde à pied, grimés dans une esthétique entre néo-punks et indiens, poursuivant l’avion de Hig qui peine à décoller. Ces scènes, absentes du roman, orientent le récit vers une imagerie de western moderne, d'épreuves et d'affrontements dont on devine que les héros les surmonteront, là encore, avec quelques égratignures. 

Autre concession à l’aventure spectaculaire, l’arrivée à Grand Junction. On en dira peu pour ne pas divulgâcher, mais le roman comporte en soi une dimension de bizarre et de morbide dont l’adaptation aurait largement suffi. Pourquoi avoir imaginé cette communauté improbable dans l’aéroport ? Si bien que le film apporte une vision manichéenne des groupes de survivants, qui n'est pas aussi marquée dans le roman.

On trouve d'abord les Agressifs : maraudeurs et barbares qui, seuls ou en groupes, attaquent et volent avant tout pour survivre. Alors que le film transforme la confrontation en un acte de légitime défense spectaculaire contre des pillards dangereux, le roman montre Hig habité par un malaise profond et la nausée constante d'avoir à tuer. Il souffre d'avoir à éliminer des individus dont il comprend la déchéance et le désespoir.
Il y a les Dérangés : cette seconde catégorie, réduite à un duo de vieux schnoques dangereux dans le roman, devient dans le film un groupe autarcique qui fait froid dans le dos. On pourrait y voir, avec le recul politique actuel, la caricature d’une société américaine attachée à l’idéologie MAGA : une communauté qui tente de préserver à tout prix les signes d’un standing disparu, celui des cocktails et des lounges d’aéroport.
Il y a les Résistants (les héros, Hig et Bangley, Cima et son père), obligés de se défendre et de tuer malgré eux. Ils ne renoncent pas à la technologie mais doivent retrouver les pratiques des fermiers.
Et enfin les Pacifiques, une communauté de Mennonites, isolés par une maladie du sang qui les affaiblit. Ils conservent un mode de vie rural qu’ils n’avaient d’ailleurs jamais quitté, compte tenu de leurs croyances : rien n’a vraiment changé pour eux. C'est sur ces deux types de protagonistes que se fonde l'espoir du roman, et celui du film : comprendre le fonctionnement de la maladie, trouver un remède ; recréer le couple, et établir une communauté humaine solidaire et résiliente. A tout prendre, entre les différents scénarios d'apocalypse qui nous menacent (guerres nucléaires, réchauffement invivable, effondrement écologique), celui de la pandémie, sauvant au moins la nature par la disparition d'une grande part de l'humanité, apparaît ici comme le moins pire.