Ceux qui restent

Ceux qui restent
© Illustration de SPARTH - Le Monde enfin, de Jean-Pierre Andrevon - FLEUVE NOIR

Cet article s'appuie sur des extraits de cinq romans, des analyses critiques et le cadre théorique développé par Marc Atallah dans un entretien publié sur ce site.


Pour Marc Atallah, enseignant-chercheur à l'Université de Lausanne et à l'EPFL, la science-fiction propose une lecture du réel différente — plus éthique, plus ironique, plus distanciée qu'une simple projection des peurs d'une époque. Elle prend appui sur le présent, l'extrapole vers un futur possible et nous invite à regarder notre monde autrement. Cette perspective conduit à une idée paradoxale : « Nous sommes déjà des survivants, le monde autour de nous est déjà détruit. »

Dystopie, récit post-apocalyptique et post-effondrement se croisent ici sans se confondre. La dystopie met en scène une société dont l'organisation devient elle-même la menace ; le récit post-apocalyptique s'ouvre sur un monde marqué par une catastrophe identifiable. Le post-effondrement, lui, s'intéresse moins à la catastrophe qu'aux fragilités qu'elle révèle.

Cinq récits du post-effondrement

Ces romans proposent des regards complémentaires sur ce que devient une société lorsque les infrastructures qui la soutenaient disparaissent. Ici, les personnages cherchent d'abord à manger, à se protéger, puis à réinventer une manière de vivre ensemble.

La Terre demeure (George R. Stewart, 1949)

Ce roman est l'une des matrices du post-effondrement. Son titre cite l'Ecclésiaste — les hommes passent, mais la Terre demeure. Stewart imagine une épidémie qui décime l'humanité. Il organise son récit autour du temps écologique — saisons, décennies, ères — plutôt qu'autour du temps humain. Ce qui s'efface, c'est la mémoire de la civilisation, génération après génération, sans que personne n'en décide. Son protagoniste ne traverse aucune catastrophe spectaculaire. Il marche dans un monde déjà vidé, où la végétation reprend ses droits au rythme lent des saisons. Ish voudrait préserver les livres et transmettre le savoir accumulé par la civilisation, mais pour les enfants qui n'ont pas connu le monde d'avant, cet héritage est devenu insaisissable : l'outil, le geste et la lecture leur échappent désormais. « Tiens, dit Ish, prends le marteau et enfonce la serrure. — Oh ! j'aime autant une brique, déclara Dick. »

Station Eleven (Emily St. John Mandel, 2014)

Dans un monde où la civilisation s'est effondrée après une pandémie foudroyante, une troupe itinérante joue Shakespeare et Beethoven de communauté en communauté à travers la région des Grands Lacs, en Amérique du Nord. La troupe adopte pour devise « Survival is insufficient », une réplique de Star Trek: Voyager. Peinte sur la caravane principale, elle devient le mot d'ordre des artistes.

Le roman multiplie les références à la science-fiction : des épisodes de Star Trek, une maquette de l’Enterprise et, surtout, un roman graphique dont ne subsistent que deux exemplaires. Intitulé lui aussi Station Eleven, il raconte les aventures du Dr Eleven, un physicien qui vit sur une station spatiale conçue pour ressembler à une petite planète. « Aujourd'hui, en l'An Vingt, Kirsten les connaît par cœur. Bien qu'elle en ait pris grand soin, ils sont maintenant cornés et usés sur les bords. »

Dans le sixième chapitre, l'autrice dresse l'inventaire de tout ce qui n'existe plus. Piscines chlorées, matchs de base-ball sous les projecteurs, guitares électriques, produits pharmaceutiques, navettes spatiales, Internet. D'autres détails suivent, plus intimes : les photos de bébés déguisés en ours ou en poivrons pour Halloween, les icônes de cœurs brisés ou intacts sur les réseaux sociaux, le défilement continu des récits d'autrui qui atténuait la solitude. Pris isolément, chaque élément paraît dérisoire. Accumulés, ils disent l'essentiel — ce qui était banal soutenait tout un monde. Les avions abandonnés sur leurs pistes deviennent des espaces de stockage en hiver, des séchoirs à fruits en été ; des adolescents s'y faufilent pour faire l'amour pendant que la rouille zèbre les carlingues. Les artefacts les plus sophistiqués trouvent de nouveaux usages, aussi élémentaires qu'imprévus. Dans cet aéroport reconverti en ville, l'un des habitants a aménagé un musée de la Civilisation. On y rassemble des objets du monde d'avant — ordinateurs portables, vinyles, grille-pain électrique — comme autant de preuves qu'il a existé.

L’Année du lion (Deon Meyer, 2016)

Romancier sud-africain de langue afrikaans, surtout connu pour ses polars, Meyer fait ici sa seule incursion dans la SF. Il choisit le dispositif du récit oral. Nico raconte, des années après les faits, comment son père Willem Storm a fondé Amanzi, colonie de survivants bâtie autour d'un barrage. Il l'a accompagné et protégé dès l'adolescence, puis l'a vu mener la communauté de la précarité à la prospérité — avant d'être assassiné. Meyer laisse le lecteur mesurer ce que l'effondrement ne règle pas : les inégalités héritées d'une histoire que la Fièvre n'a pas effacée.

Domingo, le chef militaire d'Amanzi, résume ainsi sa philosophie : « Nous sommes des animaux, Nico. Des animaux sociaux. Des animaux sociaux domestiqués. Avec une mince couche de civilisation. Des créatures dociles quand tout va bien, quand les conditions sociales demeurent normales et paisibles. Mais si on perturbe ces conditions, la couche s'efface. Alors, on devient sauvages ; on devient des prédateurs, des tueurs et on chasse en meutes. »

La communauté mesure ce qui, avant la Fièvre, était délégué aux machines. L'effondrement révèle la fragilité de systèmes que leur efficacité rendait invisibles. Dans les années 1960 déjà, une seule variété de banane, le Gros Michel, dominait le marché mondial. Un champignon l'a détruite. On est passé à la Cavendish. L'ingénieur Abraham Frost fait le rapprochement. Une monoculture, c'est un édifice entier qui vacille quand un seul étai cède. La Fièvre n'a fait qu'appliquer aux hommes la même loi qu'aux bananiers.

Les survivants s'interrogent aussi sur ce qui ne leur manque pas. Les embouteillages viennent en tête, avec leur cortège de temps perdu et d'agacement : l'impression d'un monde capable d'envoyer des rovers sur Mars sans parvenir à faire circuler des voitures. La dispersion des proches pèse davantage ; chacun partait de son côté, et il fallait sans cesse recréer des liens. Le psychologue Nero Dlamini évoque le stress des gens ordinaires, cette anxiété diffuse devenue un bruit de fond, et remarque que le désir de tout recommencer préexistait à la Fièvre. À Amanzi, l'anxiété chronique cède la place aux impératifs immédiats : se nourrir, se chauffer, survivre aux chiens redevenus sauvages comme aux groupes rivaux.

Le Monde enfin (Jean-Pierre Andrevon, 2006)

Jean-Pierre Andrevon a mis trente ans à composer ce livre, de la première nouvelle en 1975 à la version romanesque de 2006. Il définit son projet comme un « vieux fantasme de la Terre libérée de l'homme pour être rendue au reste de la création ». Le roman s'ouvre sur la liste des espèces disparues avant même l'effondrement, miroir inversé de l'inventaire de Station Eleven : quand Mandel recense ce que l'humanité perd, Andrevon liste ce qu'elle a déjà détruit.

Chez Andrevon, la reconquête commence dans les villes. Des hippopotames s'ébattent dans la Seine au pied du Pont Neuf, des lions folâtrent dans les parkings, une panthère noire arpente les rues la nuit. Tout ce que l'homme avait repoussé aux marges du monde revient occuper sa place. Dans les campagnes, un cavalier solitaire traverse une France dépeuplée une cinquantaine d'années après l'effondrement. « Il ne savait pas, il ne comptait plus les années qu'aucune mécanique ne gravait sur aucun calendrier. C'était un survivant, un des derniers, le dernier peut-être. Mais cela non plus n'avait aucune importance. » Depuis sa selle, il s'imagine vu d'en haut, réduit à un point parmi les vaches, les chevaux, les loups en lisière. Le territoire échappe désormais à toute organisation humaine. Il forme une mosaïque recolonisée parcelle par parcelle. Les routes se fissurent sous les chardons, les clôtures cèdent, les champs libérés du découpage industriel se rejoignent. Les bâtiments accueillent la vigne vierge, les bêtes, la mousse. Au crépuscule de sa vie, le cavalier veut une dernière fois voir la mer.

Alors que l'humanité s'achemine vers son extinction, le vivant reconquiert ses territoires. À l'échelle de la Terre, c'est l'espace d'un battement de cil.

Les Ombres filantes (Christian Guay-Poliquin, 2021)

Au Québec, une panne générale d'électricité arrache brutalement les personnages à leur quotidien et redistribue immédiatement les priorités. Comme le dit le narrateur : « Depuis la panne, tout a changé, mais les lois de la forêt perdurent. Soit on se montre pour défendre son territoire, soit on courbe l'échine et on passe son chemin. » La sauvagerie s'y donne crue : violence, maladie, mortalité gouvernent la vie des survivants. Une blessure mineure sans antibiotiques devient un risque vital. L'absence de soins transforme l'ordinaire en danger.

Un homme marche en forêt vers le camp où sa famille l'attend. Blessé avant la panne dans un accident de voiture, le genou défaillant, il avance quand même. Hanches qui craquent, orteils endoloris, sangles de sac qui triturent les épaules ; le corps reste une machine redoutable. La panne le renvoie à la fatigue, à la douleur, à l'effort — au choix entre des communautés dominées par la loi du plus fort, du nombre et de la nuit, et des groupes fondés sur l'entraide.

Dans un dépotoir surveillé par un homme armé, il aperçoit en retrait deux silhouettes qui fouillent les déchets — un homme et un enfant. « Ils marchent d'un pas lent et résigné. Mais au moins ils sont deux. »

Épuisé, il tombe sur Olio — un garçon d'une douzaine d'années, cheveux en broussaille, une perdrix morte à la main. Olio semble totalement dans son élément. « Tu n'as qu'à faire comme moi, dit-il. La tête d'abord, le corps ensuite. C'est facile, tous les animaux font ça. » Au petit matin, ils poursuivent leur route ensemble comme si cela allait de soi.

Conclusion

« Il est possible que les textes les plus noirs portent en eux le plus d'espérance », dit Marc Atallah. « La science-fiction n'est pas un moyen d'évasion. Elle permet de penser ce que la réalité interdit encore d'imaginer. »

Les récits post-effondrement procèdent comme des expériences de pensée. Ils retirent certains des éléments qui assurent le fonctionnement de nos sociétés — l'électricité, les réseaux, les institutions, les liens sociaux — puis observent les réactions en chaîne. Crises sanitaires, dérèglements climatiques et tensions sur les approvisionnements rappellent que rien de tout cela ne va plus de soi.

Les réponses diffèrent, la lucidité, elle, est la même. La Terre demeure, indifférente ou sauvage. Pour ceux qui restent, survivre ne suffit pas.