Ceux qui restent
Cet article s'appuie sur des extraits de cinq romans, des analyses critiques et le cadre théorique développé par Marc Atallah dans un entretien publié sur ce site.
Pour Marc Atallah, enseignant-chercheur à l'Université de Lausanne et à l'EPFL, la science-fiction propose une lecture du réel différente — plus éthique, plus ironique, plus distanciée qu'une simple projection des peurs d'une époque. Elle prend appui sur le présent, l'extrapole vers un futur possible et nous invite à regarder notre monde autrement. Cette perspective conduit à une idée paradoxale : « Nous sommes déjà des survivants, le monde autour de nous est déjà détruit. »
Dystopie, récit post-apocalyptique et post-effondrement se croisent ici sans se confondre. La dystopie met en scène une société dont l'organisation devient elle-même la menace ; le récit post-apocalyptique s'ouvre sur un monde marqué par une catastrophe identifiable. Le post-effondrement, lui, s'intéresse moins à la catastrophe qu'aux fragilités qu'elle révèle.
Ces cinq romans procèdent comme des expériences de pensée. Ils retirent les éléments qui assurent le fonctionnement de nos sociétés — l'électricité, les réseaux, les institutions, les liens — puis observent ce qui reste. Chacun privilégie une perspective différente : le retour du vivant, la résistance par la culture, la reproduction des hiérarchies ou le corps à l'épreuve.
Le vivant sans l'homme
Dans Le Monde enfin (Jean-Pierre Andrevon, 2006), l'effondrement n'est pas une perte pour la planète — c'est une libération. Andrevon a mis trente ans à composer ce livre, de la première nouvelle en 1975 à la version romanesque de 2006. Il définit son projet comme un « vieux fantasme de la Terre libérée de l'homme pour être rendue au reste de la création ». Le roman s'ouvre sur la liste des espèces disparues avant même l'effondrement : non pas ce que l'humanité va perdre, mais ce qu'elle a déjà détruit.
La reconquête commence dans les villes. Des hippopotames s'ébattent dans la Seine au pied du Pont Neuf, des lions folâtrent dans les parkings, une panthère noire arpente les rues la nuit. Tout ce que l'homme avait repoussé aux marges revient occuper sa place. Dans les campagnes, un cavalier solitaire traverse une France dépeuplée une cinquantaine d'années après l'effondrement : « Il ne savait pas, il ne comptait plus les années qu'aucune mécanique ne gravait sur aucun calendrier. C'était un survivant, un des derniers, le dernier peut-être. Mais cela non plus n'avait aucune importance. » Depuis sa selle, il s'imagine vu d'en haut, réduit à un point parmi les vaches, les chevaux, les loups en lisière. Le territoire échappe désormais à toute organisation humaine. Les routes se fissurent sous les chardons, les clôtures cèdent, les bâtiments accueillent la vigne vierge, les bêtes, la mousse.
Chez Andrevon, l'effacement de l'homme laisse la Terre reprendre son cours. La Terre demeure (George R. Stewart, 1949), l'une des matrices du genre, entrevoit une autre perspective : que devient ce que l'homme avait construit lorsque le temps continue sans lui ? Le roman déplace le regard vers le temps écologique — saisons, décennies, ères — plutôt que vers le temps humain. Une épidémie a décimé l'humanité, mais le roman suit surtout comment la mémoire de la civilisation s'efface, génération après génération, sans que personne n'en décide. Ish voudrait préserver les livres et transmettre l'héritage ; les enfants qui n'ont pas connu le monde d'avant n'en ont plus l'usage. « Tiens, dit Ish, prends le marteau et enfonce la serrure. — Oh ! j'aime autant une brique, déclara Dick. »
Chez Stewart comme chez Andrevon, la Terre survit à l’homme, indifférente. Que subsiste-t-il, alors, de l’homme lui-même ?
La résistance culturelle
Station Eleven (Emily St. John Mandel, 2014) fait de la culture la réponse centrale à l'effondrement. Dans un monde ravagé par une pandémie foudroyante, une troupe itinérante joue Shakespeare et Beethoven de communauté en communauté à travers la région des Grands Lacs. La troupe adopte pour devise « Survival is insufficient », réplique empruntée à Star Trek : Voyager. Peinte sur la caravane principale, elle devient le mot d'ordre des artistes.
Le roman multiplie les références à la science-fiction : des épisodes de Star Trek, une maquette de l’USS Enterprise et, surtout, un roman graphique dont ne subsistent que deux exemplaires. Intitulé lui aussi Station Eleven, il raconte les aventures du Dr Eleven, un physicien qui vit sur une station spatiale conçue pour ressembler à une petite planète. « Aujourd'hui, en l'An Vingt, Kirsten les connaît par cœur. Bien qu'elle en ait pris grand soin, ils sont maintenant cornés et usés sur les bords. »
Le sixième chapitre dresse un inventaire inverse de celui d’Andrevon. Le Monde enfin listait ce que l’humanité avait détruit avant même l’effondrement. Station Eleven recense ce que l’effondrement lui fait perdre : piscines chlorées, matchs de base-ball sous les projecteurs, guitares électriques, produits pharmaceutiques, navettes spatiales, Internet. D'autres détails suivent, plus intimes — les photos de bébés déguisés en ours pour Halloween, les icônes de cœurs brisés sur les réseaux sociaux, le défilement continu des récits d'autrui qui atténuait la solitude. Pris isolément, chaque élément paraît dérisoire. Accumulés, ils disent l'essentiel : ce qui était banal soutenait tout un monde.
Les artefacts les plus sophistiqués trouvent de nouveaux usages, aussi élémentaires qu'imprévus. Les avions abandonnés sur leurs pistes deviennent des espaces de stockage en hiver, des séchoirs à fruits en été ; des adolescents s'y faufilent pour faire l'amour pendant que la rouille zèbre les carlingues. Dans un aéroport reconverti en ville, un habitant a aménagé un musée de la Civilisation : ordinateurs portables, vinyles, grille-pain électrique — autant de preuves qu'un monde d'avant a existé.
Stewart et Mandel ne répondent pas de la même manière. Chez Stewart, la transmission échoue : l’outil, le geste et la lecture s’effacent dès la deuxième génération. Chez Mandel, la culture survit parce qu’elle circule et se pratique, au lieu d’être simplement conservée.
Mais la survie de la culture ne dit rien des rapports de pouvoir. Que deviennent-ils lorsque les structures qui les soutenaient ont disparu ?
La reproduction des hiérarchies
L'Année du lion (Deon Meyer, 2016) choisit un dispositif singulier : le récit oral. Nico raconte, des années après les faits, comment son père Willem Storm a fondé Amanzi, colonie de survivants bâtie autour d'un barrage, l'a conduite de la précarité à la prospérité — avant d'être assassiné. Meyer laisse le lecteur mesurer les inégalités héritées d'une histoire que la Fièvre n'a pas abolies.
Domingo, le chef militaire d'Amanzi, résume sa philosophie : « Nous sommes des animaux, Nico. Des animaux sociaux. Des animaux sociaux domestiqués. Avec une mince couche de civilisation. Des créatures dociles quand tout va bien, quand les conditions sociales demeurent normales et paisibles. Mais si on perturbe ces conditions, la couche s'efface. Alors, on devient sauvages ; on devient des prédateurs, des tueurs et on chasse en meutes. »
L'effondrement révèle aussi la fragilité de systèmes que leur efficacité rendait invisibles. L'ingénieur Abraham Frost fait le rapprochement avec les bananiers : dans les années 1960, une seule variété, le Gros Michel, dominait le marché mondial ; un champignon l'a détruite. Une monoculture, c'est un édifice entier qui vacille quand un seul étai cède. La Fièvre n'a fait qu'appliquer aux hommes la même loi qu'aux bananiers.
Les survivants passent en revue ce qui ne leur manque pas — les embouteillages, la dispersion des proches, l'anxiété chronique devenue bruit de fond. À Amanzi, cette anxiété cède la place aux impératifs immédiats : se nourrir, se chauffer, survivre. Mais Meyer prend soin de montrer que la reconstruction reproduit les mêmes structures de pouvoir, les mêmes logiques d'exclusion. Un monde recommencé à zéro ne repart pas de zéro.
Si les hiérarchies survivent à l'effondrement, que reste-t-il lorsque les structures collectives disparaissent presque entièrement ? Les Ombres filantes ramènent cette question à l'échelle la plus élémentaire : celle du corps.
Le corps à l'épreuve
Les Ombres filantes (Christian Guay-Poliquin, 2021) place le corps au centre du récit. Au Québec, une panne générale d'électricité redistribue les priorités. Un homme marche en forêt vers le camp où sa famille l'attend, blessé dans un accident de voiture avant la panne, le genou défaillant. Hanches qui craquent, orteils endoloris, sangles de sac qui meurtrissent les épaules ; le corps reste une machine redoutable — et c'est tout ce qui reste.
La sauvagerie s'y donne crue : violence, maladie, mortalité gouvernent la vie des survivants. Une blessure mineure sans antibiotiques devient un risque vital. Comme le dit le narrateur : « Depuis la panne, tout a changé, mais les lois de la forêt perdurent. Soit on se montre pour défendre son territoire, soit on courbe l'échine et on passe son chemin. » Dans un dépotoir surveillé par un homme armé, deux silhouettes fouillent les déchets — un homme et un enfant. « Ils marchent d'un pas lent et résigné. Mais au moins ils sont deux. »
L'entraide surgit sans discours. Épuisé, le narrateur tombe sur Olio — un garçon d'une douzaine d'années, cheveux en broussaille, une perdrix morte à la main. « Tu n'as qu'à faire comme moi, dit-il. La tête d'abord, le corps ensuite. C'est facile, tous les animaux font ça. » Au petit matin, ils poursuivent leur route ensemble comme si cela allait de soi.
Guay-Poliquin rejoint Meyer par un autre chemin : la couche de civilisation s'efface, mais ce qui surgit à sa place n'est pas seulement la loi du plus fort. Le corps souffrant redécouvre le lien — non par idéal, mais par nécessité.
Ceux qui restent
Qu'est-ce qui mérite d'être sauvé lorsque tout le reste disparaît ? C'est là que l'effondrement rejoint l'espérance dont parle Marc Atallah : « Il est possible que les textes les plus noirs portent en eux le plus d'espérance. La science-fiction n'est pas un moyen d'évasion. Elle permet de penser ce que la réalité interdit encore d'imaginer. »
Andrevon efface l'homme pour rendre la planète au vivant ; Stewart et Mandel s'affrontent sur la survivance de la culture ; Meyer montre que la reconstruction reproduit les hiérarchies ; Guay-Poliquin ramène tout au corps, puis à l'entraide. Ces différentes perspectives ne s'excluent pas. Elles se superposent, se contredisent parfois et finissent par se rejoindre.
Ce que ces expériences de pensée partagent : une attention aux systèmes invisibles — les réseaux, les institutions, la médecine, l'électricité — dont l'absence révèle rétrospectivement l'essentiel. La Terre demeure, indifférente ou sauvage. Pour ceux qui restent, survivre ne suffit pas.