Blame!, de Tsutomu Nihei

Blame!, de Tsutomu Nihei
© Tsutomu Nihei - Blame!

Tsutomu Nihei, mangaka japonais, cite plusieurs influences, dont l’imaginaire biomécanique de H. R. Giger, les paysages et la ligne claire de Moebius, les univers dystopiques d’Enki Bilal, l’horreur visuelle de Clive Barker. La critique l’a souvent rapproché de Giger, et il reconnaît lui-même ne plus pouvoir s’en détacher.

L’œuvre de Giger fusionne le vivant et le mécanique jusqu’à les rendre indissociables ; elle porte une dimension sexuelle troublante, moins connue que son travail sur Alien. Nihei, au contraire, désexualise ses créatures ; elles sont stériles, androgynes, et vidées de toute pulsion libidinale.

Le film Blame! (2017, Netflix) restitue une partie de l’univers de Nihei tout en restant accessible à un public qui ne connaît pas le manga. Il conserve l’atmosphère sombre, industrielle et labyrinthique qui caractérise l’œuvre originale dessinée. Cet article s’attache avant tout au manga Blame! en dix volumes, plutôt qu’à son adaptation animée.

De NOiSE à Blame!

NOiSE est un manga stand-alone qui pourrait être le préquel de Blame !, mais Tsutomu Nihei est resté si évasif et si mystérieux au sujet des tenants et des aboutissants de sa série phare que rien n'est moins sûr...

Dans NOiSE, l’humanité vit dans une immense cité souterraine contrôlée par un réseau appelé le Netsphere. Ce système régule l’architecture, la sécurité et le fonctionnement de la ville ; c'est le système nerveux de la Cité. Pour s’y connecter légalement, les habitants doivent posséder une signature génétique particulière, le Net Terminal Gene.

Une secte, l’Ordre, agit en marge de l’autorité. Elle propage une infection qui désactive le Net Terminal Gene chez presque tous les humains, les privant d’identification légitime. Le système de sécurité du Netsphere, resté fidèle à ses protocoles d’origine, ne reconnaît plus ses habitants et les requalifie comme des anomalies. La Cité échappe alors à tout contrôle et poursuit son expansion sans fin, livrée à elle-même. Blame! se déroule des millénaires après cette catastrophe.

© Tsutomu Nihei - Blame!

La quête impossible

Dans Blame!, cette Cité est devenue la Mégastructure : un ensemble architectural gigantesque en expansion permanente, composé de niveaux artificiels empilés sur des milliers de kilomètres par compartiment. Elle a fini par absorber la Lune. L’atmosphère et la gravité y sont artificielles. Les compartiments sont séparés par des plaques indestructibles.

La Mégastructure est peuplée de survivants humains, de machines autonomes, d'organismes mutants et de créatures biomécaniques issues d'anciens systèmes de sécurité. Elles hantent ses couloirs infinis, ses passerelles suspendues et ses architectures qui ont cessé d’avoir l’humain pour mesure. Les Sauvegardes, autrefois chargées de protéger l’accès légitime au Netsphere, éliminent désormais presque tous les humains. Ces derniers subsistent dans des zones résiduelles ignorées ou isolées : tribus errantes, clones altérés, lignées instables, vestiges d’anciennes organisations.

Killy, héros mutique, traverse ces territoires sans relever d’aucune faction. Émissaire d’un système plus ancien que les Sauvegardes, mandaté par l’Administration du Netsphere pour retrouver un porteur du Net Terminal Gene, il n’éprouve aucune hostilité envers les humains qu’il croise. Il est une exception dans un système qui les extermine. Son arme, le Gravitational Beam Emitter, peut détruire la matière à très grande échelle. D’une endurance presque inhumaine, ou du moins refusant obstinément de mourir, Killy incarne chez Nihei une figure du post-humain, projection d’un désir de migration vers un corps mécanique.

Qui était-il avant la catastrophe : policier, Sauvegarde ou protocole autonome ? Nihei a élaboré l'intrigue au fil des volumes, sans trame préétablie, ce qui explique l'opacité du récit. De compartiment en compartiment, Killy arpente un monde où ce qu'il cherche n'existe peut-être plus : un porteur sain, un gène intact, la preuve que l'humain originel a survécu au désastre. Peut-être est-il le dernier à porter cette mémoire, et le seul capable de traverser ce monde sans en devenir un spécimen. Il va rencontrer Cibo, une scientifique qui se propose de l’accompagner dans sa quête.

© Tsutomu Nihei - Blame!

La Mégastructure et ses factions

La perte de contrôle du Netsphere et l'emballement de la Mégastructure sont devenus des légendes oubliées pour la plupart des survivants. La Mégastructure a perdu toute proportion humaine : corridors larges comme des vallées, puits verticaux desservis par des ascenseurs sur des kilomètres, salles sans plafond visible. Elle est devenue le monstre ultime, architecture sans programme d'arrêt, qui digère tout, jusqu'à ses propres créations.

Les proies humaines et leurs chasseurs se répartissent entre plusieurs factions distinctes : les Silicates, les Sauvegardes et les Exterminateurs. D'autres groupes semblent indifférents à la présence des humains : les Bâtisseurs, les collectifs d’IA et différentes formes parasitaires.

Des expériences clandestines sur des sujets humains engendrent les premiers Silicates, développés par l’Ordre dans NOiSE. Issus d’un rituel de transmutation, ces corps sont démontés puis reconstruits à base de silicium grâce à une technologie volée aux Sauvegardes. Ils aspirent la matrice organique d’humains — enfants ou adultes — afin d’accomplir leur transformation. Leur chair se minéralise, leurs os se muent en circuits. Après cette reconfiguration, ils reçoivent des augmentations cybernétiques ; leur anatomie se déforme et se recompose, avec des membres trop longs, des articulations désaxées, des crânes étirés, des postures simiesques ou arachnéennes. Les Sauvegardes les traquent et les éliminent au même titre que les humains dépourvus de Net Terminal Gene. Les Silicates se propagent néanmoins à travers de nombreuses strates de la Mégastructure et s’emploient à empêcher l’Administration du Netsphere d’en reprendre le contrôle. Ivy et Maeve, fonctionnant en tandem, sont les premiers adversaires Silicates à donner du fil à retordre à Killy.

© Tsutomu Nihei - Blame!

Les Sauvegardes constituent une faction liée à l’Administration du Netsphere, chargées de maintenir l’ordre et de protéger l’accès légitime au réseau. Leur action est protocolaire, sans pulsion ; elles neutralisent les entités qui ne possèdent pas le Net Terminal Gene. Silhouettes humanoïdes froides, encapuchonnées, elles traversent les murs et déchirent les corps avec la précision impersonnelle d'une ligne de code en cours d'exécution. Sanakan apparaît sous les traits d'une jeune fille aux cheveux noirs ; elle appartient à une catégorie élevée de Sauvegardes, tandis que Cibo sert de réceptacle à une entité de rang supérieur.

© Tsutomu Nihei - Blame!

Les Exterminateurs occupent le rang inférieur de la hiérarchie des Sauvegardes. Humanoïdes squelettiques et sans visage, ils se déplacent à quatre pattes, rampent, adoptent une allure arachnéenne et sont armés de griffes démesurées. Ils forment une masse, un grouillement chargé de nettoyer les niveaux de toute vie non autorisée. Certaines unités atteignent une taille colossale ; d’autres prennent la forme d’enfants aux visages lisses et inexpressifs. Leur organisation repose davantage sur des catégories que sur une hiérarchie stricte, mais ils demeurent des instruments du système. Pour éliminer un groupe humain isolé, les Sauvegardes transforment les victimes alentour en Exterminateurs. Vidées de leur individualité, elles viennent grossir les rangs de cette force inexorable.

© Tsutomu Nihei - Blame!

Les Bâtisseurs occupent une place à part. Machines autonomes dont la seule fonction est de construire ou de réparer, ils sont l'instrument de l'expansion aveugle de la Mégastructure. Lorsque l'Administration a perdu le contrôle du Netsphere, ils ont continué sans instructions et ont édifié des structures de plus en plus erratiques : escaliers qui ne mènent nulle part, couloirs barrés de portes inutiles, volumes sans destination. La construction n'a jamais cessé. La plupart sont des drones indifférents à tout ce qui ne relève pas de leur tâche. Certains pourtant ont développé une conscience rudimentaire, et l'un d'eux protège et dissimule Cibo pour la soustraire à Sanakan.

D’autres formes peuplent cet univers sans se laisser classer : masses organiques, organismes parasites, vers ou larves géantes dévoreurs de béton, créatures résiduelles ou mutations sans nom. Des parasites de données se nourrissent de souvenirs, effaçant l’identité de leurs victimes avant d’en consumer les traces. Aux côtés des Silicates, des Sauvegardes, des Exterminateurs et des Bâtisseurs, elles composent un monde où le système continue de fonctionner alors qu’il a perdu sa finalité.

Pourtant, au cœur de ce chaos, l’immense complexe cylindrique des treize Caves de la Toha Heavy Industries échappe à l’autorité des Sauvegardes en vertu d’un ancien traité conclu avec le Netsphere, et demeure l’un des derniers refuges humains. Sa protectrice, Memsaab, a désobéi pour préserver ses protégés. Exclue du collectif d’IA de la Toha, la Contrôleuse de la Cave 8 veille sur une petite tribu de survivants aux côtés de Seu, son chevalier gardien — un îlot de loyauté dans un univers où la fidélité est protocolaire.

© Tsutomu Nihei - Blame!

Personnages, factions et concepts cités dans l’article :

Terme dans l'article (VF) Terme en VO / romanisation Notes
Personnages
Killy霧亥 — Kirii« Killy » est l'adaptation Glénat ; la VO romanise Kirii.
Ciboシボ — ShiboScientifique, accompagne Killy dans sa quête.
Sanakanサナカン — SanakanTokyopop privilégie la graphie « Sana-Kan » avec trait d'union.
Ivy et Maeveアイビー — Aibī / メイヴ — MeivuSilicates.
Memsaabメムサーブ — MemusābuIA protectrice de Toha Heavy Industries, contrôleuse de la Cave 8.
Seuセウ — SeuChevalier gardien de Memsaab, protecteur de la tribu de la Cave 8.
Factions et concepts
Sauvegardeセーフガード — SēfugādoL’édition Glénat utilise « Contre-mesures » ; « Sauvegarde » est une traduction littérale de l’anglais Safeguard.
Exterminateur駆除系 — Kujokei
Silicate珪素生物 — Keiso SeibutsuLittéralement « créature de silicium ».
Bâtisseur建築者 — Kenchikusha
L'OrdreThe Order (anglais dans l’original)Terme anglais utilisé dans le texte japonais.
Toha Heavy Industries東亜重工 — Tōa JūkōComplexe industriel massif, échappe aux Sauvegardes par un ancien traité. Divisée en treize Caves.
Cave洞窟 — Dōkutsu (ou Cave en anglais)Unité interne de Toha Heavy Industries ; la Cave 8 est dirigée par Memsaab.
Collectifs IA(notion générique)Faction mentionnée dans l’article aux côtés des Sauvegardes, Silicates et Bâtisseurs.
Administration du Netsphereネットスフィア管理 — Netto Sufia KanriEntité dirigeante du Netsphere, également nommée l’Autorité (Governing Agency). C’est elle qui mandate Killy pour retrouver un porteur du Net Terminal Gene et tenter de reprendre le contrôle de la Mégastructure.
Mégastructureメガストラクチャー — Megasutorakuchā
Netsphereネットスフィア — Netto SufiaGlénat traduit par « Résosphère » ; l’article conserve le terme VO Netsphere.
Net Terminal Geneネット端末遺伝子 — Netto tanmatsu idenshiGlénat le traduit parfois par « terminal génétique » ou « gène terminal ».
Gravitational Beam Emitter (GBE)重力子放射線射出装置 — Jūryokushi hōshasen shashutsu sōchiGlénat utilise « émetteur de gravitons ».