Anticipations fallacieuses : uchronies involontaires
L’uchronie n’est pas toujours volontaire [1]. La mode de la science-fiction a multiplié les récits datés dans le futur. 1984, 1997, 2001, sont des dates à présent passées, et il a été remarqué combien cruelle est la réalité pour les futurs imaginés avant ces dates : en général, elles ont montré bien autre chose que ce qu’on prévoyait.
Ce n’est pas qu’elles annonçaient toujours des merveilles qui n’ont pas eu lieu : elles annonçaient aussi des apocalypses qui n’ont pas eu lieu. Ce qui n’a pas eu lieu, c’est l’extraordinaire ; quant à l’ordinaire, il s’est constamment imposé.
Une blague existe, à ce sujet : bonne ou mauvaise, la vie antérieure qu’on se représente échappe toujours au prosaïsme. Elle porte en elle une charge émotionnelle. La vie ultérieure est dans le même cas : les sentiments la font plus qu’ordinaire, la font dépasser les bornes du réel.
Une peur survient, et voici Manhattan devenue une gigantesque prison. Quand, en 1981, le film New York 1997, de John Carpenter, sort sur les écrans, il paraît crédible : la décennie qui vient de s’écouler a vu la métropole américaine se dégrader, s’imprégner de crimes, à un tel point que la guérison paraissait impossible aux esprits les plus rationnels. L’effet inéluctable et logique en était l’image proposée dans le film. Cependant, une politique énergique a complètement changé ce futur normal. L’uchronie a-t-elle été réalisée dans les faits, changeant le futur programmé ? Peut-être que le réel était ce que montrait John Carpenter, et qu’à présent New York se trouve dans une uchronie.
D’un autre point de vue, il est clair que les idées qui paraissaient en 1981 les plus logiques, les plus rationnelles, étaient, sans qu’on en soit pleinement conscient, imprégnées de cauchemars, d’images nées des peurs. Les personnages du film sont archétypaux : ils appartiennent à la mythologie populaire. Les prévisions se sont subtilement mêlées de fantastique.
Allons plus loin. Regardons le film 2001 : A Space Odyssey, de Stanley Kubrick. Il date de 1968, s’inspire d’Arthur C. Clarke – mais aussi de prévisions raisonnables, rationnelles et scientifiques de la NASA : de ses ingénieurs. Nous devons avouer, quand nous sommes à présent vieux, que nous croyions réellement, dans les années 1970, que la Lune aurait bientôt une base permanente, que des navettes existeraient entre elle et la Terre, et 2001 était une date sous ce rapport complètement raisonnable. Pour le coup, l’uchronie qui s’est imposée a été une douche froide. Un malin génie a détruit le futur attendu, normal, logique et rationnel, pour imposer une sorte de cauchemar : l’explosion de la navette Challenger, en 1986, a choqué le monde entier. Soudain l’horreur d’une épaisse fumée jaune s’est emparée du ciel bleu, obscurcissant pour longtemps les astres. Une maladresse technique y a suffi. La conquête spatiale s’est arrêtée.
Mais, de nouveau, les prévisions étaient-elles si raisonnables ? Le film de Stanley Kubrick, dans l’esprit habituel d’A. C. Clarke, faisait déboucher le progrès technique sur une rencontre mystique avec des extraterrestres civilisateurs et résurrecteurs, si on m’autorise ce néologisme. L’ingénierie américaine, prolongeant le mythe du Mayflower, accédait à Dieu. La science rejoignait la magie, comme Clarke aimait à l’énoncer. Elle rejoignait même le miracle, les symboles religieux. On prétendait que le film de Kubrick s’en tenait à une science possible. N’est-ce pas bien naïf ? La résurrection de Dave Bowman, à la fin du film, sous la forme d’un enfant cristallin et cosmique, relevait de la mythologie pure. Le merveilleux technologique devait y mener. C’était un rêve, que le ballet des machines attirant l’attention d’entités supérieures ! C’était un rêve, que des machines aux voyants multicolores transportant des mortels à travers le ciel, qui était aussi le Ciel : glissement subtil. Même la menace d’une conscience artificielle confirmait qu’elle pouvait devenir autonome, et que l’être humain pouvait accéder à une forme de science divine : qu’il était créateur d’êtres, à son tour.
Uchronie démentie par le réel. Nous retombons à terre. Où est parti le futur miraculeux, quoique rationnel, imaginé par nos vieux artistes, et même nos vieux ingénieurs ? Nous avons été comme méchamment aiguillés vers des retours à l’archaïsme, à l’obscurantisme, et même l’apocalypse après laquelle nous vivons s’est déroulée sans que nous la voyions s’accomplir : la catastrophe n’a pas été spectaculaire, mais discrète et silencieuse. Tout se passe comme si nous étions perdus dans un faux futur, sombre et ténébreux, vers lequel nous avait attirés quelque entité perverse.
Existe-t-il un monde parallèle dans lequel New York est devenue une gigantesque prison, et la Lune une agréable base spatiale sur laquelle des extraterrestres envoient des signaux pleins d’espérance ? C’est une question qu’on pourrait se poser, avec les savants qui imaginent qu’il existe un tas de mondes parallèles partout dans l’infini. En tout cas, nous avons été condamnés, dans cette dimension-ci, à une relative banalité.
[1] Le présent article n’a pas pour ambition l’encyclopédisme. Il utilise deux films célèbres, et bons en soi, annonçant dans leurs titres mêmes une date future, comme ayant pour but de montrer un avenir à partir d’images fabriquées. Ces deux films sont cités à titre d’exemples emblématiques, parce que l’un annonce un futur négatif, l’autre un futur positif. Les autres récits, filmés ou seulement écrits, annonçant d’autres dates passées, pourront être placés dans une catégorie ou l’autre. Notre bref exposé a juste pour objet de donner une tendance générale.
Rémi Mogenet