Les monstres #2 : entre vampire et zombi

Les monstres #2 : entre vampire et zombi
Edvard Munch - Vampire (1916-18)

Ils sont de la même famille. Vampire et zombi occupent cette lisière où la mort n’est plus tout à fait la mort, où l'enveloppe charnelle poursuit sa route sans que l'on sache ce qui l'anime encore. Ils ont franchi la frontière et se nourrissent des vivants, leur morsure propage leur condition. Mais un seul regard suffit pour comprendre qu'ils ne viennent pas du même versant de la nuit. L'un porte une conscience aiguë, presque douloureuse, une intelligence affûtée par les siècles. L’autre obéit à des pulsions plus anciennes que la raison, à une logique de prolifération souterraine, sans visage.

Le vampire est un aristocrate. Pas de ceux qui paradent. Sa noblesse est intérieure, faite de mémoire et de solitude. Il se souvient de tout. Sa malédiction, c'est d'être trop éveillé dans un corps qui ne devrait plus l'être. Dracula, chez Stoker, traite avec un notaire ; il apprend l'anglais dans les livres, étudie les horaires de train et les plans cadastraux. Chaque détail compte. Sous le monstre, il y a une patience de collectionneur, une ruse qui touche à l'élégance. Il nous ressemble, en plus ancien, en plus raffiné. C'est cela qui glace : reconnaître en lui une version de nous-mêmes que rien ne vient plus entraver.

Le vampire ne marche pas, il glisse. Il se défait de sa forme comme d'un vêtement, devient brume, chauve-souris, loup, tout ce qui échappe au regard. C’est un damné. La croix le brûle, l’hostie le révulse, le seuil qu’il ne peut franchir sans invitation trace autour de lui un ordre sacré. Son rapport au temps est celui d'un archiviste. Il thésaurise les langues, les souvenirs, les objets. Chaque vampire est une bibliothèque écrite à l'encre du sang.

Mais cette hyperconscience a sa fragilité. Après une exposition au soleil, après un affrontement qui l'a épuisé, il arrive qu'il s'effondre en lui-même, dans un état végétatif. Le cercueil n'est pas du folklore. C'est une chambre de régénération où les tissus se réparent en silence. Durant ces heures de dormance, le grand prédateur ressemble à ce qu’il a toujours refusé d’être, un organisme sans sujet, à la froideur d’albâtre, une mécanique biologique. On peut alors glisser un pieu entre ses côtes. Mais il faut faire vite. Dès que la lucidité revient, elle ramène avec elle toute la mémoire du danger.

Le temps a passé. Dans les récits contemporains, il est votre voisin de palier, marginal nourri de sang synthétique, fuyant autant la lumière artificielle des supermarchés que celle du jour. Il suffit de songer à Eli, l’enfant farouche de Let the Right One In, le roman de John Ajvide Lindqvist porté à l’écran par Tomas Alfredson, qui hante la cour d’immeuble d’une banlieue suédoise et noue une amitié aussi tendre que sanglante avec son jeune voisin, ou au charismatique Jerry Dandridge du film Fright Night de Tom Holland, installé dans le pavillon d’en face et dont la séduction cache une prédation ordinaire. La figure a quitté le château gothique pour le pavillon de banlieue, sans rien perdre de sa charge métaphorique.

Le zombi ne se régénère pas ; il est toujours dans l'attente d'un festin. Le vampire est un être de projet, une volonté tendue vers un but. Le zombi est un processus, un écoulement en voie de putréfaction. Il évoque ces réseaux mycéliens qui parcourent le sol des forêts, s'étendent, connectent les corps entre eux sans qu'aucune parole ne circule. Dans la franchise The Last of Us, le cordyceps, un champignon parasite, a provoqué l’effondrement de notre civilisation. À l’origine d’une « infection cérébrale », le champignon prend le contrôle de ses hôtes, les transforme en créatures agressives et tisse son réseau de contamination. Le premier mort-vivant de Romero, dans La Nuit des morts-vivants, n'a pas de nom. Il n'a pas de passé. Il est porté par un appétit qui ne lui procure ni satiété ni plaisir. Il ne jouit pas de la chair qu'il arrache. Dans le récit, il n’est qu’un figurant, à la fois horrible et pitoyable. Décérébré, il est la pulsion à l'état brut, sans intention, sans même le choix du remords.

Le vampire, on peut le craindre, le haïr, parfois l’admirer. Il est un adversaire à notre mesure, un double obscur avec lequel une conversation reste possible. Tyran éveillé ou addict en manque, on peut s’asseoir en face de lui et lui parler. Le zombi ne dialogue pas. C’est une absence en mouvement. On le fuit ou on l’abat, et chaque dépouille qui tombe en fait surgir d'autres, car la contamination est son seul langage. Le vampire, quand il mord, ouvre un pacte. Le zombi déchire ou vous entraîne dans sa dissolution.

Dans les romans d'Anne Rice, les clans s'entrelacent dans des amours et des trahisons qui traversent les continents et les siècles. Le vampire est une créature de cercles restreints : une cour, une lignée, une poignée d'élus. Il y a du politique chez lui, parce qu'il y a des individualités, des passions, des rivalités. Le zombi, c'est la multitude. L'indistinct. Le récit de zombi est presque toujours choral, un petit groupe de survivants tient tête à une masse grouillante qui menace de les absorber. Le vampire se mesure à un chasseur. Le zombi, à une population.

Dans le vaudou haïtien, le zombi est un homme privé de son âme par un sorcier, réduit en esclavage après avoir été enterré vivant — un corps sans volonté, une force de travail sans conscience. Certains récits récents lui prêtent une forme de rémanence affective, un pli de mémoire que la contamination n’a pas entièrement effacé. Dans le roman Warm Bodies d’Isaac Marion, l’infecté conserve quelque chose de l’humain qu’il a été, un geste, une habitude, un regard qui cherche sans comprendre.
Mais le vampire aussi a ses heures creuses, celles où l’esprit se retire et le ramène à ce qu’il méprise, une faim silencieuse, privée de pensée. Ces deux figures dessinent une zone trouble où l’identité se défait sans disparaître, où le vivant persiste à bas bruit, réduit à ses réflexes les plus élémentaires.

Pour le réalisateur Bertrand Bonello, qui en a fait le cœur de Zombi Child, le mort-vivant est « l’humanité perdue, qui cherche à regagner sa place sur terre après un voyage en enfer ». Cet entre-deux, il le nomme les limbes.

Dans Vision aveugle, Peter Watts met en scène un premier contact extraterrestre au milieu du nuage d’Oort. À bord du vaisseau Thésée, humains augmentés et IA traquent des signaux énigmatiques. Parmi eux se trouve un vampire. Un prédateur ressuscité par le génie génétique à partir de gènes fossiles, une créature qui fut l'ancêtre de nos légendes et que la science a ramenée à la vie pour exploiter ses facultés cognitives hors normes. Le vampire de Watts — Jukka Sarasti — n'a rien de surnaturel. Il est le produit d'une évolution divergente, une branche éteinte du genre Homo, aussi naturelle que nous, mais infiniment plus performante. Son intelligence n'a pas de failles, sa capacité à modéliser le réel dépasse celle des humains les plus brillants — et c'est cela qui la rend étrangère. Pourtant, il demeure prisonnier de programmes génétiques archaïques. Une ligne droite parfaitement tracée dans son champ de vision, une croix, et son cortex visuel entre en conflit avec lui-même, le précipite en convulsions. La possession démoniaque relève d'un court-circuit neurologique.

Romans, séries, films — les fictions n'ont jamais cessé de projeter sur ces deux figures nos angoisses intimes. Le vampire dit quelque chose de la prédation lente, de la classe capitaliste qui se nourrit du travail des autres, de la sexualité qui ne s'avoue pas. Le zombi parle de la masse, de la contagion des idées, de la consommation qui ne rassasie jamais. L'un suce le sang, l'autre dévore sans fin. Quand le premier séduit, le second contamine. Deux manières d'absorber le réel.


Extrait de Entretien avec un vampire, Anne Rice.

Il arrive que le vampire aspire à la lumière, veuille se livrer au lieu de prendre. C'est cette ambivalence qu'Anne Rice capte dans son roman :

« La peau du vampire était parfaitement blanche et lisse, comme s’il avait été sculpté dans de la craie, et son visage semblait aussi inanimé que celui d’une statue, à l’exception des deux yeux verts et brillants qui regardaient fixement le jeune homme, telles des flammes logées dans des orbites. Le visage du vampire s’éclaira d’un sourire presque désenchanté, et la matière lisse et blanche de sa chair avait le mouvement infiniment flexible, mais schématique, des dessins animés.
— Vous voyez ? demanda-t-il avec douceur.
Avec un frémissement, le jeune homme éleva la main comme pour se protéger d’une lumière trop violente. Son regard erra lentement sur l’habit noir à la coupe impeccable qu’il n’avait fait qu’apercevoir dans le bar, sur les longs plis de la cape, sur le nœud de soie noire et sur le col éclatant de blancheur, aussi blanc que la chair du vampire. Il contempla les cheveux d’un noir intense, dont les ondulations venaient recouvrir la pointe des oreilles ; les boucles touchaient presque le bord du col blanc.
— Et maintenant, vous désirez toujours cette interview ? demanda le vampire. »

Extrait de La Nuit a dévoré le monde, Martin Page.

Pour Martin Page, qui se livre à un récit fantastique via un pseudonyme, Pit Agarmen, le zombie apparaît comme l'ennemi ultime, seul parvenu à renverser le monde des hommes ; et finalement, avec une certaine mélancolie et ironie, l'auteur le considère comme plus "civilisé" que l'Homme :

« Les zombies se sont emparés du monde sans aucune stratégie autre que la satisfaction de leurs instincts. Quelle leçon donnée aux hommes, en particulier aux politiques et aux militaires, spécialistes des coups, des ruses et de l’organisation. C’est la rage meurtrière qui a vaincu, le désir de se nourrir et d’occuper l’espace. Des notions primaires et efficaces. Peut-être que si nous avions gardé ce lien avec nos propres élans vitaux, peut-être que si nos désirs n’avaient pas été captés par des choses dérisoires, si nos passions ne s’étaient pas nichées dans des objets de consommation, des voitures, des appareils électroniques et des vêtements, alors nous aurions eu assez de cran et de ruse pour résister, et nous sauver. Les arrogantes certitudes de notre espèce ont permis à un ennemi inattendu de nous renvoyer à la préhistoire. Il n’y a pas eu de lente catastrophe, de délitement, de pourrissement. Notre monde est tombé sous la coupe des zombies en un clignement de paupière.
La nature a mis du temps avant de nous concocter un adversaire à notre mesure. Les tigres à dents de sabre, la peste, la grippe, le sida n’avaient pas réussi à nous anéantir. Finalement, la nature nous a éliminés à l’aide de versions monstrueuses de nous-mêmes. J’ai toujours su que les hommes disparaîtraient sous un ciel ironique. Et puis, il faut le dire : les morts-vivants sont plus civilisés que nous. L’air est moins pollué, les animaux respectés. »