Grandir dans les littératures de l'imaginaire
La fiction spéculative entretient un lien étroit avec le roman d'apprentissage. Mikhaïl Bakhtine observait que le héros du Bildungsroman (roman de formation) se construit à travers l'expérience et les transformations du monde qui l'entoure. Qu'il s'agisse de royaumes menacés, d'académies repliées sur elles-mêmes ou de sociétés régies par la magie ou la technique, l'individu se forme alors que ses repères vacillent. Cette instabilité constitue la condition même de sa formation, non un obstacle. (1)
La fantasy associe souvent la construction de soi à la découverte d'une position légitime dans un équilibre à restaurer, tandis que la science-fiction privilégie la transformation du héros, les recompositions sociales et l'émergence de formes d'existence inédites. Cette distinction demeure toutefois poreuse : il existe un continuum entre des récits où grandir consiste à trouver sa place dans un cosmos ordonné et d'autres où l'apprentissage transforme l'individu autant que son environnement. Entre ces deux pôles se déploient les récits de désillusion. Les apparences y masquent un ordre corrompu où grandir devient une expérience d'émancipation, de lucidité ou d'aliénation.
Grandir pour restaurer l'ordre
En fantasy, grandir consiste souvent à s'inscrire dans un ordre préexistant. Cette conception domine la fantasy classique et post-tolkienienne, même si une partie de la fantasy contemporaine accorde davantage de place à la contestation ou à l'effondrement des ordres établis. Le passage à l'âge adulte prolonge le monde par un ajustement progressif à ses lois profondes. Le pouvoir y sert à rétablir un équilibre menacé, ou à s'y accorder enfin.
Le Sorcier de Terremer (1968) d'Ursula K. Le Guin : né sur l'île de Gont, Ged manifeste très tôt des dons magiques exceptionnels. Envoyé à l'École de Roke, il s'y distingue rapidement par son intelligence, mais aussi par son orgueil, son impulsivité et son incapacité à mesurer les conséquences de ses actes. Par excès de confiance, il libère une ombre qui le poursuivra longtemps. Son apprentissage le conduit à reconnaître ses limites, à maîtriser son impatience et à accepter une forme d'humilité. Dans Terremer, la magie repose sur la connaissance des vrais noms. Nommer, c'est comprendre ; comprendre, c'est agir avec justesse. Cette conception du pouvoir implique une éthique de la retenue : le mage apprend à s'accorder au monde sans le déséquilibrer. Grandir, pour Ged, c'est restaurer l'équilibre plutôt que le dominer.
Magicien (1982) de Raymond E. Feist : orphelin recueilli au château de Crydee, Pug découvre ses capacités dans un univers médiéval-fantastique. Son apprentissage passe par la discipline, le mentorat et l'épreuve, jusqu'à faire de lui un magicien accompli et un acteur de l'équilibre du monde. Capturé lors de l'invasion tsurani, il découvre une forme de magie accordée à sa nature profonde, que son apprentissage initial n'avait pas su révéler. Sa formation s'élargit sans remettre en cause son objectif : servir l'équilibre d'un monde désormais plus vaste.
La saga Harry Potter (1997–2007) de J. K. Rowling : de l'orphelin de onze ans découvrant Poudlard au jeune adulte affrontant Voldemort, l'arc narratif des sept tomes constitue l'un des récits de formation les plus diffusés entre la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle. L'apprentissage de Harry confirme et consolide l'ordre du monde magique ; il en révèle progressivement les règles, les hiérarchies et les lignes de conflit. Structurée par des dispositifs institutionnels (maisons, mentorat, épreuves), sa formation l'amène à reconnaître et à assumer une place déjà inscrite dans ce système.
Le cycle Raven’s Shadow (2011-2015) d’Anthony Ryan : Vaelin Al Sorna est confié très jeune au Sixième Ordre par son père, sans explication ni adieu. Sa formation au sein de cette fraternité guerrière l’arrache à sa vie passée pour en faire un soldat au service d’un royaume divisé et d’une Foi menacée. Comme Ged ou Pug, Vaelin ne choisit pas sa vocation : elle lui est imposée avant même qu’il soit en mesure de la comprendre. Ryan complexifie néanmoins le motif en maintenant Vaelin dans l'ignorance des fins qu'il sert — un doute qui ne le détourne jamais de sa vocation.
Grandir dans les faux-semblants
Deux logiques se dessinent lorsque les littératures de l'imaginaire détournent les codes de la fantasy et de la SF pour subvertir les institutions. Ici, l'ordre n'est plus à découvrir ou à restaurer ; il est falsifié dès le départ, ou ouvertement oppressif.
Apprendre à voir
Dune (1965) de Frank Herbert : Paul Atréides est le produit d'une éducation sophistiquée où interviennent les Bene Gesserit, les Mentats et l'héritage aristocratique de sa famille. Son apprentissage lui fait traverser une série d'épreuves destinées à éprouver s'il correspond à la figure du Kwisatz Haderach, un être de prescience exceptionnelle. Le test du gom jabbar, qui mesure sa capacité à surmonter la douleur par la seule volonté, et la formation dispensée par sa mère Jessica, qui l'initie à la Voix et aux arts de l'observation, l'inscrivent dans un projet multigénérationnel élaboré bien avant sa naissance.
Le Passeur (1993) de Lois Lowry : dans une société qui a aboli les émotions, les couleurs et la mémoire collective pour garantir la stabilité, le jeune Jonas est désigné comme Dépositaire de la mémoire. Son éducation, assurée par un vieil homme qui lui transmet les souvenirs de l'humanité, le confronte à tout ce que sa communauté a effacé : la douleur, la guerre, mais aussi la beauté et l'amour. Ce processus fait de lui un étranger parmi les siens : plus il apprend, plus il se détache de l'ordre qu'il était censé servir. Rester serait cautionner un monde dont il ne peut plus ignorer les mutilations.
Qui a peur de la mort ? (2010) de Nnedi Okorafor : Onyesonwu, née d'un viol de guerre et rejetée en tant qu'Ewu — enfant du stigmate, issue du conflit entre Nuru et Okeke —, découvre ses pouvoirs magiques en situation d'exclusion. Son apprentissage auprès du chaman Aro l'engage dans une reconquête vitale de soi. Loin de se plier aux traditions ou de rechercher une simple intégration, elle embrasse un destin prophétique pour briser le cycle de la violence historique et sociale. Elle apprend à faire de sa blessure une force d'action et de résistance pour réécrire le Grand Livre du destin et briser le cycle des massacres.
La Faucheuse (2016) de Neal Shusterman : dans un avenir où la mort naturelle a été abolie, Citra et Rowan deviennent apprentis faucheurs au sein d'un conclave qui se présente comme le gardien d'une violence nécessaire et ritualisée. Leur formation les confronte progressivement aux divisions internes de cette institution : Faraday, leur premier mentor, pratique la mort avec révérence ; Goddard, qui prend Rowan sous son aile, la pratique avec jubilation et à grande échelle. En découvrant que l'institution à laquelle ils obéissent est traversée par des conceptions irréconciliables de sa propre mission, ils comprennent que la légitimité qu'elle revendique est un enjeu disputé, non une évidence. Grandir, pour Citra et Rowan, c'est reconnaître que les règles qu'on leur a appris à servir ne vont pas de soi.
Apprendre à obéir
L’apprentissage y instrumentalise l’individu, réduit à un rouage d’une institution qui le domine ou le manipule, au prix de son intégrité physique et psychique.
La Stratégie Ender (1985) d’Orson Scott Card : Ender Wiggin est recruté enfant et soumis à une formation qui exploite son intelligence exceptionnelle tout en l’isolant des autres. L’école de guerre, les simulations tactiques et la pression psychologique transforment l’enfance en ressource stratégique. Ender progresse, mais chaque réussite le fragilise davantage. Sa montée en puissance débouche sur une culpabilité écrasante, d’autant plus terrible que sa victoire finale repose sur une manipulation totale. Ici, l’efficacité se paie d’une destruction intime : l’apprentissage l'asservit pour en faire l’outil d’une guerre dont il ne découvre les enjeux qu’a posteriori.
L'Apprenti assassin (1995) de Robin Hobb : Fitz, bâtard du prince Chevalerie, est formé en secret au château de Castelcerf par un maître assassin. Son apprentissage est d'emblée marqué par la clandestinité, la solitude et la violence symbolique. À cela s'ajoutent deux formes de magie contrastées, le Vif et l'Art, qui le placent dans une position d'entre-deux. À la fois utile au pouvoir et incapable d'y obtenir une reconnaissance véritable, sa formation l'enferme dans une identité violente, construite dans le secret, la douleur et la dépossession.
Hunger Games (2008) de Suzanne Collins : adolescente du district 12, Katniss Everdeen est sélectionnée pour participer à une compétition télévisée où des jeunes s'affrontent jusqu'à la mort. Le Capitole transforme cette violence en spectacle politique et en instrument de domination. Avant d'entrer dans l'arène, Katniss est maquillée, stylisée, fabriquée en figure publique par une équipe de préparation. Ses compétences tactiques ne valent qu'à condition de devenir des performances médiatiques ; la survie dans l'arène est inséparable du rôle joué devant les caméras, selon les attentes du Capitole, des sponsors et des spectateurs. Son expérience lui révèle qu'il faut composer avec un système faussé sans jamais pouvoir s'en dégager tout à fait.
Grandir par la métamorphose
Dans ces récits, l'identité se construit par la technique, la mutation ou la transformation biologique — le sujet y devient un être que rien n'annonçait.
Dans la nouvelle « En apprenant à être moi » (1990) de Greg Egan, un cerveau cristallin enregistre depuis la naissance les états de conscience de son porteur avant de prendre finalement sa place. Le lecteur comprend alors qu'il suivait le point de vue du cristal, lequel acquiert une conscience autonome au moment où il est accidentellement déconnecté de son modèle humain. Cette situation convoque la figure du double telle que la décrit Simon Bréan : le Doppelgänger en SF exprime une mise en crise des déterminismes et des pressions sociales, plutôt qu'un conflit psychologique. Grandir, ici, c'est devenir autre sans même s'en apercevoir, au terme d'un processus que la société présente comme naturel. La constitution du sujet repose sur un transfert de conscience plutôt que sur une expérience sociale : l'identité devient une donnée mobile, capable de migrer d'un support à un autre. (2)
L'Âge de diamant (1995) de Neal Stephenson : Nell, enfant issue d'un milieu pauvre, reçoit par hasard un livre interactif conçu pour l'éducation d'une jeune fille de l'élite. Ce manuel s'adapte à son usage, répond à ses besoins, stimule sa curiosité et l'entraîne vers l'autonomie intellectuelle. La technologie permet un processus de formation dynamique grâce auquel Nell dépasse les déterminismes sociaux et accède à une forme de liberté cognitive.
Poumon vert (2002) de Ian R. MacLeod : Jalila grandit auprès de trois mères, au sein d'une société matriarcale d'inspiration orientale où les hommes ont presque disparu et où la langue elle-même s'accorde au féminin. Sa construction de soi exige de franchir une frontière physique. Il lui faut quitter l'enfance et les Hautes Terres de Tabuthal — où l'air raréfié impose la symbiose avec une plante respiratoire — pour rejoindre le bord de mer et son planètoport. C'est là, en rencontrant le jeune Kalal, qu'elle se confronte à l'altérité et au choix de son destin. Mais cette émancipation a un coût charnel. Pour s'ouvrir au reste de l'univers, Jalila doit expectorer ce tissu végétal qui l'enracinait à sa terre natale. Choisir, c'est renoncer ; ce départ est une rupture corporelle et identitaire irréversible. (3)
Réinventions du roman d'apprentissage
Fantasy et science-fiction forment un continuum où la construction de soi passe par l'intégration, le doute, la contrainte ou la métamorphose. Ces littératures ne cessent de tordre le modèle du roman d'apprentissage, de le retourner contre lui-même ou de produire des sujets que ni le don, ni la vocation, ni le destin n'annonçaient. Ce schéma reste pourtant suffisamment reconnaissable pour structurer encore de nombreuses quatrièmes de couverture, qui promettent au lecteur la révélation d’un destin singulier.
Celle du Passeur en offre un exemple : « Dans quelques jours, Jonas aura douze ans. Au cours d'une grande cérémonie, il se verra attribuer, comme tous les enfants de son âge, sa fonction dans la communauté. Jonas ignore encore qu'il est unique. Un destin extraordinaire l'attend. Un destin qui peut le détruire. »
Qui a peur de la mort ? prolonge ce mouvement en présentant Onyesonwu : « Mais sa destinée mystique et sa nature rebelle la poussent à se lancer dans un voyage qui la forcera à affronter sa nature, la tradition, les mystères spirituels de sa culture, et à apprendre enfin pourquoi elle a reçu le nom qu'elle porte. » (4)
Dans la littérature Young Adult, ce modèle se resserre autour de l'urgence du passage. La formation s'y affranchit du temps long et des institutions. Elle se noue à l'instant précis où un corps change, où des choix engagent l'identité avant même que le monde ait livré ses règles. Restaurer l'ordre, c'est refonder un monde abîmé par les adultes ; les faux-semblants deviennent des systèmes prédateurs dont on s'extrait par une révolte qui engage le corps autant que la conscience ; la métamorphose se fait plus intime, indissociable des troubles de l'adolescence et de la découverte du désir.
La fiction spéculative imagine des sujets hors normes ; le YA met en scène des adolescents en quête de leur propre norme. Se former, c'est d'abord oser dire « je ».
Sources :
- (1) Mikhaïl Bakhtine, « Le roman d'apprentissage et sa signification dans l'histoire du réalisme », dans Esthétique de la création verbale, trad. Alfreda Aucouturier, Gallimard, 1984 [texte rédigé vers 1938-1939, publié en russe en 1979].
- (2) Simon Bréan, « Doubles maléfiques : quand la science-fiction explore la notion d'identité », The Conversation / Sorbonne Université, 18 juillet 2024.
https://www.sorbonne-universite.fr/actualites/doubles-malefiques-quand-la-science-fiction-explore-la-notion-didentite - (3) Nouvelle publiée sous le titre original « Breathmoss » dans Asimov's Science Fiction, mai 2002. Traduite en français sous le titre Poumon vert, Le Bélial', coll. « Une heure-lumière », 2017.
- (4) Résumés extraits des éditions françaises : Le Passeur, trad. Frédérique Pressmann, L'École des Loisirs, 1994 ; Qui a peur de la mort ?, trad. Laurent Philibert-Caillat, Edition ActuSF , 2017.